Passion d'Araoul Greban, édit. G. Paris, v
possible que les acteurs unis aux spectateurs entonnassent alors les premières phrases au moins du Te Deum. Dans l'histoire des représentations, l'on verra que souvent même ils quittèrent le théâtre après le jeu, pour aller ensemble rendre grâces à Dieu dans quelque église, où le salut était donné en leur honneur.
Ainsi, tout mêlé qu'il fût d'éléments très profanes, le mystère s'enchâssait encore, pour ainsi dire, dans un cadre tout religieux. Le merveilleux chrétien dont il était imprégné préparait les spectateurs et les acteurs à passer sans étonnement du théâtre, où ils laissaient Dieu, à l'église, où ils le retrouvaient.
Remarquons cependant que le surnaturel n'est pas répandu dans tous les mystères avec la même profusion. Le plus souvenl, il est vrai, les trois mondes, le ciel, la terre et l'enfer, s'y mêlent l'un à l'autre avec une facilité qui, même une fois la donnée miraculeuse admise et acceptée, ne laisse pas que de nous surprendre un peu. Mais ailleurs l'intervention du paradis, celle des démons même est plus discrète; il en est ainsi dans le petit nombre de mystères qu'on peut appeler historiques, parce qu'ils renferment une notable portion de faits authentiques et réels; comme le mystère du siège a Orléans. Un instinct juste avait fait sentir au poète que le mélange d'événements contemporains et d'intervention surnaturelle aurait choqué les spectateurs. Nous ne connaissons qu'un seul mystère, celui de saint Louis, par Gringore, d'où le surnaturel soit presque absolument écartée L'intention de faire une œuvre purement historique y est évidente; et la mise en scène ordinaire des mystères avait dû s'en trouver modifiée. Il n'y avait probablement pas de paradis; Dieu ne devait point assister à une pièce où le ciel n'avait point de part.
L'intervention de Dieu, de la vierge Marie, des saints, des anges, des démons n'était point d'ailleurs le seul élément merveilleux ou surnaturel employé dans les mystères.
1. Sauf dans le neuvième livre, où des guérisons miraculeuses s'accomplissent sur la tombe de saint Louis.
A côlé des personnages célestes ou infernaux, des personnages abstraits s'introduisirent ; non pas dès l'origine du genre, mais à la longue, et par un certain mélange qui commença de s'établir entre le mystère et la moralité, et qui rend parfois assez indistinctes les limites des deux genres. Ainsi le bien avisé et le mal avisé est intitulé mystère, et réellement appartient aux moralités par le sujet, qui n'a rien d'historique ni de légendaire; par les personnages, qui sont tous allégoriques. Au contraire la Vendition deJoseph, intitulée moralité, est si bien un mystère qu'elle n*est qu'un fragment détaché du mystère du Vieux Testament*.
D'ailleurs, comme nous le disions, de véritables mystères ont admis quelquefois des personnages abstraits. Quelques-uns ont joué dès l'origine un rôle important dans notre théâtre : ainsi les quatre vertus du Procès de Paradis, Justice eiPaix, Vérité et Miséricorde y nées d'une personnification hardie d'une allégorie du Psalmiste. Nul procédé de composition n'est plus habituel au moyen âge que celui qui consiste à incarner ainsi les idées abstraites. Voici Force-de-Courage qui soutient saint Fiacre devant la tentation. Voici, dans VInstitution des Frères prescheurs. Obstination avec Hérésie; puis YEglise, Noblesse et Labour, tous personnages qui jouent si souvent leur rôle dans les moralités. Le mystère perdu des Trois Doms mettait en scène Soûlas humain. Grâce divine et Confort divin. Chevallerie, Bon Conseil, Popullaire remplissent dans le saint Louis de Gringore un rôle analogue à celui que tient le Chœur dans la tragédie antique, et Oultraige y personnifie l'inimitié de Frédéric Barberousse et des Sarrasins.
La notion des temps et des siècles semble perdue dans les mystères. L'anachronisme y fleurit avec une naïveté qui ne peut pas toujours s'expliquer par l'ignorance.
Dans la Nativité du manuscrit de la bibliothèque Sainte-Geneviève % l'empereur Auguste se fait interpréter en roman
1. Ces fausses qualifications pouvant être attribuées aux scribes, éditeurs, imprimeurs, nous ne les avons pas respectées toutes les fois que l'erreur est évidente.
2. Voy. notice sur ce ms., t. 11, Analyses, mystères tirés de la vie de Jésus- Christ.
une inscription latine; le roi Jean en eût fait autant. Saint Paul (dans les miracles de sainte Geneviève) prédit la gloire de l'université de Paris et de ses étudiants
Tant réguliers que séculiers, Qui la foy raonleplieront, Prescheront et enseigneront.
