CHAPITRE VI
Nous avons dit ce qu'est le mystère mimé. Qu'est-ce que le mystère parlé, le mystère proprement dit, le vrai mystère dramatique ?
C'est la mise en scène, c'est l'exposition dialoguée par personnages divers, d'un événement historique, ou considéré comme tel par les spectateurs, quelle que soit d'ailleurs la part de légende ou de fantaisie qui s'y mêle. Ajoutons que presque tous les mystères ont été tirés de l'histoire ecclésiastique; une moitié, de l'Écriture sainte, l'autre moitié, des vies des saints.
Après l'étude que nous avons faite du drame liturgique, estil besoin d'expliquer pourquoi le théâtre sérieux, jusqu'à la Renaissance, puisa, presque sans exception, ses sujets aux sources religieuses, dans les deux Testaments, dans les légendes des saints ? Sur ce point, l'émancipation du drame ne se fit qu'au bout de quatre siècles; durant tout le moyen âge, il demeura fidèle à ses origines; né dans l'Église, il s'inspira exclusivement des récits chers ou sacrés à l'Église. On s'est demandé quelquefois pourquoi le mystère avait agi chez nous autrement, que la tragédie chez les Grecs. Après Homère, et le grand essor du souffle épique, c'étaient encore les héros d'Homère qu'avaient mis en scène Sophocle et Euripide. Mais en France les poètes dramatiques du moyen âge n'ont pas recueilli l'héritage des auteurs de nos chansons de geste ; et la passion ne dut rien, absolument rien à la Chanson de Roland. L'épopée, dans son principe et dans son développement même, avait été chez nous toute féodale, guerrière, aristocra-
tique; le théâtre fut, dès l'origine et par son origine, populaire et sacerdotal, ou du moins religieux; l'esprit chevaleresque en est totalement absent. Son essor coïncida même avec les progrès de la bourgeoisie et du tiers état, ennemi né de la chevalerie. Mais quoique Je mysfère ne dût rien à la chanson de geste, c'est lui qui la supplanta dans la curiosité populaire ; qu'il y ait même eu comme une sorte de lutte à l'origine entre deux genres si profondément opposés, c'est ce qu'il n'est guère permis de mettre en doute, et ce que semblent indiquer ces vers que nous avons relevés dans le drame d'Adam analysé plus haut. Le prêcheur y gourmande le spectateur profane, qui
Plus volentiers orreit chanter Corne Kollant ala juster Et Olivier son compainnon, Qu'il ne ferrait la passion Que suffri Grist a grant hahan.
Mais au xv* siècle, Ift défaite du roman chevaleresque et le triomphe du mystère dans la faveur populaire étaient consommés.
L'ensemble de nos mystères forme une immense histoire dramatique de la religion, qui s'étend depuis la création du monde jusqu'à l'établissement du ahristwnisniô, ou même jusqu'au xm" siècle, jusqu'au temps (}ô s?iint Pon^ipique et de saint Louis. 11 y a d'ailleurs de grandes lacunes dans la succession des faits qui composent cptte longUP histoire; soit parpe que beaucoup de mystères ne nous sont point parvenus ; soit parce que plusieurs f^its, n»ôro3 importftntSj de cette histoire n'ont pas été mis en drame.
Telle est la vaste matière embrassée par cent auteurs, pour la plupart anonymes, qui, de 1400 à 1550, se développant, se répétant, se copiant les uns les autres, ont écrit plusieurs millions de vers dramatiques. Ce qui nous en reste passe un million. Ce qui est perdu fut certainement plus considérable.
Indiquer d'une façon complète les sources multiples où l^8 auteurs des mystères ont puisé le fond de leur œuvre, sera/t
CYCLES DIIAMATIQUES. 903
une tâche ^ssez grande pour remplir un livre. Notre intention n'est pas de la tenter ici^ Quelques indications générales suffiront h cette élude, dont Tobjet est de faire connaître le théâtre du moyen âge, sans prétendre à traiter toutes les questionis accessoires qui se rattachent h un sujet déjà si vaste.
