Passion de Greban, édit. G. Paris, v
2. Voy. t. 11, il wrtiyses, mystères tirés de l'Ancien Testament.
la Toison d'or sont rappelés plus loin. Dans les Innocents de Marguerite d'Angoulême, Dieu parle comme la Fortune, et dit d'Hérode et de son fils :
En me moquant d'eux fais tourner ma roue.
Qu'on n'accuse pas de ce délire la Renaissance et le xvi* siècle. Dans Idi Résurrection de Jean Michel, écrite longtemps avant la naissance de la reine de Navarre, Jésus-Christ cite Orphée à la sainte Vierge, en lui apparaissant au sortir du sépulcre. Il faut remonter au plus haut moyen âge, au temps de la Chanson de Roland et des plus anciennes chansons de geste, pour trouver une poésie absolument pure de paganisme. Mais au XV' siècle, et même en ce genre essentiellement chrétien des mystères, l'antiquité déjà se montre envahissante. Non seulement s'étale dans les prolog^ies ou les sermons rimes une érudition facile, puisée dans Aristote, Cicéron, Virgile, Ovide, ou dans les historiens latins *; maisçà et là, ce qui est beaucoup plus frappant, le sentiment antique et païen, plus ou moins vif, plus ou moins pur, se fait jour et s'exprime, parfois même avec bonheur. Dans le Procès de Miséricorde et de Justice^ je relève ces vers, empreints d'un naturalisme frappant.
C'est la Terre qui parle :
... Au prins temps Que ces doulx oyselés chantans Sentent Todeur de la verdure, Qui sont muz tant con l'hiver dure..
Alors arbrisseaux
leurs doulx rameaux,
Plantes, fruilz nouveaulx,
Herbes a monceaulx
Prendent a saillir.
Alors doulx preaulx
Gracieux et beaulx.
De fleurs grans et haulx
Prendent a verdir.
^ ' Salluste est cité dans le prologue de la 2« journée de Saint Didier. Dans les "^^T'ocles de sainte Geneviève des vers antiques sont traduits. ^. Voy. t. II, Analyses^ mystères tirés delà vie de Jésus-Christ.
<m LES MYSTÈRES.
Dans les Actes des Apôtres, on est surpris de rencontrer une longue description du palais du Sommeil, aussi purement païenne qu'une page des Métamorphoses. Nous reproduirons ce morceau, quoique unpeu long. Mais iln'est pas connu, et mérite de Têtre, non comme belle page dramatique, mais comme une des plus anciennes imitations de l'antique tentées dans notre langue avec quelque bonheur.
Le roi Hérode raconte à la reine sa femme un songe qui lui présage, croit-il, de hautes destinées* :
Apres le cours de la doulce vespree, (Jue je me feuz esbatu sur la pree, El que Pliebus en robe purpuree S'estoit party de sa tente dorée Pour se baigner avec dame Thetis Dedans la mer qui estoit coulouree U*inde, de vert de nymphe décorée; Je m'en entray en ma chambre parée Qui est du bruyt assez loing séparée, Pour reposer mes espritz sensitifz.
Lors en dormant ravy sans demeurée Feuz sur ung mont en estrange contrée, Ou je ne veis issue ny entrée, Jusques a tant qu'elle me fut monstree Par rintcrprès des proverbes subtibs, Mercurius, qui de voix asseuree M'a dict : « Cy est la maison bienheuree Pour le grant Dieu de sommeil mesurée, Ou en repos d'éternelle durée, Règne, en dormant avec ses mille filz.
Dessoubz ce mont nompareil,
En très pompeux appareil,
Gist le grant Dieu de sommeil
Sur son lict d'anticquité.
En bas de peur du traveil
Entrer n'y peult le soleil ;
On n'y voit blanc ni vermeil.
Tout est plein d'obscurité.
Car de la concavité
Naissent en grant quantité
i. Actes des Apôtres, i.l\,\ivA\ 135 v» Vo Ovide, Métamorphoses, liv. XI, v. 592, description du palais du Sommeil
Vapeurs, y ver et esté, Brouillars pleins d'humidité.