Il est vrai, c'est là moins un anachronisme qu'une flatterie envers une puissance du temps. Mais dans la Vie de saiiite Barbe, on voit cette jeune sainte étudier Boccace sous Maximien ; elle est gardée par deux « pucelles » qui jouent au « trente-elun ». Dans le mystère de saint Quentin, Dioclétien a déjà une artillerie complète. Dans le mystère de saint Didier, on attaque Langi^es, au v* siècle, avec des « bastons a feu ». Les grands feudataires du pays de Langres au xv* siècle fleurisrissent déjà dans ce mystère mille années plus tôt; d'ailleurs les mêmes jouent aussi leur rôle dans la dernière journée, laquelle se passe au xiv' siècle.
Il va sans dire que dans tous nos mystères, comme dans nos chansons de geste, les païens sont musulmans, et les musulmans païens. Les deux religions sont entièrement confondues. Arnoul Greban, bachelier en théologie, fait dix fois invoquer Mahomet par des Romains du temps d'Auguste ou de Tibère. Le même auteur attribue à Hérode l'usage d'entretenir des fous à sa cour : quand ce roi fait revêtir Jésus d'une robe blanche par dérision, il dit à quelque officier :
Prens rhabillement D'un de mes sos, le plus cornu, Et le metz dessus sou corps nu ^
Cependant Arnoul Greban était, à n'en pas douter, un homme instruit. La plupart de ces inepties doivent être attribuées, non à l'ignorance des auteurs, mais à leur complète in-
1. Passion de Greban, éd. G. Paris, v. 22398. Vov. aussi 4339-4445, 6086 21541, etc.
différence, quant à la vérité des temps et des lieux ; le public ne s'en souciait pas plus qu'eux, ou plutôt il aimait et goûtait fort ces anachronismes , qui consistaient presque toujours à prêter à tous les lieux et à tous les temps les mœurs, les sentiments, la physionomie, le costume des temps et des lieux où vivaient les auteurs eux-mêmes. Or un public naïf et peu cultivé apporte au théâtre deux tendances, deux aspirations opposées, qui d'abord semblent contradictoires, et cependant sont conciliables. Il aime à voir représenter sous ses yeux des événements extraordinaires, émouvants, pathétiques. Il aime aussi, nous l'avons remarqué déjà, à retrouver dans les personnages qui défilent devant lui, son langage, ses habitudes, ses sentiments, ceux de ses amis, de ses voisins, de tous ceux qu'il fréquente et connaît le mieux dans la vie réelle et journalière. Le mystère satisfaisait précisément à ce double désir par la grandeur des événements retracés; par la réalité, par la vulgarité même du langage, du costume et de tous les détails d'exécution.
Ainsi c'était un vif plaisir pour les bourgeois de Langres de voir, dans la représentation du mystère de saint Didier, leur ville transportée sur la scène, leurs murailles vantées dans des vers qui venaient flatter leurs oreilles; les dignitaires ecclésiastiques et séculiers qui jouaient un si grand rôle dans leur vie, parlaient et agissaient sous leurs yeux, chacun dais son costume habituel, avec ses titres traditionnels. On peut juger ce genre d'agrément puéril et peu artistique; on ne saurait en nier l'intérêt. Le xvii' siècle ne l'a point méconnu. Corneille écrivait dans l'examen de la Galerie du Palais : « J'ai pris ce titre de la Galerie duPalais, parce que la promesse de ce spectacle extraordinaire et agréable pour sa naïveté (on dirait à présent son réalisme) devoit exciter vraisemblablement la curiosité des auditeurs; et c'a été pour leur plaire plus d'une fois que j'ai fait paroître ce même spectacle à la fin du quatrième acte, où il est entièrement inutile. » Notre temps, qui se montre si charmé (dans le roman, il est vrai, encore plus qu'au théâtre) d'une fidélité servile dans la reproduction des mœurs domestiques et des réalités mes-
quines de la vie, ne peut, sur ce point du moins, faire le procès au moyen âge.
Grâce à cette fidélité dans la peinture des mœurs contemporaines, les mystères conservent, comme documents, une valeur inappréciable, et supérieure, il faut l'avouer, à leur valeur littéraire. Tel mystère {saint Nicolas) met en scène toute la procédure d'un jugement et l'exercice du droit d'asile dans les églises. Des tableaux naïfs de la vie domestique, qui manquent dans les chroniqueurs, sont complaisamment retracés dans les mystères. On y voit, mieux que partout ailleurs, comment vivaient ensemble, au moyen âge, les pères avec leurs enfants, les maris avec leurs femmes. Les mœurs qu'on pourrait dire d'exception, y sont aussi fréquemment décrites. Les mendiants, les voleurs, les truands, toute la canaille et toute la bohème du moyen âge nous est peinte dans les mystères comme elle ne l'est dans aucune autre œuvre historique ou poétique. L'existence brillante et voluptueuse d'une coquette et d'un homme à la mode nous est décrite jusqu'en ses plus petits détails, où? dans la Passion même, ^ sous prétexte de nous faire haïr ce qu'on appelait la mondanité de la Magdeleine. Il n'est pas jusqu'aux traits particuliers et spéciaux des mœurs de l'époque, qui ne se trouvent indiqués dans les mystères : par exemple le goût chicanier du xv* siècle pour la procédure et ses formes pédantesques s'accuse dans les longs débats, si nombreux dans ces pièces , et où se complaisaient évidemment leurs auteurs ; quelquefois aussi dans des inventions singulières, comme celle d'une procuration en règle délivrée par un notaire infernal, au nom de Lucifer, à un démon envoyé sur la terre avec une mission spéciale (mystère de r Assomption).
