‹ Les mystèresChapitre 6 sur 115 · Vierges, oyez ce que nous vous dirons · texte numérisé non relu

Vierges, oyez ce que nous vous dirons

Ayez présent ce que vous enjoindrons.

Attendez un époux, Jésus Sauveur a nom Guère ne dormez.

Et cet époux, qu'à présent attendez, Vint en la terre pour les vôtres péchés ; Et de la Vierge en Bethléem fût né, Dans le Jourdain lavé et baptisé, Guère ne dormez!

Et cet époux qu'à présent attendez, II fût battu, moqué et outragé Et sur la croix, battu de clous percé; Dans le tombeau son corps fût déposé Guère ne dormez!

Et cet époux qu'à présent attendez.

Ressuscitai l'Ecriture l'a dit.

Gabriel suis, moi qui vous parle ici.

Attendez -le; il viendra par ici.

Guère ne dormez I

L£ DRAM£ LITURGIQUE. 31

matique et l'amict ramené sur la tête en guise dévoile, tenant en main la lampe mystique, devaient ressembler à des femmes.

Le manuscrit n'indique pas les jeux de scène; mais il est assez facile ici d'y suppléer. Sans doute, à la fin du discours de l'ange, on voyait la tête des vierges s'affaisser sous le poids du sommeil qui les envahissait; pendant quelques instants elles feignaient de dormir au sein d'un profond silence; puis un cri devait retentir, et les vierges s'éveillaient. Alors celles qui n'avaient plus d'huile , regardant avec effroi leurs lampes éteintes, s'avançaient vers leurs sœurs, et chantaient trois strophes en vers latins de dix syllabes suivies chacune de ce refrain en provençal :€ Dolenlas ! chailivas! trop i avem dormit ». Ce refrain en langue vulgaire était destiné sans doute à indiquer au public ignorant du latin la pensée de la stance entière :

Nous compagnes du même voyage Et sœurs de la même race, Quoique mal nous arrive, hélas !

Vous pouvez nous rendre au ciel !

Dolentes ! chétives ! nous avons trop dormi !

Partagez avec nous la lumière de vos lampes, Ayez pitié de nous qui fûmes insensées.

Afin que nous ne soyons pas chassées des portes, Quand TÉpoux vous appellera dans sa demeure.

Dolentes! chétives! nous avons trop dormi!

A ces plaintes touchantes les vierges sages restaient insensibles. Elles y répondaient par un refus amer exprimé dans la même forme, c'est-à-dire en latin avec le refrain en langue provençale.

De nous prier, s'il vous plaît, davantage Cessez, mes sœurs, au plus vite.

Il ne vous servirait de rien de plus De nous prier pour cela plus longtemps.

Dolentes! chétives! vous avez trop dormi!

Mais allez maintenant, allez vite.

Aux marchands demandez doucement Qu'ils TOUS donnent de lliuile pour yos lampes, Puisque tous avez été négligentes !

Dolentes! chétives ! vous avez trop donni!

Les vielles folles, avant de sui\Te ce conseil, exhalaient de nouveau leur douleur en deux strophes dont la poignante angoisse devait rendre plus vive encore Témotion des spectateurs.

Ah ! misérables ! qu'allons-nous faire ici?

Hé quoi! n'avons-nous pu veiller?

Ce malheur, qu'ici nous souffrons, Nous l'avons nous-mêmes attiré.

Dolentes! chétives! nous avons trop dormi!

Que ce marchand nous donne au plus vite Sa marchandise, lui, ou son associé , Cette huile que nous venons chercher, Ayant perdu négligemment la nôtre.

Dolentes ! chétives ! nous avons trop dormi !

Elles s'avançaient alors* vers les marchands, que figuraient probablement quelques personnages ecclésiastiques d'un rang inférieur. Les marchands repoussaient les vierges folles avec un dédain railleur ; ils parlaient en provençal :

Domnas gentils, no vos convent ester Ni lojamen aici ademorer.

Cosel queret, no'n vos poem doner ; Queret lodeu chi vos pot coseler.

Dolentas! chailivas! trop i avetz dormit!

Alet areir a vostras saje sores, E preiat las per Deu lo glorios.

De oleo fasen socors a vos; Faites o tost, que ja venra lespos *

1. Ici une strophe en provençal dite par les vierges sages, répète ou traduit la strophe latine qu*en a vue plus haut.

De no8tr*oli queret vos a doner No n'auret punt; valet en achapter, Deus marchaans que lai vect ester.

Dolentas I chaitivasi trop i avetz dormit!

2« Dames gentilles, ne vous convient rester,

Ni longuement ici vous installer.

Ainsi repoussées de toutes parts, les infortunées erraient dans le chœur, éperdues, et leur désespoir éclatait dans ces deux strophes finales, écrites en latin.

