‹ Les mystèresChapitre 7 sur 115 · LAMENTATION DE RACHEL · texte numérisé non relu

LAMENTATION DE RACHEL

Doux fils, que j'ai enfantés,

Moi qui fus appelée mère, quel nom ai-je gardé?

Autrefois par mes enfants je fus appelée mère,

Aujourd'hui misérable veuve de mes fils!

Hélas! misérable, comment puis-jé vivre.

Et voir mes fils périr devant moi?

dours, t. II, p. 146-151) comme ua des monuments les plus anciens de lu langue romane, et dans lequel un verset roman alterne avec un verset latin, se chantait encore à Aix en 1834-, le jour de saint Etienne, à la messe dite du peuple {Notice sur la bibl. d'AiXy par E. Rouard, Aix, 1834, p. 295-296). Une autre épître farcie pour le jour de saint Etienne, publiée dans le Jarbuch fur Romanische Literatur de M. Ebert (Leipsig, 1862, t. ï, p. 311), composée vers 1100, paraît être la plus ancienne production poétique de la Touraine (Brachet, Bruneau de Tours^ p. 3).

1. Ms. 1139, Bibl. nat., f 32, v**. Publié par Magnin, Journal des savants, février 184Ô, p. 92.

Hérode l'Égyptien rempli de fureur Dans sa superbe a fait périr mes enfants.

l'ange.

Uachel, ne pleure pas les fils.

Tu l'affliges, tu frappes ta poitrine,

Ne pleure pas, réjouis-toi plutôt,

Car tes fils sont plus heureux. Réjouis-toi donc.

C'est le fils du souverain Père éternel,

C'est lui qu'llérode veut perdre,

Et qui vous fait vivre à jamais. Réjouis-toi donc.

L'autre drame des Innocents, plus développé, fait partie des dix mystères liturgiques latins de l'abbaye de Fleuri-sur- Loire, réunis dans le même manuscrit *.

Donnons ici la liste de ces dix pièces; ce sont : quatre miracles de saint Nicolas {les Filles dotées^ les Trois Clercs y le Juif volé, le Fils de Gédron); puis viennent V Adoration des mages y le Massacre des InnocentSj les Saintes Femmes au tombeau y l* Apparition à Emmaûs^ la Conversion de saint Paul et la Résurrection de Lazare.

Nous étudierons ces dix drames, mais non dans l'ordre où le manuscrit nous les présente, puisque nous suivons celui de l'année liturgique. Ainsi le premier qui attirera notre attention sera le massacre des Innocents. ^

Les enfants, revêtus de robes blanches, s'avançaient par le monastère « gradientes per monasterium ^ » en priant. Un ange avertissait du péril Joseph et Marie qui fuyaient en

1. Signalé par Lebeuf (Remarques envoyées d*Auxerre, Mercure françaiSf décembre 1729, et Lettre d* un solitaire y Mercure /ranpats, avril 1735); puis par les bénédictins (Hist. littér. de la France, 1766, t. VJI, p. xlviii); ce précieux manuscrit, qui provient de l'abbaye de Saint-Benoît à Fleuri-sur- Loire, entra, à l'époque de la Révolution, dans la bibliothèque d'Orléans (no 178). Monmerqué, et rabbé de la Bouderie l'ont publié en 183^ (Miracula ad scenam ordinaia). Th. Wright reproduisit leur édition (Early myste:**ieSy Londres, 1838). Du Méril dans les Origines latines, Goussemaker dans les Drames liturgiques^ ont également reproduit les dix drames liturgiques que le majnuscrit renferme. V. Marins Sepet, le Drame chrétien au moyen âge, p. 82. Le"^ manuscrit renferme 251 pages. Les drames latins commencent à la page 175.

2. V. la note précédente et les éditions de MM. Monmerqué, Th. Wright, Ed. Du Méril (p. 175) et Goussemaker (p. 166), n» X.

3. Peut-être au lieu de gradientes fautril lire gaudentes, se réjouissant.

Egypte; Hérode ordonnait le massacre des petits enfants. Ceux-ci continuaient à marcher paisiblement, précédés d*un agneau, qui portait une croix. L'agneau était furtivement enlevé, les Innocents étaient égorgés. Rachel pleurait sur ses enfants, et les consolatrices ne pouvaient apaiser son désespoir. Un ange appelait au ciel les Innocents, qui se relevaient et . entraient dans le chœur. Joseph, Marie, Jésus, revenaient/ d'Egypte et le Te Deum terminait la pièce.

