MYSTÈRES MIMÉS
donner au moins quelque idée de ce genre de speclacles, qui fleurît en France avant les vrais mystères^ dès le commencement du XIV* siècle, et demeura en faveur jusqji'à la fin du xvi*.
Ils étaient destinés à relever la solennité de certaines fêtes publiques telles que les entrées des rois ou des grands ; ou les cérémonies commémoratives, les processions de la Fête-Dieu, On dressait des échafauds sur le chemin du cortège; tantôt fixes, tantôt mobiles et posés sur des chars roulants. Au passage du cortège, on jouait des mystères. Mais quel était alors le sens dé ce mot?
Les mystères joués dans ces occasions n'étaient pas de véritables pièces, c'est-à-dire de longs dialogues dramatiques, avec une action suivie et graduée, un intérêt ménagé, des incidents et des péripéties, un dénouement. C'étaient des pantomimes, ou lout àfait muettes, ou mêlées de quelques mots seulement; c'était à peu près la même chose que ce qu'on a plus tard appelé des tableaux vivants.
La IPassion fut figurée de cette façon* dès l'année 1313, à Paris, aux fêtes que Philippe le Bel donna au roi d'Angleterre ; quatre-vingt-cinq ans avant que quelques bourgeois et artisans de Paris, réunis à Saint-Maur, eussent l'idée de mettre en drame et en dialogue ce qui n'était jusque-là que spectacle et pantomime. Au xv** siècle, après que le mystère de la Passion fut déjà popularisé, on continua à figurer le drame sacré « par signes et sans paroles. » Il fut ainsi représenté, probablement par les confrères eux-mêmes, certainement devant l'hôpital oii ils donnaient leurs représentations ordinaires, en 1420, en 14-31 , en 1437, en 1461 . Dans le même temps, Dieppe, Orléans, instituaient des fêtes commémoratives en mémoire de l'échec infligé devant leurs murs aux Anglais ; ces fêtes étaient rehaussées par l'éclat de représentations qui, à Dieppe, figuraient l'assomption de la Vierge, célébrée comme libératrice de la ville ;età Orléans, rappelaient, par une pantomime guerrière, « la prinsedes Tourelles » ou quelque autre épisode de la défense de la ville. A Dieppe, à Orléans, ces jeuxétaient muets*.
1. V. ce fait et les suivants, tome lï, Représentations, mystères mimés. 2 V. aux Représentations t mystères mimés, Orléans, 1435; Dieppe, 1404.
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Ces mystères mimés se ressemblent psirtout; nous citerons comme type du genre, la descriptioa que Monstrelet nous a laissée des fêtes célébrées à Paris, pour l'entrée solennelle de Charles VII, le 12 novembre 1437.
c Au Poncelet étoit un personnage de saint Jean-Baptiste qui montroit l'Agnus Dei ; et y avoit anges chantant mouit mélodieusement. Item devant la Trinité étoit la passion, c'est à savoir comment Notre-Seigneur fat pris, battu, mis en croix; et Judas qui s'étoit pendu. Et ne parloient rien ceux qui ce faisoient, mais le montrèrent par jeux de mystère; et furent les manières bonnes et bien jouées, et vivement compassionnées, et moult piteuses. Item à la seconde porte étoient saint Thomas» saint Denis, saint Maurice, saint Louis de France, et sainte Geneviève au milieu. Item au sépulcre étoit comment Nostre-Seigneur ressuscita et comment il s'apparut à Marie-Madeleine. Item à Sainte- Catherine, en la rue Saint-Denis, étoit le Saint-Esprit qui descendoit sur les apôtres. Item devant le Ghfttelet étoit TAnnonciation faite par Tange aux pastoureaux, chantant Gloria in excelsis Dep. Et au-dessous de la porte étoit le lit de justice, 1^ loi divine, la loi de la nature et la loi humaine; et à Tautre côté, con« tre la boucherie, étoient le jugement, paradis et enfer; et au milieu étoit saint Michel l'ange qui pesoit les âmes. Item au pied du grand pont, derrière ledit Châtelet, étoit le baptisement de Notre-Seigneur, et y étoit samtd Marguerite, contrefaite, issant d'un dragon ^ »
A partir du xvf siècle, le caractère primitivement tout religieux des représentations figurées s'altéra gravement; elles devinrent surtout allégoriques, philosophiques, morales, politiques; on loua les vertus du prince, d^nt on solennisait l'entrée; on exalta ses exploits passés ou à venir. Mais ces froides allégories n'ont plus nul rapport avec les mystères; elles sont plus voisines des ballets de Louis XIV, que des pas^ sionspar signes du temps de Charles VIL
Il faut rattacher aux mystères figurés dans les entrées, les processions de la Fête-Dieu qui dans beaucoup de villes, à Laval, à Aix, à Mayenne, à Rodez, à Draguignan, etc., étaient formées d'un cortège de gens costumés qui représentaient des personnages de l'Ancien et du Nouveau Testament^ Tantôt le
i. Enguerrapd de Hfonstrelet, livre II, ch. CCXIX, éd. Buchon, p. 756.
2. En Angleterre, c'est aux pfocesçjons de Fête-Dieu que furent représentés
rôle dd cesfigur^qts ge born^il à une simple exhibition, tantôt ils disaient quelques vers, ordinairement pour expliquer leur caractère, Il reste quelques traces aujourd'hui encore de ces vieux usages. Dans plusieurs provinces on voit marcher (levant le saint sacren^ent, la vierge &|arie, saint 4ean-Bap- ^ste enfant, des anges, saint Joseph, etc.