Car ce Dieu de son conseil N'ayme point la clareté.
Vulcan en est d éjecté Lui et sa communité.
Non plus fors que du resveil L'oyseau cresté, qui en débat ant Telle Au poinct du jour dame Aurora appelle, Ains que dessus Temispere s'extolie.
D'abay de chien leans n'est-il nouvelle, Ne de l'oyseau qui a plus grant cautelle, Car son jargon saulva le Capitolle.
On n'oit leans une seule parolle, Ne chant humain, ne muse qui flageoile, Ne Vulturnus qui par les arbres voile, A murmurer jamais ne les compelle.
Le dieu se dort dessus sa coette molle ; Silence y est qui le baise et accolle.
Puis a repos qu'elle tient et console En paresse qui est sempiternelle.
D'une pierre dure Qui grant chemin dure Par la région obscure Naist ung fleuve merveilleux.
Il a tel nature
Que par grant mesure ^ Faict un doulx murmure^ Dessus le gravier pierreux, Et son doulx et gracieux Au dieu ténébreux.
Car ce bruyt mélodieux L'endort sans seing et sans cure Et devant les deux Portaulx sumptueux.
Croist le pavot savoureux Qui a sommeiller procure.
De ce palays ou nul autre son n'a.
Car ung seul mot homme ne me sonna, Mercurius vers le Dieu me mena,
Et d'arrivée Me feit entrer en la chambre privée, Qui toute esloit de songes enyvree.
Plus y en eut de diverse livrée.
Leans lappiz Qu'au monde n'a d'ymages ny tappis.
Oncques en champ ne veistes tant d'espis.
Ne Boreas, qui faict les grans despitz,
Pour iine fois Ne feit trembler tant de feuilles aux boys.
Songes y eut de princes et de roys ; Vains sont les ungs, les autres de grant poix,
Car vérité Enclose y est sous une obscurité.
Dedans ce lieu je n'euz gueres esté Que Morphéus par son habileté
Devant mes yeulx Feit apparoir hommes jeunes et vieulx, Qu*a moy assis en throsne glorieux, Couvert d'un drap de fin or précieux
Resplendissant, Tous disoient, en mon nom beneyssant :
€ Gloire et honneur soit au Roy très puissant ! »
Quelquefois des vers d'Ovide ou de Virgile, exprimant avec éloquence quelque beau lieu commun de morale ou de philosophie, sont traduits dans nos mystères, avec plus ou moins de vigueur. Les deux vers célèbres :
Os homiiii sublime dédit cœlumque tueri Jussit et erectos ad sidéra tollere vultus
sont traduits dans la Jassion de Greban et mis dans la bouche de Dieu créant le premier homme* :
Or es tu formé pour le mieulx,
Homme, la face vers les cieulx,
Tout droit pour noter et entendre ,
La région ou tu dois tendre :
C'est ou ciel seul, vers auUre non.
Dans les Miracles de Sainte Geneviève le distique fameux :
Prineipiis obsta ; sero medicina paratur Cum mala per longas invaluere moras
est ainsi traduit :
Plus lesse on le mal prolongier Et plus est pénible a guérir.
1. Pa««JOH (le Greban, éd. G. Paris, v. 557. Voy. la mythologie qu'étale, dans Je môme mystère, le grand prêtre des Juifs, v. 20 14-5 et suiv.
Les bergerieSj qui se renconlrent surtout dans les mystères de la Naiivitéy sont aussi toutes remplies d'une inspiration païenne :
— Les pastourelles chanteront.
— Pastoureaux jelteronl œillades.
— Les Nimphes les escouteront Et les Driades danseront Avec les gentes Oreades
— Pan viendra faire ses gambades, Revenant des Champs Elysees.
Orphéus fera ses sonnades, Lors Mercure dira ses ballades Et chansons bien auctorises.
— Bergères seront oppressées Soubdainement sous les pastis, etc.