Elle offre ceci d'assez particulier, que la prose y alterne avec le vers hexamètre ; le vers syllabique n'y apparaît presque pas. Il est vrai que ces vers hexamètres sont en même temps rimes. Car ils sont tous léonins, c'est-à-dire que la fin de ces vers rime avec la césure. Voici les premiers vers de la lamentation de Rachel :

Heu! teneri partus, laceros quos cernimus artus! Heu ! dulces nati, sola rabie jugulati !

Heu! quia nec pietas, nec vestra coercuit setas! Heu ! matres miserae qu8B cogimur ista videre.

Quelques-uns de ces vers sont d'une facture vraiment antique.

dolor ! patrum mutataque gaudia matrum !

D'autres au contraire sont faux :

Dum sic commota fuero per viscera Iota *.

Une troisième rédaction, postérieure aux deux précédentes, se trouve dans un manuscrit de Munich. Elle est intitulée (^^do Rachelis^, Un ange annonce en distiques classiques la Nativité du Messie aux bergers. Les bergers se rendent à la Cï'èche, et font leur adoration en hexamètres. Dans le même rythme, un ange enjoint à Joseph de fuir en Egypte; Joseph

'^ • Ah ! tendres enfants, nous voyons vos membres déchirés. Ah ! doux enfants forgés avec rage ! Hélas ! ni la pitié ni l'âge n'a pu les sauver. Ah ! mères infortunées, forcées de voir ce spectacle. — douleur ! ô joie des pères et des ^^res changée (en affliction). — Tandis qu'ainsi mes entrailles se sont éttiues.

^. Bibl. de Munich, n^eSôl, f^ 27, vo. [Provient de la cathédrale de Frisingue

^^lié par Ed. du Méril, p. 171, {Origines latines.)

invite Marie à le suivre, et Marie obéit en disant ces vers que nous avons déjà vus ailleurs :

Omnia dura pati vitando pericula nati

Mater sum praesto; jam vadam : lu cornes esto.

Hérode ordonne le massacre, que YArmiger exécute. Rachel pleure ses enfants morts en disant les mêmes vers cités plus haut :

Heu ! teneri partus , laceros quos cerninius artus.

Une consolatrice essuie les larmes de Rachel, et lui dit prétentieusement : Terge fientes oculos ! Quam te décent gênarum rosulœ! » Essuie les larmes de tes yeux. La couleur des roses sied à les joues ! »

Le jour de la Circoncision, qui n'était pas le premier jour de l'an (l'année commençant alors à Pâques), on faisait la fête des sous-diacres; cette réjouissance devint l'origine de la trop fameuse fête des fous, qui souilla les temples chrétiens pendant trois siècles, et que les papes et les évoques eurent tant de peine à réprimer et à déraciner.

Aucune représentation liturgique ne paraît avoir signalé habituellement cette fête. Au contraire, l'Adoration des Mages, qu'on célèbre six jours plus tard, sous le nom d'Epiphanie, donna lieu à des jeux dramatiques variés, nombreux , dont l'intérêt fut souvent soutenu par une mise en scène brillante. Nous possédons plusieurs rédactions du drame liturgique des Mages.

Voici celle qui nous paraît la plus ancienne; elle était en usage à Rouen*.

1. Publiée sous ce titre : VEtoiley par Ed. du Méril {Origines laiineSy p. 153), d*après le nis. de la Bibl. de Rouen, AS y, et d'après le livre de Jean d'Avranches {Liber de officiis ecclesiasticis) que Lebrun des Manettes publia en 1679. M. F. Clément Ta étudie dans les ^nna/e« archéologiques ^ t. VIII, p. -43. M. de Goussemaker a publié dans les Drames liturgiques, p. iii, sous le titre les Trois Rois, une rédaction tout à fait analogue, d'après le manuscrit du fonds Bigot, Bibl. nat., 904. Nous suivons cette édition. Au sujet de ce manuscrit, v. ci-dessus, p. 26. Plusieurs rédactions du Drame des Mages ont dû périr. M. du Méril {Origines latines, p. 151, note 1), cite ce témoignage : « Erat pênes monasterium nostrum (sancti Blasii) manuscriptum jam ultime ejus incendie

LE DRAMK LITURGIQUE. 51

c Le jour de TÉpiphanie, après Tierce chantée, trois clercs du premier rang {de majori sedejy en chape et couronnés, viennent de trois côtés différents avec leurs servileui^, vêtus de la tunique et de Tamict ; ils se rencontrent devant Tautel. f Là ils se donnaient le baiser de paix, c Cela fait, la procession se fera conune au Dimanche. > De telles didascalies montrent de quelle façon le drame et la liturgie étaient soudés ensemble à l'origine. Hérode n'apparaît pas dans celte courte pièce; elle est tout entière en prose , et ne se compose que du défilé processionnel des Mages terminé par l'Adoration de l'Enfant et Toblation des présents.