D'une manière absolue on peut dire que l'œuvre dramatique du moyen âge n'est point originale. Au xvif siècle on a pu voir Corneille tirer une tragédie, comme Horace ou Cint^aj d'upe page de Tite Live ou de Sénèque; Racine devoir sa Bérwio^ à une seule ligne de Suétone. Rien d'analogue ne se reijcontre au moyen âge. Aucun mystère n'est tiré tout entier de l'imagination de son auteur; bien plus, si développées que soient ces pièces, elles ne le sont pas beaucoup plus, en général, que les textes plus anciens des livres sacrés, orthodoxes ou apocryphes, vies des saints, légendes et récits de tout genre et de toute époque, dont ils sont; non pas la traduction dialoguée (on exagérerait fort en allant jusqu'à les qualifier ainsi); mais du moins l'imitation fidèle, adaptée aux exigences de la scène,
l^a Bible est naturellement la première source qu'il convienne d'indiquer, et où les auteurs des mystères ont puisé avant toute autre : nous désignons sous ce nom l'Anciep et le Nouveau Testament. Le moyen âge lisait la Bible, quoiqu'on ait paru en douter; il la lisait sinon mieux que nous, au moiqs davantage. Nous croyons que le savant éditeur du mystère du Yiel Testament^ M. James de Rothschild, avance un fait fort douteux en écrivant ces lignes : « On connaîtrait mal l'esprit du moyen âge en supposant que les auteurs anonymes des mystères se sont inspirés directement du texte sacré. Los versions de la Bible en latin et en langue vulgaire étaient réservées aux docteurs et aux théologiens de profession; la masse des fidèles ne connaissait les Ecritures que par la liturgie et par un certain nombre d'ouvrages populaires qui of-
1. Les $ùuree$ de chaque mystère feront indiquées sommairement dans |es polices du tome U, Voy. aux Amlyses,
fraient l'avantage de présenter une narration suivie des histoires de la Bible sans soulever de controverses sur le dogme ou sur le fond même de la religion *> » Soit; mais ce n'est pas à la « masse des fidèles ? qu'appartenaient les auteurs des mystères ; la plupart de ceux dont les noms nous sont connus étaient précisément des prêtres, « des docteurs, des théologiens de profession, » et nous n'avons aucune raison de croire qu'il n'en fut pas de même pour ceux qui sont restés anonymes.
En outre, il convient de distinguer entre l'Ancien Testament et le Nouveau. Le Nouveau Testament a été mis à profit plus directement et plus complètement par nos auteurs que l'Ancien. On peut dire que les quatre évangélistes ont passé tout entiers dans les grandes Passions. Dans l'Ancien Testament, on a choisi davantage et puisé plus discrètement, noa pas toujours avec bonheur; car des parties très dramatiques ont été négligées, ou manquent du moins dans la rédaction du Viel Testament telle que nous la possédons. D'ailleurs ni l'Ancien ni le Nouveau Testament n'ont suffi à l'avide imagination des auteurs de nos mystères, ni à leur soif insatiable de merveilleux; ils y ont joint d'innombrables légendes que le vulgaire au moyen âge, dans sa foi complaisante, ne distinguait pas des récits orthodoxes; ils ont puisé à pleines mains dans ces Uvres apocryphes dont l'histoire est encore malheureusement si incomplètement connue et si mal débrouillée. Naturellement ce n'est pas dans le texte original qu'ils ont consulté ces légendes, pour la plupart orientales, mais dans des traductions ou des imitations latines ou françaises, compilées et remaniées maintes fois par des auteurs anonymes. Plusieurs de ces compilations sont connues, les unes ont été publiées, les autres, encore inédiles, figurent sur les catalogues des manuscrits de nos bibliothèques; mais le travail qui consisterait à les classer, aies comparer, et à déterminer les originaux d'où elles sont tirées et les imitations dramatiques
1. James de Rothschild, Origines du théâtre en France (Reime politique et littéraire, 30 nov. 1878) et introduction du Viel Testament^ p. iv.