Ah ! malheureuses! pourquoi sommes-nous venues?

Rien n'est ici de ce que nous cherchons !

C'est le destin (fatatum est), bientôt nous le verrons!

Jamais aux noces, jamais nous n'entrerons.

Dolentes ! chétives ! nous avons trop dormi !

Écoute, époux, nos gémissantes voix,

Fais-nous ouvrir la porte, à nous aussi.

Gomme à nos sœurs, et porte-nous secours.

Pendant que les vierges folles imploraient les marchands, les vierges sages avaient disparu, peut-être dans le sanctuaire, derrière l'autel, qui figurait la maison des noces ou le ciel.

A la voix désespérée des vierges folles, l'époux, le Christ, apparaissait tout à coup, mais non plein de mansuétude et les mains ouvertes au pardon. Sa face était terrible, et ces paroles suprêmes s'échappaient de ses lèvres, d'abord en latin, et sur un rythme fréquent dans la poésie ecclésiastique du moyen âge, mais qui semble ici avoir quelque chose de menaçant dans sa brièveté saccadée, dans la fréquence de ses césures :

Amen dico

Vos ignosco, Nam caretis lumine ;

Quod qui perdunt *

Procul pergunt Hujus aulâe litnine.

€ En vérité, je vous le dis, je ne vous connais pas; car vous n'avez

Ce que cherchez, ne vous pouvons donner, Cherchez ailleurs qui vous puisse assister.

Dolentes I chétives ! vous avez trop dormi 1 Allez arrière trouver vos sages sœurs, Et priez-les par Dieu le glorieux, Que de leur huile vous fassent le secours; Et faites tôt, car déjà vient l'époux.

1. Je ne comprends ^as pergunt qui est dans le ms. Je pense qa'il faut lire perdunt ou peut-être mergunt (ceux qui perdent ou éteignent la lumière).

pas de lumière; ceux qui la perdent, bien loin s'en vont du seuil de cette cour. >

A ces paroles le Christ ajoutait une malédiction en langue provençale, comme si le poète eût voulu que rien n'échappât au peuple de cette effroyable prosopopée :

Alet, chaitivas! alet, malaureas!

A tôt jors mais vos so penas livreas ; En efern ora seret meneias * .

Et le manuscrit ajoute cette rubrique : Modo accipiant eas Dœmones^ et prœcipitenttir in infernum. « Que les démons les prennent et les jettent dans l'enfer. » 11 y avait donc certainement, outre les personnages que nous avons dits, d'autres acteurs travestis en démons. Il y avait probablement un enfer, figuré par quelque gouffre ouvert, et d'où s'échappaient des flammes. Cette ligne laisse à penser enfin que toute la mise en scène était plus compliquée que le reste du drame ne le fait croire. Il y avait sans doute un ciel où l'on voyait monter les vierges sages, pendant que leurs sœurs étaient livrées aux démons. Dans les théâtres fixes ou provisoires consacrés plus tard à la représentation des mystères, s'introduisit de bonne heure une mise en scène excessivement compliquée. Si cet art ne fut pas poussé aussi loin tant que le drame fut joué dans l'église et fit partie du culte, il ne faudrait pas croire qu'il n'existât point du tout. Mais en l'absence de documents explicites, nous sommes, sur ce point|, réduits aux hypothèses.

À la suite des Vierges commence immédiatement, dans le manuscrit de Saint-Martial de Limoges, le drame des Prophètes, qui se jouait également à Noël ; c'est même, entre les drames liturgiques de la nativité, celui qui se répandit le plus et reçut les développements les plus complets; l'on peut ajouter les plus inattendus, puisque la Fête de l'âne en est sortie ^ Ce mystère a été l'objet d'une étude approfondie de

1. Allez, chétives! allez, malheureuses! A tout jamais vous soit peine infligée ! En enfer soyez dès maintenant menées.

2. Les prophètes et les sibyUes annonçant la venue du Christ sont un sujet

la part de M. Marius Sepet qui, avec beaucoup de sagacité, en a démêlé les origines * .