Je m'imagine que la foule des spectateurs devait ouvrir de grands yeux en entendant résonner tous C3s noms mythologiques ; ce pédantisme la charmait beaucoup moins que n'auraient voulu les poètes, épris déjà de l'antiquité cent ans avant la Renaissance. Tout indique en effet que nous aurions vu «renaître Hector, Andromaque, llion » sur la scène française longtemps avantle x\V siècle, si le goût déclaré du peuple pour les sujets chrétiens, qui seuls intéressaient son esprit, parce qu'ils touchaient sa foi, n'eût lutté victorieusement contre les tendances déjà païennes de la plupart des poètes.
Après avoir loué dans les mystères un certain art de rendre avec exactitude et vivacité les détails de la vie commune, on Voudrait pouvoir ajouter que leurs auteurs y joignaient le talent général de peindre les caractères. Malheureusement il n'en fut rien ; et la partie la plus faible du théâtre que nous étudions lut bien incontestablement ce qu'on nomme aujourcj'hui la caractéristique.
On pourrait même avancer, sans beaucoup d'exagération, cjue, dans les mystères il n'y a point de caractères, du moins individuels. Les personnages sont tout d'une pièce, nécessaii^ement différents entre eux selon la multiplicité des rôles et des professions, mais toujours semblables dans une situation donnée; sans gradations et sans nuances, sans nul trait per-
sonnel, sans physionomie distincte. Il y a un type de martyr qui convient à tous les martyrs ; un type d'apôtre, auquel se rapportent tous les apôtres; un type d'ange ou de démon, qui suffit à peindre tous les démons et tous les anges.
11 semble d'ailleurs que celle uniformité de profils secs, anguleux, impersonnels, défilant sur le théâtre, ne déplaisait pas plus aux spectateurs du moyen âge que la monotonie des sculptures éginétiques n'avait choqué les Grecs, avant la révélation du beau, apportée par Phidias. Autrement quel poète se serait avisé de glorifier dans le même mystère deux héros, deux saints absolument semblables, indistincts, identiques (saint Grépin et saint Grépinien); entre eux l'intérêt se partage, sans qu'on sache auquel il s'adresse, et en se partageant il s'affaiblit.
Dans les mystères, les personnages secondaires et populaires, les valets, les mendiants, les bourreaux, offrent certainement plus de vie et plus de variété que les rôles sérieux et principaux ; toutefois si ces rôles jettent sur le fond un peu monotone des drames sacrés une diversité plaisante, on ne peut se dissimuler que l'excessif développement qu'ils ont reçu à partir du XV' siècle, en même temps qu'il charmait le vulgaire, n'a pas peu contribué, au xvi' siècle, à discréditer les mystères aux yeux des hommes plus lettrés, ou plus délicats, ou plus austères; et les discrédite encore aujourd'hui par l'inconcevable abus qui s'y est fait de ce mélange toujours hasardeux du tragique avec le comique, du sublime avec le ridicule.
Mais ce n'était pas tout de vouloir édifier le peuple; il fallait s'en faire écouter, et pour cela l'amuser tout en l'instruisant. Le mystère admit donc le comique, et le bouffon même, et le grotesque ; il eut ses valets plaisants, ses bourreaux diseurs de gros mots, ses aveugles chanteurs de gaudrioles. Il fallait bien rire pour faire rire et insinuer la leçon morale sans apporter l'ennui. Gette excuse une fois trouvée, on se permit d'étranges licences. Le but couvrait tout, même l'obscénité; la fin justifia les moyens. Un si singulier mélange nous scandaliserait aujourd'hui, au point de n'amuser personne. Mais la manière d'envisager la religion a beaucoup changé depuis le XV' siècle. La religion aujourd'hui est en dehors de la vie
journalière et vulgaire; elle est plutôt, semble-t-il, le couronnement de l'existence qu'elle n'en est le fond. Autrefois, elle se mêlait à tout, mais aussi fout se mêlait à elle ; possédant jusqu'au théâtre, elle devait y subir la farce. Il y a dans Tesprit humain une certaine force de raillerie, une verve comique et gaie qui veut toujours échapper par quelque voie.