OU narratives qu'elles ont inspirées, ce travail immense et délicat demeure à faire*. Les livres apocryphes qu'on ne craignait pas d'attribuer à Enoch, à Adam lui-même, et particulièrement l'histoire de la vie et de la mort du premier homme, connue sous le nom de la Pénitence d'Adam y ont inspiré autant que la Bible même les auteurs du \iel Testament, Les sources légendaires des drames qui mettent en scène la vie de Jésus-Christ, sont mieux connues que celles où furent puisés les mystères qui embrassent les temps antérieurs au Messie. Le Miroir historial de Vincent de Beauvais, et la Légende dorée de Jacques de Voragine offrent un résumé complet de toutes les traditions relatives à l'histoire de la vierge Marie ,^jle l'enfance de Jésus et de sa passion. Ces deux ouvrages, traduits de bonne heure en français, le Miroir historial, par Jean du Vignay, la Légende dorée, par le même et par Jean Belet, et d'ailleurs l'un et l'autre fort accessibles dans leur texte latin aux auteurs lettrés de nos mystères, étaient au moyen âge entre les mains de tout le monde, et il est certain que les poètes dramatiques les ont beaucoup mis à profit. Les Évangiles apocryphes furent aussi directement consultés par eux. Du Protévangile de Jacques ils ont tiré l'histoire des parents de la Vierge, Anne et Joachim; le tableau des richesses de Joachim, de ses aumônes, de son expulsion du temple ; les plaintes touchantes d'Anne sur sa stérilité ; la même légende est contenue dans VÉvangile de la nativité de Marie, lequel a passé d'ailleurs dans la Légende dorée. VHistoire de la nativité de Marie et de V enfance du Sauveur offrait les mêmes récits avec celui du mariage de la Vierge, du miracle de la baguette fleurie qui désigna Joseph pour qu'il devînt l'époux de Marie; de la naissance de Jésus; des sages-femmes qui assistèrent Notre-Dame. L'histoire de Salomé, cette femme incrédule qui mit en doute la virginité de Marie, est tirée du Protévangile de Jacques. VÉvangile de Venfance a raconté la fuite en Egypte et la chute des idoles dans ce pays à l'arrivée de Jésus. Les Actes
1. Il n'est qu'ébauché dans le Dictionmire des apocryphes ( Encyclopédie Migne).
f06 LEâ MY8TËRE6.
de Pilate et VÉvangile de Nicodème étaient cités, crtialyBés, répétés dans maint auteur, en particulier dans Grégoire de Tours, Vincent de Beauvaîs, Jacques de Voragine. Ils ont fourni tout le fond du récit légendaire de la passion ; en particulier l'histoire développée des deux larrons; de Longin, qui perça le côté du Christ; de Joseph d'Arimalhie, qui Tense* velit; et le récit de la descente de Jésus-Christ aux enfers, racontée par deux témoins ressuscites pour la redire, Carinus et Leucius, fils du vieillard Siméon. VHistoire du combat apostolique, par Abdias, traduite en latin par Jules T Africain (l'auteur et le traducteur sont également apocryphes) a inspiré presque tous les mystères qui mettent en scène la vie et le martyre des apôtres, et particulièrement de saint André, de saint Philippe et de saint Thomas *.