L'exégèse catholique, au moyen âge, a toujours considéré l'Ancien Testament comme une figure et une préparation du Nouveau. On trouve dans les œuvres de saint Augustin un sermon que les bénédictins, éditeurs de ce Père, déclarent apocryphe % mais qui n'en a pas moins joui durant le moyen âge d'une immense popularité, qu'il devait sans doute à son caractère dramatique. Le prédicateur y évoque successivement treize témoins prophétiques de la mission divine de Jésus- Christ, et leur enjoint impérativement de la prédire. Ces témoins sont Isaïe, Jérémie, Daniel, Moïse, David, Habacuc, Siméon, Zacharie, Elisabeth, Jean-Baptiste, Virgile, Nabuchodonosor et la Sibylle. On voit que Tordre chionologique n'est pas suivi. Ce morceau, qui formait une des leçons de Noël, n'était pas dit comme une prédication ordinaire, mais probablement déclamé avec une sorte de mélopée ; et par plusieurs personnages, à ce que font supposer les rubriques du manuscrit. Si le prédicateur n'y intervenait de temps en temps par un monologue, ce prétendu sermon serait en réalité un véritable drame. Au reste, nous verrons bientôt un mystère de la Résurrection écrit tout en français, où le récit direct se mêle sans cesse au dialogue. Le drame des Prophètes est né d'une transformation de ce sermon apocryphe attribué à saint Augustin. Nous le rencontrons sous sa forme la plus ancienne dans un manuscrit cité plus haut. Il fait suite au drame des Vierges ou deVÉpoux^. Comme le sermon

familier à la peinture dans les églises, surtout en Italie {Hist. litt. de la France, XXIV, p. 620).

1. Marius Sepet, les Prophètes du Christ, Paris, Didier, in-8o, 1878.

2. M. Sepet le publie d'après le ms. 1019 (fonds latin, Bibl. nat.) fo 129. Ce ms. du XII® siècle est un bréviaire à l'usage d'Arles. Le sermon commence par ces mots qui en indiquent bien le sen-y : « Vos inquam convenio, o Judoei, otc. »

3. Manuscrit 1139, fonds latin, Bibl. nat., publié par Raynouard — F. Michel, J — Wright — Coussemaker, Drames liturgiques, no II, p. 11. — Magnin, Journal des savants, février 1 846, page 88. — Ed. Du Mévïl, Origines latines, p. 179. Les divers éditeurs ont pu publier ce drame sous différents titres, car dans le manuscrit il n'en porte aucun (Mystère de la Nativité, dans Magnin; ailleurs, les Prophètes du Christ).

dont il tient la place, il servait à la célébration de la fête de Noël; il se jouait après matines ou tierce. Le sujet est le même, les personnages sont à peu près les mêmes que dans le sermon : Israël, Moïse, Isaïe, Jérémie, Daniel, Habacue, David, Siméon, Elisabeth, Jean-Baptiste, Virgile, Nabuchodonosor, la Sibylle. Le célébrant fait roftîce du prédicateur, et dit toute la partie du monologue. Seulement la pièce n'est plus en prose, mais toute en vers latins rimes. Le célébrant commence ainsi :

Que toutes nations se réjouissent, exhalent un chant de joie. L'Homme- Dieu, sorti de la maison de David, naît aujourd'hui. Juifs, qui avez nié la parole de Dieu, écoutez à son tour un homme de votre loi, témoin du Roi. Et vous, nations, qui ne croyez pas qu'une vierge a enfanté, chassez cette erreur par des témoignages puisés chez vous. — Israël, homme doux, réponds. Du Christ, que sais-tu fermement?

Israël répondait :

Le chef ne sera pas enlevé de Juda, jusqu'à ce qu'il paraisse celui qui sera dit le Verbe Sauveur de Dieu; les nations Tattendront avec moi

Les autres personnages, interpellés tour à tour, répondaient de la même façon, en divers rythmes; tous ayant soin de se servir des paroles que TÉcriture a mises dans leur bouche ou qu'on trouve dans leurs écrits.

Tous les vers sont syllabiques et rimes ; seuls Virgile et la Sibylle, sans doute en leur qualité de Romains, prophétisent en vers hexamètres :

(Virgile) Ecce polo demissasolo nova progenies est (La sibylle.) Judicii signum : tellus sudore madescet, E cœlo rex adveniet per secla futurus, Scihcet in carne pressens ut judicet orbem ^.

1. Imitation du vers de Téglogue IV : « Jam nova progenies cœlo demiitilur alto ».

2. Ed. Du Méril publie la prédiction complète, Origines latines, p. 186. « Signe du jugement : la terre sera inondée de sueur; du ciel viendra le Roi qui doit régner à travers les siècles; il viendra présent en chair, pour juger Tunivers » .

Sous celte première forme, laquelle remonte à Tan ilOO environ, le mystère des Prophètes, plutôt encore cantique dialogué que véritable drame, devint rapidement populaire; mais il ne tarda pas à subir des transformations nouvelles qui le développèrent déplus en plus, dans un sens purement dramatique.

Nous le retrouvons à Rouen, où il se jouait sous le nom vul- [ gaire et depuis si fameux de Fête des ânes (festum asino- \ rum). Du Gange Ta publié selon un ordinaire de Rouen aujourd'hui perdu *. Le texte de du Gange n'est pas antérieur à 4350, puisqu'on y parle de jubés; mais il reproduit un texte plus ancien peut-être de deux cents ans.