Cependaat dès le xyi"* siècle, Tautorité séculière avait déjà refidu quelques arrêts pontra ces exhibitions qui n'étaient pas sans iucpnvéniept (même à pette époque) au point de vue de Tordra public et du respect dû ^ 1^ religion. Sauvai raconte qU0 « le jour de la Fête-Dieu, des paroissiens de Sajnt-Nipolas con^f pfesaieut Jésus-Cl^rist, les apôtres, Adam, Eve, Abraham,
la plupart des mystères; tandis que chez nous les représentations de ce genre étaient à peu près muettes, comme nous l'expliquons ci-dessous, en Angleterre e({e» cqpstitu^i^pt uo véritable théâtre dramatique et parlant On appelait pçi^ géant Téphafaud mobile sur lequel chaque corps d'état représentait a diverses époques de Tannée, spécialement à la fête du Corpus Christi (Fête-Dieu) des mystère! aa^bulaats. L'étymolpgie du mot pageant {j:f\y\^oit échafaudage?) est incertaine^ mais la célébrité de ces troupes et de leur répertoire était grande. « Chaque eorps d*état d'une ville avait son pageant avec ses acteurs, qui jouaient en masque et en costume, et chacun aussi avait une série de pièces dont la re* présentation se donnait aux endroits où la procession faisait halte. Les sig'ets étaient tirés des Écritures... Les rares séries de ces pièces conservées jusqu'à ce jpur en Angleterre ipnt les àfyatéres de Coventryt qui étaient joués par leg corps d'état de la ville de ce nom ; les mystères de Chestery appartenant aux corps d'état de la cité de Ghester, et les mystères de Towneleyt ainsi nommés du noim du posies^eiir du manuscrit, n^aji qui prqbahloinent appartenaient aux corps d'état de Wakefield, dans î'Yorkshire. » (Thomas Wriffth, Histoire de la eaHeature et du grotesque, trad. 0. Sachot, Paris, 1875, p. iAl.) Le manuscrit Toi^eley ^t les pièces qii*il renferme spnt de 1^ seconde moitié du xy« siècle. 11 contient 32 pièces, formant un cycle qui va de la création à l'ascension et au jugement dernier. Le recueil de Coventry, qui est du môme temps, contient queri(pte*depx pièpe^. Toutes ces piècei son^ rP^np^^Q^ ^u Qon|ique le plus grossier, surtout celles du recueil de Towneley. Les mystères de Ghester, beaucoup plus décents, n'ont été publiés qu'après la réforme, et peut-être ont-ils été retouchés. L'histoire de ce curieux théâtre est hors de notre sujet; qu'il nous sufQse d'insister sur ce fait ' le drî^m^ sérieux $'e$t jpué, en Frapcc, dans dei théâtres nop permanents, mais fixes; en Angleterre, sur des chars mobiles ou sur des échafauds tout à fait provisoire dres^éç aux divers lipq)( dp passage d'une procession. Ghcz nous ce procédé ne servait qu'à des exhibitions quasi muettes. Les éditions des trois principaux recueils de mystères anglais sont : 1«> Les mystères de Towneley (The Toumeley mysteries), in-8% Londres, 1836. 2o Ludus Coventriœj recueil de mystères jadis représentés à Coventry à la Fête-Dieu, édité par James Orchard Halliwell, in-8o, Londres, 1851. 3o Les pièces de Ghester {The Ghester plays), recueil des mystères fondés sur des sujets tirés des Écritures, et autrefois représentés parles métiers de Ghester à la Pentecôte, édité par Thomas Wright, 2 vol. in-8o, Londres, 1843 et 1847. ^Voy. Th. Wright, Histoire de la caricature, etc., trad. 0. Sachot, p. 250.)
Isaac et Moïse, mais avec des moqueries et des scandales si honteux que le parlement par arrêt condamna à 200 livres parisis d'amende ceux qui à l'avenir profaneraient de la sorte une si sainte fête*. »
Dans certaines provinces, le goût des pantomimes pieuses avait reçu des applications singulières; c'est ainsi qu'à Laval elles se mêlaient d'une façon bizarre à la prédication du carême ; un échafaud dressé à côté du prédicateur portait, un certain nombre d'acteurs de bonne volonté, dissimulés derrière des rideaux. Ils se groupaient de manière à figurer dans un tableau vivant les diverses scènes de la passion, ou de tout autre événement de l'histoire sacrée. Le prédicateur criait : Ostendalis. Les rideaux s'écartaient; le prêtre expliquait la scène dans une homélie courte et vive. Puis les rideaux* se refermaient pour cacher la préparation d'un nouveau tableau. La passion fut ainsi prêché e et figurée en quarante tableaux, le vendredi saint de l'année 4507, à Laval*. Elle fut prêchée et figurée en 1512 à Montélimar, sur des échafauds fournis par la ville.
On trouvera dans la seconde partie de ce livre (à la fin des Représentations) l'indication chronologique et le récit sommaire d'un grand nombre de ces mystères mimés^ comme nous croyons devoir les nommer pour les distinguer nettement des mystères parlés et réellement dramatiques. Le drame en effet est autre chose et plus qu'un spectacle; le drame suppose une action successive et complète ; le spectacle, au contraire, peut n'être qu'un tableau; et il n'était pas davantage dans les mystères mimés.