Un fait curieux à signaler, c'est qu'il ne paraît pas que l'Église au XV' siècle se soit inquiétée de voir s'étaler sur la scène ce mélange dangereux de traditions canoniques et de récits sans autorité. A l'origine, les Pères s'étaient élevés avec Violence contre un travestissement si audacieux du texte évangélique. L'épisode apocryphe de Salomé scandalisait saint Jérôme: « Aucune sage-femme n'assista Marie, dit-il; elle n'eut pas besoin de l'empressement indiscret des commères {muliercularum)^. y>
La Légende dorée ou d'autres compilations analogues ont également fourni le fond des mystères qui mirent en scène la vie des saints. Il n'était au moyen âge presque pas de saint ou de sainte un peu célèbre (et, comme on le verra, ce sont ceuxlà que le théâtre a généralement préférés) de qui la vie n'eût été bien des fois racontée, soit en latin, soit en français, sur , des autorités plus ou moins sérieuses. Ces vies ou histoires de tel ou tel saint étaient très populaires; l'art de les composer était devenu une formule quasi littéraire, comme fut plus tard celui d'écrire une tragédie classique. Comme le fond his-
1. V. DMonnaire des apocryphes (EncyclopédieWigac) y etG. Brunet, les Évangiles apocryphes.
2. Contra Helvidiunty n»8. • Nulla ibl obstetrix, nulla muliercularum seduli-* tas interccssit. »
torique se réduisait à quelques lignes, parfois à un nom, le talent d'y ajouter et de le grossir par des détails de fantaisie, se vulgarisa selon des procédés uniformes, qui finirent par s'appliquer môme à la vie de saints mieux connus. Le genre hagiographique pécha ainsi par une grande monotonie, quoique l'imagination y jouât un si grand rôle; mais elle ne cessait de se répéter elle-même ; et chaque vie de saint paraissait plus ou moins calquée sur beaucoup d'autres. Quant au défaut d'authenticité qu'offraient tous ces récits, nul ne s'en inquiétait alors ; on y croyait si l'on voulait ; mais on n'était pas obligé d'y croire. Corneille, chrétien excellent et docile, dit encore en tête de son Polyeucte : « Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des saints. » Il était entendu que ce genre d'écrits ne prétendait qu'à être édifiant. Les plus honnêtes auteurs ne se faisaient donc pas scrupule, en rédigeant la vie d'un' saint, de la grossir d'une anecdote imaginaire ou controuvée. Mais il ne faudrait pas penser que les auteurs de mystères admissent entre les différentes sources où ils puisaient, ces distinctions d'authenticité qu'impose aujourd'hui la critique la moins sévère. Soit par ignorance et naïveté^ soit par le désir d'imposer aux spectateurs, ils affectaient d'appuyer leurs inventions sur les autorités les plus respectables; s'ils prononçaient le mot d'apocryphe, c'était pour affirmer bien haut qu'ils avaient eu soin d'écarter tout ce qui était apocryphe ; Greban n'y manque pas dans son prologue*:
Et après ferons mencion De la doulce nativité Poursuyvans sans prolixité L*euvangile à nostre sçavoir Sans apocriphe recevoir,
Ni l'uile ni l*auti*e promesse ne sont fidèlement tenues* On peut diviser en trois cycles les mystères que nous possédons diaprés la période qu'ils embrassent. On peut distinguer
^'Pmim, édit. G. Paris, Vé 200;
\\ le cycle de l'Ancien Testament; le cycle du Nouveau Testament, qui renferme l'histoire du Christ et celle des apôtres; enfin le cycle des saints.
Le moyen âge n'a pas connu ou du moins n'a pas énoncé cette division; mais il y avait dès cette époque tendance à l'admettre. Plusieurs de nos grandes compositions dramatiques sont proprement des œuvres cycliques. Ainsi le mystère appelé dans les éditions imprimées (les manuscrits en sont perdus) mystère du Viel Testamenty n'est en réalité que la fusion assez malhabile d'un certain nombre de mystères particuliers, composés isolément, et fort inégalement développés. Même cette œuvre incomplète de fusion s'arrête au règne de Salomon, et la suite se compose de six mystères qui sont demeurés tout à fait distincts dans leur texte, quoiqu'un éditeur négligent les ait imprimés bout à bout. Telle qu'elle est, cette œuvre incohérente renferme environ cinquante mille vers. Une édition de la Passion publiée en 1507, et dans laquelle on entreprit de fondre avec une grande partie de l'œuvre d'Arnoul Greban toute celle de Jean Michel, comprend soixante-dix mille vers. Les Actes des apôtres y par Arnoul et Simon Greban, en renferment soixante mille. D'aussi vastes compositions, même si elles ne sont pas anonymes, même si elles sont l'œuvre individuelle d'un auteur connu, même si la forme en est personnelle, demeurent toujours, en quelque mesure, un travail de fusion, où beaucoup d'éléments préexistants, beaucoup de drames particuliers et restreints, sont venus se perdre et s'absorber.