Dans cette nouvelle forme les prophètes se sont singulièrement multipliés; Israël, il est vrai, a disparu, mais seize autres personnages le remplacent, et parmi eux Ralaam, monté sur son ânesse. De là le nom vulgaire donné à la représentation. Gependant le rôle de l'ânesse était peu de chose *, au moins à cette époque; mais sa présence étonna la foule, et en l'amusant, la frappa si exclusivement, qu'elle ne retint guère que cela du drame.

Les couplets dits par les prophètes communs aux deux textes, sont à peu près les mêmes à Rouen et à Limoges, sauf pour Moïse et Siméon. En outre, à Limoges, Nabuchodonosor ne fait qu'un court récit; à Rouen, son rôle se développe jusqu'à former presque un pelit drame dans le grand. Ses soldats (armati) jettent dans la fournaise les trois jeunes gens (pueri) qui ont refusé d'adorer le roi. lis en sortent sains et saufs, et Nabuchodonosor rend témoignage au Ghrist qui doit naître.

On voit quelle mise en scène suppose déjà cette action : un i bûcher, un feu simulé^; des satellites. Ghaque personnage avait son costume distinct, selon son caractère ; le texte de

1. Du Cangc, Glossarium, etc. Festum {asinorum)^ tome III, p. 255.

2. On sait que dans la Bible elle parle à son maître. Ici quelqu'un caché sous la monture simulait le miracle (quidam sub usina dicat).

3. c Fornace in medio navis ecclesiœ lintco et stuppis constituta ». V. du Gange, • Festum asinorum »

Rouen multiplie les indications scéniques; celui de Limoges au contraire n'en renferme aucune. C'est qu'à Limoges le mystère des Prophètes, encore purement liturgique, fait partie intégrante du culte; à Rouen, déjà plus qu'à demi profane, il est destiné à distraire les fidèles beaucoup plus qu'à honorer Dieu; le clergé le comprend si bien que l'ordinaire de Rouen prévoit que le « festum asmorum », qui se faisait après tierce quand il se faisait, pourrait toujours être librement supprimé. Par une transformation naturelle, inévitable, ce drame trop chargé d'incidents, ce drame où vingt-sept personnages, tous égaux, tous du premier rang, défilaient tour à tour, se scinda en plusieurs petits drames distincts, chacun des prophètes devenant l'objet d'une composition spéciale. Nous avons déjà vu le développement donné au rôle de Nabuchodonosor dans le texte de Rouen . Celui de Daniel eut une fortune plus grande encore. Il fournit matière à des drames spéciaux, dont nous avons conservé deux types; l'un est l'œuvre d'HilariuSi disciple d'Abailard, auquel il adressa des vers qui nous sont parvenus dans le petit recueil très varié de ses poésies latines*. L'autre, anonyme, fut joué à Beau vais piir la jeunesse de cette ville, clercs ou étudiants ^ L'un et l'autre sont du xif siècle. On contesterait à tort le lien qui rattache ces deux pièces au mystère des Prophètes et aux fêtes de Noël. Dans les deux textes le jeu se termine par l'apparition d'un ange qui annonce la nativité. Dans la pièce d'Hilarius, le morceau intitulé Conduclus Danielis est également une hymne en l'honneur de la naissance de Jésus-Christ. Enfin le caractère

1. Bihl. nat.y supp. lat. 1008, ia-8o vélin, 16 ff. xii^ siècle. Édité parChampol^ lion-Flgeac (Hilarii versus et Itidi, Paris, 1838) — et par Du Méril, Oriffines latines, p. 241.

Sur Hilarius, V. Hist. litt. de la France, tome XX, p. 627.

II. nous reste d'Hilarius trois drames latins, dont deux sont mêlés de français. Ils sont intitulés : Susdtatio Laiari, Ludus super iconia sanctiNicolai, Historia de Daniel representanda.

2. Manuscrit de la fia du xii^ siècle; il provient du chapitre de Téglise cathédrale de Beauvais, et appartient aujourd'hui à M. Pacchiarotti de Padoue. Le Daniel de Beauvais a été publié par M. Danjou {Revue de musique religieuse, 1848, t. IV, p. 65) et par Goussemaker {Drames liturgiques, n» IV, p. 49). Il contient trois cent quatre-vingt-douze vers.

encore liturgique et religieux (par remploi, sinon par l'esprit) de l'un et l'autre drame, est affirmé par les formules qui les termineat. A la fin du drame d'Hilarius: « Ceci fini, si on a joué à matines, que Darius, entonne le Te Deum. Si aux vêpres. Magnificat. > Une formule analogue termine le texte deBeauvais*. Ainsi, nous sommes encore au temps où le drame est • rattaché à l'office ; mais déjà cependant il n'en fait plus partie. Car lorsque le drame était une partie du culte, il était lié indissolublement aune heure canoniale déterminée.