Dans beaucoup de mystères, les passages sérieux et les passages comiques se succèdent alternativement avec une régularité curieuse à observer. Dans la troisième journée de la iîémrrection de Jean Michel, les longs discours que Jésus- Christ adresse à ses apôtres sur la constitution de son Église, sur les dix commandements, sur les sept sacrements, ce catéchisme en vers est interrompu plusieurs fois par des chansons à boire que chantent un aveugle et son varlet. Dans le mystère de saint Clément j les sermons du saint sont entremêlés de scènes d'ivrognerie. On pourrait citer cent exemples d'une bigarrure analogue.
Le fond du drame était sérieux ; mais dès que Fauteur croyait voir les fronts des spectateurs se plisser, leurs yeux se détourner à l'aventure, leurs bouches s'ouvrir pour bâiller, vite un bouffon sautait sur la scène et réveillait l'attention et la belle humeur. Souvent l'auteur dédaignait de composer Ces épisodes burlesques : « On placera ici quelque récit propre à récréer joyeusement l'esprit des auditeurs. sNous lisons Oes mots en marge d'une Nativité jouée à Rouen en l^?^^
En général les bouffonneries étaient réservées à des personnages spéciaux, tels que les messagers, les tyrans (ou bourreaux), les aveugles, les valets, et surtout les fous ou sots.
L'introduction du fou dans le mystère paraît remonter au ^lilieu du xv' siècle. L'innovation réussit, sans pourtant s'étendre à toutes les pièces ; mais le fou a son rôle dans les Mystères de sainte Barbe (en cinq journées) de saint Ber- Tiard de Menthon, de saint Christophe (par Chevalet), dans la JPassion de Troyes, dans les mystères de saint Didier et de ^aint Sébastien, etc. Dans ce dernier mystère, le rôle du fou
1. Voy. aux AnalyseSy mystères renfermant une partie de l'histoire de Jésus- Christ. « Quœvis narratio ad jocundc sublevandum animos audientium. »
est écrit d'une autre main dans le manuscrit, et probablement par un autre auteur; car la censure donna son approbation au reste de la pièce, sous réserve d'examiner plus tard le rôle du fou, qui n'était pas encore écrit. Dans la Passion de Troyes (sauf la première journée), dans Sainte Barbe y\e personnage du fou est indiqué, mais son rôle n'est pas écrit, et peut-être ne le fut jamais, a Stultus loqtUttcr, > est-il inscrit en marge : le fou parle. Mais on ne sait ce qu'il disait. Peutêtre improvisait-il, en variant ses plaisanteries de façon à saisir Yactualité du jour, comme on dirait à présent, et à censurer précisément les mœurs et les ridicules du temps et du lieu ou la pièce était représentée. Les allusions de ce genre, qu'on trouve dans plusieurs mystères, ne sont pas toujours faciles à comprendre.
En général les rôles de fou sont d'une licence et d'une crudité que les farces même ne dépassaient point. Il faut avouer d'ailleurs que le mystère ne se refusait aucune liberté, et que l'obscénité des paroles n'était même pas la seule qui s'y étalât. Du moins les yeux des spectateurs, tout aussi bien que leurs oreilles, supportaient beaucoup de choses que nous ne supporterions pas aujourd'hui, tout corrompus que nous nous croyions. Nous montrcronè plus loin, en traitant de la mise en scène, comment le moyen âge, par un contraste bizarre avec nos mœurs actuelles, tout en habillant ses statues et ses tableaux, déshabillait volontiers ses acteurs, et peut-être les exhibait'quelquefois dans un état de nudité complète. Les mystères sans paroles figurés aux entrées des rois, admettaient de bien étranges tableaux vivants. Les processions même jouissaient d'incroyables licences, ou témoignaient d'une incroyable candeur*.
Les fous dans nos mystères n'étaient pas tout seuls chargés d'exciter le rire. Les aveugles sont au^si, dans ces pièces, de joyeux camarades, auxquels revient le soin d'égayer les spectateurs. Dans la Résurrection de Jean Michel, l'aveugle a un rôle considérable et assez plaisant; il chante avec son var-