Un intérêt assez piquant qu'offre l'étude des mystères, c'est que leurs auteurs (ressemblant par ce côté seul aux tragiques du xviii* siècle) ne craignent pas de toucher aux questions philosophiques ou politiques les plus graves de leur temps et de tous les temps*. Ils le faisaient avec une liberté qui plus
l. Nous nous garderons cependant de relever dans les mystères, comme ont fait plusieurs critiques, des allusions politiques, probablement imaginaires. Rien
d'une fois pourra nous surprendre. Les dignités sociales étaient jugées par eux sans complaisance; ou s'il y avait quelque complaisance, elle était toute en faveur du peuple et des petits. Les pauvres gens y sont peints en beau ; la noblesse et le clergé y sont traités sévèrement. Le poète songeait déjà à se concilier le parterre, comme nous dirions ; le théâtre était déjà démocratique. Si je pouvais supposer que Beaumarchais eût jamais lu un seul mystère, je croirais que Figaro a connu le « rustique » du mystère de Job, et que son fameux monologue est récho de ces vers hardis, écrits au xv* siècle, et qui peut-être, aujourd'hui, n'arriveraient pas sans coupures à la scène :
L'on dit que Dieu ne fist onc tort, Et qu'il fist tout par sapienoa Mais cil qui list tel ordonnance N'en devroit pas estre loué.
Tous fusmes de Tarche Noé, Et cuide selon mon sçavoir Que chascun homme deust avoir Autant de bien Tung comme l'aultre Ains nous n'avons rien qui soitnostre.
Les grans seigneurs ont tous les biens, Et le povre peuple n'a riensi Fors que peine et adversité.
Par mon serment c'est grant pitié!
Ceulx qui ne font nul labourage Des biens mondains ont l'avantage :
L'or, l'argent, le vin et le pain.
Et nous aultres mourons de faim, Qui amassons les biens sur terre.
Tout le monde nous mené guerre.
Arnoul Greban, tout chanoine el privilégié qu'il était, exrime des idées analogues, et peut-être avec plus d'amertume ^ûcore; il fait débiter ces vers par Vaveugle-né de l'Évangile gavant le miracle qui le guérit, il est vrai).
Se je feusse ung petit seigneur Variés me menassent partout,
"^e prouve, par exemple, que l'histoire d'Hérodiade, belle-sœui* d'Hérode, fut présentée comme une satire virulente des mœurs d'Isabeau de Bavière, belle-sœur ^e Louis d'Orléans.
Mes povres gens n'onl point d'escout :
Qui a assés, tout bien Tassault, Et qui u a riens, chacun hiy tault ; Povres gens ne sont nés de mère Que pour porter peine et misère ; Quand ilz ont bien, c'est contre droite
On voit que les récriminations les plus violentes contre la société, surtout contre la richesse, sont de tous les temps. Il est seulement vrai de dire qu'au moyen âge, en général, l'expression de ces griefs aboutissait à une conclusion plus résignée, plus chrétienne. Ainsi dans ce couplet, extrait dumême mystère de Job, cité plus haut *, le poète avoue que la terre est un vilain séjour; mais nos péchés, pense-t-il, ne Font pas mérité meilleur :
Vous povez bien aujourd'uy veoir
Et clerement ap percevoir,
Que sur trestoute cette terre
Généralement avons guerre,
Et pillerie qui ne fine.
Et en plusieurs lieux la famine.
Maladie et adversités,
Avec plusieurs mortalités,
Que souffrons en plusieurs manières
Tribulacions et misères
Pour les grans maulx et les péchez
Dont nous fummes tous entaichez.
Les mystères ne sont pas exempts d'un genre d'anachronisme qui devait beaucoup moins charmer leurs naïfs spectateurs : je veux parler des souvenirs antiques et des allusions païennes qui s'y rencontrent si fréquemment dèsle xv® siècle. Les auteurs des mystères étaient, comme nous verrons, des religieux, des prêtres, des lettrés en un mot, et à cette époque surtout, l'instruction n'allait pas sans pédantisme : ils aimaient à faire parade de leur science aux yeux des ignorants. C'est ainsi que dans le prologue du mystère de saint Didier^ Aristole est longuement cité; Troie et le Palladion, Jason et