Le drame d'Hilarius est intitulé : Historia de Daniel representanda.

Après le titre on ht cette rubrique :

Dans la première partie de cette (histoire), les personnages nécessaires sont le roi Baithasar, Ja reine, Daniel, quatre soldats, quatre seigneurs. Dans la seconde partie, le roi Darius, le même Daniel, les mêmes soldats, les mêmes seigneurs; un ange dans la fosse aux lions; Habacuc; un ange qui porte Habacuc à la fosse; un troisième ange qui chante : Je vous apporte la nouvelle.

La pièce s'ouvre par la fête de Babylone et le festin de Balthasar, où sont profanés les vases sacrés. Chant de gloire en l'honneur du roi.

Les mots Mané, Thécely Phares apparaissent. Les mages appelés ne peuvent les interpréter. La reine arrive. Chant en l'honneur de la reine.

La reine propose Daniel comme interprète. Daniel arrive (chant à Daniel). Il explique les mots mystérieux. Nouveau chant à la reine.

La deuxième partie commence : Darius, roi de Perse, entre dans Babylone avec son armée ; il tue Balthasar, il lui ôte sa couronne. Chant à Darius.

Daniel se présente à la cour, mais il refuse d'adorer le roi. II est jeté dans la fosse aux hons. L'ange lui amène Habacuc comme dans le récit biblique. Daniel, justifié, rentre en grâce.

1. M. Marius Sepet fait observer qu*à la rigueur, ces mots ad matutinas, ad vesperaSf peuvent signifier le matin, le soir ; mais remploi seul de ces termes attesterait au moins le souvenir liturgique. D'ailleurs M. Sepet, en proposant cette hypothèse, paraît lui-même la rejeter {les Prophètes du Christ, 1878, in-8% p. 59.)

Tout le drame est en latin sans aucun mélange de français; il renferme trois cent soixante-quatre vers rimes et syllabiques de diverses mesures*.

L'autre drame, un peu plus long, en contient trois cent quatre-vingt-douze. Le Daniel de Beauvais ressemble beaucoup à celui d'Hilarius, dont il est d'ailleurs à peu près contemporain. Il s'ouvrait par ces quatre vers chantés en chœur :

Ad honorem tui, Ghriste, Danielis ludus iste In Belvaco est invenlus, Et invenit hune juvenlus.

c En ton honneur, Ghrisl, ce jeu de Daniel dans Beauvais fut trouvé; et la jeunesse le trouva. >

! Quelle était cette jeunesse? Des clercs ou des étudiants. Au XII* siècle d'ailleurs ces mots désignent à peu près la même profession.

Un morceau, écrit en prose, sert de prologue à la pièce et la résume. Elle n'est pas toute en latin comme celle d'Hilarius; quelques mots de français se mêlent au latin dans maint passage. Ainsi les courtisans amènent Daniel au roi en chantant ces vers :

Vir propheta Dei, Daniel, vien al Roi,

Veni, desiderat parler à toi.

Pavet et turbalur, Daniel ; vien al Roi,

Vellet quod nos latet savoir par toi.

ïe ditabit donis, Daniel, vien al Roi,

Si scripta poterit savoir par toi.

Plus loin, Daniel répond :

Pauper et exulans envois al Roi par vos.

Plusieurs passages font allusion à la circonstance solennelle où le drame était joué : ainsi le chœur de la reine {conductus regine) chante en latin :

Nous à qui ce jour solennel fournit Toccasion de ces jeux, etc.

1. La disposition du manuscrit fait naître une difficulté singulière : quatre noms dont la signification nous échappe sont tracés à la marge de certains morceaux : Hilarius, Jordanus, Simon et Hugo. Le chant en l'honneur de Balthasar, un petit discours des soldats de Darius au peuple, la prophétie suprême de Daniel sont ainsi places dans la bouche de Jordanus; le premier chant en

LE DRAME LlTURGrQUE. 41

Le ch<Bur de Daniel (conductus Danielis) c<^lèbre même la nativité du Messie, sans craindre l'anachronisme.

Réjouissons-nous ensemble et célébrons la solennité de Noël. I^a sagesse do Dieu nous a rachetés de la mort. Il s'est fait homme et incamé celui qui créa toutes choses.

Enfin un ange termine la pièce en annonçant « improviso » la naissance de Jésus :

Je vous annonce une nouvelle du haut des cieux. Le Christ est né, dominateur du monde, dans Bethléem de Juda. Car ainsi le prophète Tavait prédit.