L'Ancien Testament, aux yeux de l'exégèse chrétienne du moyen âge, est la préparation et la figure du Nouveau. L'attente de Jésus-Christ, annoncé par les prophètes, figuré par les patriarches et les saints, attendu par tous les justes, le remplit d'un bout à l'autre.
Mais c'est surtout aux yeux des auteurs de nos mystères que V la Bible eut ce caractère. L'histoire des premiers hommes et l'histoire du peuple juif ne leur apparaît qu'à travers le dogme de la rédemption. Ils n'en ont développé les événements que selon le rapport que ces événements pouvaient of-
\friravecla venue du Messie. Tout ce qui gênait cette vue, ou tout ce qui était seulement inutile à cette façon de comprendre et de mettre en scène l'histoire de quatre mille ans, ils l'ont volontairement négligé ou rejeté.
De là l'inégalité, les défauts de proportion qui nous frappent d'abord dans les mystères du Viel Testament. La création et la chute des anges, la création et la chute de l'homme, sont longuement développées ; parce que là est l'exposition du grand drame chrétien; là s'engage l'action dont Jésus apportera le dénouement. Puis tout ce qui prépare ou annonce ce dénouement deviendra la tragédie même et sero longuement mis en scène; le reste sera omis. Les trois premiers chapitres de la Genèse auront fourni 1 882 vers. Les huit chapitres suivants en fourniront 6000. L'histoire d'Adam, d'Abel, de Noé, d'Abraham surtout sera développée avec complaisance. Celle de Joseph seule remplit 7 000 vers; Joseph «st dans l'Ancien Testament la plus complète figure du Christ. Ensuite de grandes lacunes se laissent voir dans le récit; l'histoire de Moïse est inachevée ; celles de Samson, de Saûl et de David sont très écourtées ; celles de Josué, deDébora, de Gédéon, de Jephté, d'Héli, en un mot de presque tous les juges, et l'épisode de Ruth, sont entièrement passés sous silence. La fin de Salomon manque également. Mais les jugements par lesquels se révèle la sagesse de ce roi, cl les enseignements moraux qu'elle lui inspire, sont exposés longuement. Il est hors de doute qu'il entre une part de hasard dans une telle inégalité; qu'une œuvre aussi incohérente n'est pas due à un auteur unique; et que l'éditeur qui en a mis bout à bout les diverses parties, ne devait pas être grand clerc. Mais il faut tenir compte aussi des préoccupations dogmatiques dont nous avons parlé. En effet, le mystère proprement dit du Viel Testament se termine dans les éditions que nous possédons par la visite que la reine de Saba fait à Salomon; puis six autres mystères particuliers et plus courts y font suite dans ces mêmes éditions, et racontent séparément l'histoire 4° de Job, 2° deTobie, 3° do Suzanne et de Daniel, 4° de Judith, 5' d'Esther, 6° enfin l'histoire tout apocryphe et nullement biblique d'Octavien et des
sibylles. Tout le reste de l'histoire sacrée est entièrement laissé de côté. Or il n'est guère probable que le hasard tout seul ait dicté le choix de ces six épisodes, dont il n'est pas un que l'exégèse du temps ne rapportât à l'histoire du Christ par voie de figure ou d'allusion : Job et Tobie l'annonçaient par leur résignation, Suzanne par son innocence, Daniel par sa sagesse, Judith et Esther par leur dévouement à leur peuple. Cette préoccupation du Christ, si nous pouvons parler ainsi, est si forte, qu'elle va jusqu'au plus étrange anachronisme ; le nom de Jésus est mis dans la bouche des hommes de l'Ancien Testament; sa mission semble passée, à force d'être annoncée ; et le mystère de Job se termine par ces vers que dit l'ami de Job, Éliphas :
Et sur ce point je conclurai Que la vertu de pacicnce Plaist a la divine clémence Du créateur du firmament, Et que Jestis fust pacient.
