Magnin le croyait môme du x® siècle
Le fond, comme on l'a dit, « ne renferme plus rien qui soit directement, substantiellement liturgique * >; mais il est encore tiré presque entièrement du texte évangélique. Rappelons les termes de la célèbre parabole d'où l'auteur du xi* siècle a tiré son drame :
c Le royaume des cieux sera semblable à dix vierges qui, prenant leurs lampes, sortirent au-devant de Fépoux et de Tépouse.
» Or cinq d'entre elles étaient folles, et cinq sages. Mais les cinq folles, ayant pris leurs lampes, ne prirent pas d'huile avec elles.
> Mais les sages prirent de Thuile dans leurs vases avec leurs lampes. » Et répoux tardant, toutes s'endormirent, et dormirent."
» Et au milieu de la nuit un cri fut poussé : c Voici que l'époux ar- » rive : sortez au-devant de lui. >
» Alors se levèrent toutes ces vierges, et elles préparèrent leurs lampes .
> Et les folles dirent aux sages : c Donnez-nous de votre huile, parce » que nos lampes s'éteignent. »
» Les sages répondirent en disant : c II n'y en aurait peut-être pas » assez pour nous et pour vous; allez plutôt trouver les marchands et » achetez-en pour vous. »
> Mais pendant qu'elles allaient acheter, vint l'époux; et celles qui étaient prêles entrèrent avec lui aux noces, et la porte fut close.
» A la fm arrivent les autres vierges, disant : c Seigneur, Seigneur, » ouvrez-nous. >
» Mais lui leur répondit : c En vérité je vous le dis, je ne vous con- » nais pas. >
» Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l'heure». >
Le poète du xi* siècle n'a presque rien ajouté au fond de ce pathétique récit. Seulement, avec une entente assez remarquable des conditions du drame, il a mis en scène ce qui n'était que raconté. Un point qui est à peine indiqué dans la parabole évangélique, je veux dire l'angoisse et l'égarement des vierges folles^ leur réveil, est devenu la partie essentielle et la plus développée du petit drame ; là surtout, en effet, étaient l'émotion, la terreur et la pitié. Le poète l'a senti.
1. L. Gautier, Origines, etc. (journal le Monde, 30 août 1872).
2. Évangile selon saint Mathieu, ch. xxv, 1-13. Cette parabole fut souvent figurée dans les églises du moyen âge. (V. Didron, Iconogtaphie chrétienne ou Histoire de Dieu, p. 217.)
LE DtlMB LITURGIQUE. »
En outre le dénouement, très abrégé dans TÉvangile, et fort adouci, au moins dans les termes, s'étale, dans notre poème, avec une impitoyable rigueur.
Le drame s'ouvre par une sorte de prol(^e en latin, placé probablement dans la bouche du célébrant, qui présidait à tout Toffice, peut-être dans celle du chœur. Dans le manuscrit, le mot SponsuSj écrit en tète, désigne non le premier interlocuteur, mais le titre général du di^me ^
Voici rÉpoox, qui est le Christ. Veillez, vierges,
Pour son arrivée se réjouîsseDt et se réjouiront les hommes.
Car il vient délivrer les origines des nations
Qn'à cause de la première mère ont subjuguées les démoos.
C'est lui qui est nommé le second Adam par le prophète, Par qui le crime du premier Adam est lavé en nous. Lui qui fut suspendu pous nous rendre à la patrie céleste £t nous ravir, nous délivrer du joug de Tennemi.
Il vient rÉpoux, qui par sa mort a lavé, a expié nos crimes Et souffert le gibet de la croix !
Ensuite le drame commence. L'ange Gabriel ' parle le pre- . mier ; non pas en latin, mais en français du midi, en langue d'oc, autrement dit en vieux provençal. Les passages écrits en langue vulgaire ne sont pas fréquents dans les drames liturgiques. Ici, et dans la suite de ce chapitre, nous les citerons intégralement.
Quelle est la règle de ce changement d'idiome ? Nous l'ignorons. On pourrait croire que les personnages sacrés parlent la langue sacrée; les personnages profanes, la langue profane. Il n'en est rien : l'ange ne parle que provençal, et les',
vierges mêlent les deux langues.
Oiet, virgines, aiso que vos dirum; Aiseet presen que vos comaudarum.
Atendet un espos, Jhesu salvaire a nom, Gaire no i dormet !
1. Je suis le texte publié par Magnin {Journal des SavanlSy février 184C, p. 85).
% Le scribe a écrit par une erreur évidente prudentes au lieu de Gabriel. L*ange se nomme lui-même au dix-septième vers.
Âisel espos que vos hor*atendet, Venit en terra per los vostres pechet; De la Virgine en Betleem fo net, E fiuoi Jorda lavet et luteet.
Gaire no i donnel l
Aisel espos que vos hor'atendet Eu fo batut, gablet e laidenjet, Sus e la crot batu e claufiget :
Deu moQumendeso entrepauset.
Gaire no i dormet !
Aisel espos que vos hor'alendet E resors es, la scriptura a dii.
Gabriels soi, eu trames aici.
Atcndet lo, que ja vcnra praici.
Gaire no i dormet ' .
Tout est lyrique encore plus que dramatique dans ce morceau, le rhytme, le refrain, tout le mouvement, fort beau d'ailleurs. Le drame français, comme le drame grec à l'origine, se confond souvent avec la poésie lyrique.
Le personnage des vierges n'était pas rempli par des femmes, mais, comme dans tous les drames religieux, par des prêtres ou des clercs qui, enveloppés d'une vaste dal-