Le Daniel d'Hilarius, le Daniel de Beauvais ne sont pas, comme on voit, des pièces proprement liturgiques; ils n'ont jamais fait partie intégrante de l'office, et leur principal objet, c'était de récréer les clercs qui les jouaient. Mais il est probable que ces deux pièces se représentaient dans les églises, au moins dans l'enceinte des monastères; et il est certain qu'on ne les jouait qu'aux fêles de Noël, et pour rehausser l'éclat religieux de ces jours. Par là, malgré tant d'éléments/ profanes, elles soat encore des œuvres semi-liturgiques.

Voici une pièce plus récente, et bien plus profane encore, quoique les derniers liens qui rattachent cette œuvre singulière à la liturgie ne soient pas tout à fait rompus. Elle fut probablement composée en Allemagne (on trouve dans le manuscrit qui la renferme des morceaux mêlés de lalin et d'allemand). Cependant nous croyons devoir en dire quelques mots; car elle représente bien la forme du drame liturgique parvenu à sa dernière décadence. Il a dû exister des œuvres analogues en Fiance vers la même époque; mais on n'en a pas encore retrouvé.

Dans un manuscrit du xiii* siècle qui appartient à la biblio-

l'honneur de la reine, les chants en l'honneur de Darius et de Daniel, un couplet du roi Darius à Daniel, les actions de grâce de Daniel à Dieu, sont rapportés au nom d'Hilarius. Le discours des envieux au roi, celui de l'ange à Habacuc sont attribués à Simon. Ces noms dési^nent-iis les auteurs des morceaux, comme le pense M. Sepet, nous l'ignorons. Ils ne peuvent en tout cas désigner les acteurs chargés d'interpréter les rôles ; car le rôle de Daniel serait joué dans ce cas tintôtpar Jordanus et tantôt par Hilarius.

thèque de Munich, se rencontre un mystère latin de la nativité longuement développé; tous les drames relatifs aux fêtes de \ Noël y sont fondus dans une œuvre unique assez incohérente, mais curieuse par le contraste qu'offrent les éléments très divers dont elle est composée *.

Une didascalie explique ainsi la première mise en scène : d'abord on devait placer le siège d'Augustin in fronte ecclesiœ. Augustin avait à sa droite Isaïe et Daniel, et les autres prophètes; à sa gauche, le chef de la synagogue et les Juifs. Cette intervention de saint Augustin dans la pièce confirme absolument l'hypothèse de M. Marins Sepet exposée plus haut.

Les prophéties ordinaires commençaient : Isaïe, Daniel, la Sibylle annonçaient tour à tour le mystère de l'incarnation. Aaron, Balaam « assis sur Tânesse », leur succédaient. Le chef de la synagogue s'indignait en entendant ces prophéties qui lui semblaient autant de blasphèmes. Un nouveau personnage, appelé Uévêqiie des enfants^ intervenait, en proposant qu'on . interrogeât saint Augustin. On voit que l'introduction de l'évêque des enfants, destinée à dégénérer en abus si graves, n'avait rien que de sérieux à l'origine, car ce mystère, quoique mêlé de quelques licences, n'en reste pas moins grave et religieux au fond.

Le chef de la synagogue plaidait en effet devant Augustin l'impossibilité du mystère de l'incarnation et de la conception virginale de Marie. Le pédaatisme de l'auteur et son indiscrète érudition s'accusent ici d'une façon singuhère :

Quand une vierge enfantera, Xanthe, tu reculeras vers ta source. Le loup fuira devant l'agneau.

Augustin répond « d'une voix sobre et discrète ». 11 allègue la fameuse comparaison de la Vierge avec une verrière, que le soleil traverse sans la toucher; comparaison si goûtée au moyen âge, et cent fois répétée sous toutes les formes ^

1. Ms. du mw siècle, biblioth. de Munich, (publié par Schmeller Carmina burana, p. 80) et par E. Du Méril, Origines latines, p. 187.

^. Nous aurons lieu de l'indiquer plusieurs fois dans le cours de ce livre. Elle se trouve encore dans Sannazar, où on Ta louée à tort comme une nouveauté (S. Marc Girardin, Tahl. de la litt. au xvi^ siècley nouv. édit, p. 252).

LE DRAME LITCRCrQUE. 43

Ut specolar solidam solis întral radius Et sincère transitas servit ei penrins, Sic in aolam Tirgiuis summi Patris filius Lapsum quidem faciet et tamen innoxins.

L'altercalion des prophètes et de la synagogue se continue dans un chœur contradictoire; les uns chantant :

Res miranda.

Les Juifs répondent :

Res neganda,

et font des signes de dérision et d'incrédulité. Ensuite les prophètes se retirent ou vont s'asseoir € à leurs places pour honorer le jeu >.

