‹ Les mystèresChapitre 39 sur 115 · Voy. M. Sepet, les Prophètes du Christ ^ p · texte numérisé non relu

Voy. M. Sepet, les Prophètes du Christ ^ p

Joseph ; et le savant' Buchanan a fait la môme chose de celle (le Jephte et de la mort de saint Jean-Baptiste. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poème. » Tel était le dédain, l'oubli plutôt, où était tombé, au xvTf siècle, tout notre ancien théâtre, que Corneille, à l'appui de son heureuse hardiesse, citait cinq tragédies latines, œuvres de cabinet, écrites par des étrangers et jouées seulement dans les collèges et par des écoliers; au lieu de s'autoriser simplement de l'exemple de nos mystères et du passé de la France.

Au reste, quoi qu'il faille penser du scrupule de Corneille, et du droit qu'Aristote refuse au poète d'introduire la perfection sur la scène, il est certain que Jésus, dans lesmystèreSy soit que pendant sa vie mortelle il occupe la scène; soit que son corps glorieux rayonne au paradis ou en descende, appelé par la prière, pour secourir ses fidèles, et recommencer contre Satan la lutte éternelle; homme ou Dieu, supplicié ou triom- . phant, n'est guère plus vivant ni plus animé que ces grands christs de pierreou de bois que la foi profonde, mais inhabile, du moyen âge a érigés dans nos cathédrales ; et de qui les membres raides, le regard fixe et l'expression glacée, éveillent au cœur un sentiment profond, mais vague, assurément plus religieux que dramatique, et mieux à sa place dans l'église qu'au théâtre, où il faut quelque chose d'humain pour satisfaire les hommes.

La figure de la Vierge a été tracée par les poètes avec plus de bonheur; soit prédilection de leur âme, soit qu'une moindre grandeur fût moins inaccessible. Nous partageons sur ce point Topinion favorable de M. Gaston Paris, qui d'ailleurs, contre l'usage ordinaire des éditeurs, s'est montré si sévère pour Arnoul Greban dont il publiait la Passion : « La complexité mystique de ce caractère de vierge mère, de ce cœur qui dans le môme être aime son fils et vénère son Dieu, de celte âme qui, tout éclairée des presciences delà gloire future, n'en est pas moins meurtrie par les angoisses de la douleur présente, cette complexité qu'il est impossible de saisir et de représenter réellement, Arnoul Greban » (et l'on pourraitajouter à lui presque tous les auteurs de mystères) « a eu le mé—

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rite de Timaginer, et parfois de l'indiquer avec un certain succès. Marie est la figure la plus pure et en même temps la plus vivante de son œuvre * . »

Dans hPassiond'Arnonl Greban, une scène très remarquable met en présence l'un de l'autre Jésus et sa mère, à l'heure où les ennemis du Christ sont déjà réunis pour conjurer sa mort. Cette scène où Marie supplie son fils d'écarter ou d'adoucir pour lui-même et pour elle l'horreur de la passion pressentie et comme entrevue ; où Jésus lui répond en lui révélant le mystère de la rédemption des hommes et l'inéluctable nécessité de la mort du Fils de Dieu, s'élève, sans action, sans incident, sans surprise, par la seule sublimité des sentiments et la seule force de l'expression, à une hauteur véritablement tragique ; elle est comme le morceau capital de tout le poème ; car nulle part ailleurs on ne saisit mieux de quelle façon l'auteur a conçu le rôle du Christ et celui de sa mère* :

N.-D. — cher lilz, quant je me recors Des piteux motz et douloureux, Destresseux et mal savoureux Dont aultreffois m'avez servye, En disant que de ceste vie Briefment vous fauldra départir, Mon ame se voulsist partir De mon povre corps qui lui griefvo, Et se la promesse s'achève Je sçay bien qu'ainsi en sera.

J. — Mère, l'heure s'aprochera Que la chose soit accomplie.

N.-D. — Helas ! mon fîlz, je vous supplie Que jamès vostre corps n'habite En ceste cité tant maudite, En qui tant avez d'ennemis.

Vous n'y avez si bons amis Qui pour doubte de mal avoir Vous y osent pas recevoir; Vous voiez qu'il n'y a personne

^' Passion de Greban, Introduction, p. xvii.

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