Le très court mystère qui termine le cycle de l'Ancien Testament, Octavien et les sibylles, n'offre absolument rien de biblique. Octavien, c'est-à-dire Auguste, frappé des prodiges qui ont signalé la mort de César, interroge la sibylle Tiburtine qui lui prédit la venue du Messie, et lui fait voir Marie tenant Jésus entre ses bras. Les onze autres sibylles viennent confirmer la prédiction de leur sœur. Cette prophétie sert de lien entre le Vieux Testament et le Nouveau ; elle rattache les mystères que nous venons de nommer à ceux de la conception et de la nativité de la Vierge, de la nativité et de l'enfance de Jésus. Tel en était l'objet et la signification. On sait d'ailleurs que l'empereur Auguste avait fait réunir et épurer dans un corps de texte définitif les oracles sibyllins ; et que d'autre part, dès les plus anciens temps de l'Eglise, les premiers apologistes, frappés de l'application que certaines prédictions des sibylles semblaient avoir reçue dans la venue du Messie, n'hésitèrent pas à mettre ces femmes mystérieuses an nombre des prophètes qui avaient annoncé le Christ, et à s'autoriser de leurs oracles
contre lespaïens eux-mêmes. Le mystère d'Octavien est né du rapprochement de ces deux faits.
Ainsi le cycle du Vieux Testament s'ouvre et se ferme par une prophétie, par l'annonce du Christ, d'abord bien éloigné, puis à la veille de naître. Une hypothèse très plausible* veut même que ce vaste myslèrene soit autre chose que la forme suprême et le dernier développement du drame liturgique des prophètes du Christ analysé dans notre second chapilrc. Sauf une réserve à faire, c'est que l'auteur ou les auteurs du mystère n'avaient probablement plus conscience de cette origine de leur œuvre, cette supposition nous paraît fort vraisemblable.
Le personnage du Christ est comme au contre du cycle du Nouveau Testament. Tout part de lui, tout aboutit à lui. Mais de quelle façon les poètes ont-ils réussi à peindre cette grande figure ?
Il faut l'avouer : autant de fois ils l'ont reprise, autant de fois ils ont échoué. Était-il possible de mieux faire? ou bien la physionomie complexe de l'Homme-Dieu est-elle du nombre de celles qu'aucune époque, aucune poésie, soit dans les siècles de foi, soit dans les temps de scepticisme, ne réussira à exprimer sur la scène, parce qu'elle est insaisissable?
La perfection absolue est-elle dramatique? Cette question préoccupait Corneille, à cause de son Polyeiicte, ce héros si près d'être parfait; et qui devient moins pathétique à mesure qu'il approche de la perfection. Corneille, en combattant ceux « quiveulent arrêter les héros (de tragédie) dans une médiocre bonté, » s'autorisait de l'opinion de Minturnus; qui dans son traité du poète agite cette question, « si la passion de Jésus- Christ et les m.artyres des saints doivent être exclus du théâtre àcausequ'ilspassentcette médiocre bonté, f> et résout en faveur de l'opinion qui croit que la bonté parfaite elle-même peut être dramatique.
« Le célèbre Heinsius, continue Corneille, nous adonné une tragédie sur le martyre des Innocents. L'illustre Grotius a mis sur la scène la passion même de Jésus-Christ, et l'histoire de