Aussitôt le drame de Tannonciation est brusquement mis en scène, fort sobrement. L'ange et la Vierge échangent le dialogue rapporté dans saint Luc. La visite à Elisabeth est représentée non moins brièvement, en quelques lignes. Puis Elisabeth disparaît. Marie se place sur un lit, et le Messie vient au monde « Vadatmlectumsumn.,, et pariât filiiim ». Joseph est auprès d'elle t en vêtement convenable avec une longue barbe >.Dès que l'enfant est né, le chœur chante sa venue; une étoile brille, et les trois rois se mettent en route, conduits par cette lumière nouvelle, qui déroute leur science astronomique, ainsi que chacun d'eux l'exphque tour à tour, avec un étalage indiscret de leurs connaissances. Arrivés chez Hérode, ils disent l'objet de leur voyage ; ils cherchent le roi des rois. Hérode leur fait promettre de revenir vers lui quand ils auront trouvé ce qu'ils cherchent. En même temps un ange annonce l'heureuse naissance aux bergers.

Mais le diable souffle à l'oreille des bergers que l'ange s'est moqué d'eux. Qui des deux croire? les bergers sont embarrassés. Alors le gfZom in ^^c^te's retentit aux cieux; et cette harmonie les persuade. Ils s'en vont à la crèche et adorent Jésus. En revenant ils rencontrenti.es mages, qui apportent à leur tour leur adoration et leurs présents. Un ange les empêche de retourner vers Hérode. Le roi, irrité, sur l'avis du chef de la synagogue, fait massacrer tous les enfants de Beth-

léem. Leurs mères désolées les pleurent : ici le rythme change ; au grand vers de quatorze syllabes succède un rythme brisé.

Heu! heu! heu!

Meus Herodis efiera Cur in nostra viscera Bella movel aspera?

c Hélas ! hélas ! le cœur farouche d'Hérode, pourquoi contre nos entrailles soulève-t-il cette guerre cruelle? »

Hérode « rongé par les vers » tombe mort du haut de 3on trône; il est saisi par les démons « fort joyeux >. Son fils Archelaûs lui succède. Un ange envoie Joseph en Egypte (il semble que cette scène aurait dû se placer plus haut). Marie consent au voyage en disant en vers hexamètres :

Omnia dura pati vitando pericula nati Mater sum praisto; jam vadam, tu cornes esto. c Je suis mère et prête à tout souffrir pour tirer du danger mon fils ; je pars ; conduis-moi. »

Le roi d'Egypte s'avance, conduit par un chœur (conductus) qui chante des choses fort profanes.

Par la joie de Tété, la terre est rajeunie. Par Tardeur du combat Vénus est réveillée. Le chœur des jeunes gens se réjouit, tandis que lafoule compacte des oiseaux module ses gazouillements. Quelle n*est pas la joie de l'amant aimé, associé à celle qu'il chérit d'un amour pur et sans fiel. Déjà reverdit au printemps tout ce que nous aimons. L'hiver est déraciné. Les prés sont ornés de fleurs aux couleurs variées, dont le charme excite à l'amour. Une vive chaleur ranime tout ce qui languissait tristement dans l'ennui de l'hiver. La terre se couvre de gazon et se pare de fleurs, et les forêts se revêtent du feuillage des arbres touffus. Cette saison sourit aux travaux de l'amour. Les liens se resserrent entre les amants réunis. La troupe des jeunes gens célèbre les fêtes de Vénus; l'amour fait fête aux cœurs tendres, mêlant la douceur à l'amertume. Par les fleurs de l'été l'amour nous salue. La terre émaillée de fleurs renouvelle sa face. Les fleurs d'amour sourient à la saison. Loin de Vénus se flétrit la fleur de la jeunesse, etc.

Yprès cette longue digression, complaisamment développée, la sainte Famille arrivait en Egypte, et l'on voyait choir

LE DRâME liturgique. 45

toutes les idoles. Les prêtres essayent en vain de les relever, en chantant les mérites de leurs dieux. Les sages inventent de nouveaux honneurs, de nouveaux sacrifices; les idoles tombent encore une fois. Alors les sages avouent au roi que le seul vrai Dieu est le Dieu des Hébreux ; le roi l'adore et fait briser toutes les idoles. Le texte ajoute : « C'est la fin du roi d'Egypte. » Mais voici le roi de Babylone qui veut se faire adorer. Celte suite du drame est obscure et paraît mutilée; le roi de Babylone finissait par reconnaître, lui aussi, le Christ; et la pièce se terminait par une malédiction que le chœur chantait contre Hérode et contre les Juifs.

Telle est cette œuvre singulière, dont on peut dire, en résumé, qu'elle commence par un drame semi-liturgique, et .. qu'elle se continue et s'achève tout à fait librement, selon la fantaisie d'une inspiration individuelle et profane. Il est possible qu'elle ait été jouée au seuil de l'église; il est douteux qu'elle ait jamais été jouée dans l'église. L'intervention de Y Episcopus pueroricm rend vraisemblable que la pièce était jouée dans une école de monastère.

Le caractère cyclique que présente ce mystère est frappant. Il s'est évidemment formé par la réunion de plusieurs drames autrefois distincts. Il renferme en effet un drame des Prophètes du Christ, une Annonciation, un drame des Pasteurs, un drame des Innocents, et un drame des Mages. Ce qui est fort remarquable, c'est la persistance du rôle attribué à saint Augustin, sur la foi du fameux sermon apocryphe : Vos conveniOyO Judœi. Saint Augustin tient d'ailleurs encore le même rôle dans deux Passions latines, dont nous parlerons plus loin; l'une qui paraît du xiv* siècle; l'autre qui fut jouée dans une école allemande vers la fin du xv° siècle. .

Le lendemain de la Nativité, la fête de saint Etienne, diacre ; et premier martyr, était la fête particulière des diacres; et la licence qu'on accordait à cette occasion aux personnes in- . férieures de l'Église dégénéra en excès graves dont nous parlerons plus tard. A l'origine, on ne voit pas qu'aucun abus ait déshonoré ce jour. Pourtant c'était l'un de ceux où la liturgie souffrit, dès le plus ancien temps, les interpolations les

plus marquées. Les épîtres farcies^ de la passion de saint Etienne, dans lesquelles un libre et abondant commentaire se mêlait sans scrupule au texte apostolique, furent nombreuses et très populaires au moyen âge. Mais comme elles n'offrent rien de précisément dramatique, nous n'avons à en parler ici qu'incidemment.

Ed. Du Méril a publié deux de ces épîtres farcies, l'une pour la fête de saint Etienne, l'autre pour la fête de saint Thomas de Cantorbéry. Celle de saint Etienne commence ainsi :

Seignors, oiez communément :

Car entendre poez brefment La passion et le torment.

De seint Esteinvre apertement.

Lectio Actuum Apostolorum,

Li apostre ceste Jecon Firent par bone ententiun De Seinl Esteinvre, le baron.

Suit le récit du martyre de saint Etienne, selon le texte des Actes. Chaque phrase est rapportée en latin, et suivie d'une glose en français, dont la longueur varie de quatre à huit vers. Par exemple :

Positis autem genibus, clamavit voce magna, dicens : Les genous a terre posa, Del martyre Deu anora, Et damne Deu tant Tespira, Que por ses animis pria.

L'épître de saint Thomas est une glose d'un texte tiré de l'Ecclésiastique : elle est disposée de la même façon. Saint Tho-

1. Jubinal {Mystères inédits, t. I, p. x et 356) cite plusieurs de ces épitres farcies (Bibl. nat., fonds latin, 4641 B, f 154; et 6987, P» 333). Celles que Ed. Du Méril (Origines latines, p. 410 et p. 414) a publiées sont tirées d'un missel de Chartres du xii" siècle, copié au xviiio (Bibl. nat., supp. lat., n° 172, f* 155 et 156; et n*» 184, fol., 95 et 97). Lebcuf en a imprimé six {Traité historique et pratique touchant le chant ecclésiastique, pp. 117-138). Ed. Du Méril en cite plusieurs autres qui se trouvent à la Bibliothèque nationale, dans le ms. 7595 bis, fol. 121 v®, et dans le fonds de Sorbonne, n» 851. Le planch de San Estève {pUinctus sancti Stephani), publié par Raynouard {Poésies des trouba'

mas périt en H70; Tépître qui lui est consacrée doit avoir été composée peu après sa mort.

Ces paraphrases en langue vulgaire d'un texte liturgique et latin, étaient certainement lues, pour TédiGcation du peuple, le jour où l'on faisait l'office des saints qu'elles recommandaient à la dévotion des fidèles. L'objet des épîtres farcies était ainsi le même que celui des drames liturgiques ; mais là se borne la ressemblance.

Le troisième jour après Noël, la fête des Innocents était / celle des enfants de chœur, laquelle dégénéra aussi en abus très graves. A l'origine elle était plus modestement célébrée par la représentation d'un drame liturgique dont il nous est resté trois types assez courts.

L'un, de la forme la plus simple, se trouve dans le manuscrit de Saint-Martial de Limoges. Nous n'en possédons qu'un fragment*, tout en vers; ce qui prouve que, quoique ancien, il n'appartient pas à la première époque du drame liturgique.

Sous l'autel de Dieu, j'ai entendu la voix des victimes. Elle disait : f Pourquoi ne défends-tu pas notre sang? »

Et ils reçurent cette réponse divine :

c Patientez encore un peu de temps, jusqu'à ce que soit rempli le nombre de vos frères. »

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