C'est assurément la plus ancienne rédaction conservée du drame de l'Epiphanie. Les sages-femmes {obstetrices)^ personnages épisodiques et apocryphes qu'on ne manqua pas d'y introduire plus tard , ne paraissent pas dans ce texte. A la fin on lit : c Suit la messe, pendant laquelle les trois Rois conduisent le chœur. »Ainsi les Rois restaient en scène durant roffice.

Les drames des Mages selon l'usage de Limoges * , de Nevers *, de Munich % de Sainl-Benoît-sur-Loire % sont très inégalement développés. Les trois premiers n'offrent qu'une rédaction assez

anno 1768, flammis absamptum, in quo historia trium Magorum magna celebrL taie ludo exhibebatur, ad quam primores vicinœ nobilitatis, comités de Lupfen, Furstemberg, etc., concurrebantj» Gerbert, De cantuetmiisica sacra, t. Il, p. 82). Mais s*agit-il bien là d'un drame liturgique? Une autre rédaction, citée par du Méril, était contenue dans un ms. du xiv^ siècle de la Bibliothèque de Vienne, no 9il. Elle était toute en hexamètres, et pleine d'allusions antiques.

1. Publié par Martenne {De antiquis Ecclesiœ ritibus, t. III, col. 124, et Ed. du Méril, Origines latines, p. 151. V. Marins Sepet, les Innocents et les Mages, drames liturgiques, dans V Union du 25déc. 1874.

2. Graduel du xii« siècle, provenant de la cathédrale de Nevers. Bibl. nat., no 1235, fonds latin, nouv. acquis. (f»B 198-199), Cf. L. Delisle, Romania, 1875, p. 1 . On retrouve le germe de ce drame liturgique dans un graduel copié vers 1060 pour la même cathédrale de Nevers, fait qui confirme Topinton reçue que le développement du drame liturgique se doit placer entre le XP et le xii* siècle. Douhet, Dict, des myst., col. 973, cite un grand nombre de rédactions du Drame des Mages, Le fonds commun de toutes ces pièces parait provenir du Protévangile de Jacques et d'un autre apocryphe , V Histoire de Venfance du Sauveur, Nous reviendrons ailleurs sur les sources apocryphes de nos Mystères.

3. Bibl. de Munich (xp siècle) n" 6264a, fo 1. Provient de la cathédrale de Frisingue. Publié par Ed. du Méril, Origines latines, p. 156.

4. Sur ce manuscrit, voir ci-dessus, p. 48. Le Drame des Mages a été publié par Monmerqué, Wright^ Ed. du Méril (Origines latines^ p. 162).

courte sans particularité saillante. A Limoges, l'un des Mages € levait la main pour montrer l'étoile pendante au bout d'un fil >. On voit la naïveté de la mise en scène. A Nevers, quelques hexamètres se mêlent à la prose liturgique. Il en est de même dans le manuscrit de Munich. A Saint-Benoit, la crèche était disposée aiuv portes du monastère^ non dans l'intérieur de l'église.

Dans cette rédaction, le drame s'ouvre par une Annonciation aux bergers, écrite en prose. Les Mages paraissent ensuite; un envoyé d'Hérode les interroge ainsi :

QuoB rerum novitas aut qude#yos causa subegit

Ignotas temptare vias? quo tenditis ergo?

Quod genus? Unde domo? Pacemne hue fertis an arma?

On remarquera la facture classique de ces vers. En effet, ils sont de Virgile *. La prose alterne ainsi dans presque tout le drame avec les hexamètres. Observons que les sages-femmes figurent ici dans la scène de l'Adoration.

On a publié récemment un court fragment d'un drame liturgique des Mages qui remonte au xi* siècle. On l'a déchiffré sur le feuillet de garde qui est à la fin du psautier de Charles le Chauve*. Voici ce morceau :

. c L'étoile brille d'un grand éclat; elle montre le Roi des Rois qui Tient de naître, et dont la prophétie avait marqué l'arrivée. Allons donc, et cherchons-le, pour lui oflFrir des présents : l'or, l'encens, la myrrhe; car nous savons qu'il est écrit : Tous les rois l'adoreront, toutes les nations le serviront. »

Ensuite le dialogue commençait ainsi :

Le Roi : Orateurs choisis, informez-vous qui sont ces rois dont la renommée nous apprend l'arrivée dans notre pays .

Les Messagers du Roi : Nous ferons en sorte que vos ordres soient exécutés au plus vite. (Aiujc Mages). Par ordre du prince, rois, nous venons savoir où vous vous dirigez, et d'où vous êtes partis.

Les Mages : Nous cherchons le roi que désigne l'étoile qui nous

Goussemaker (Drames liturgiques, p. 143) M. de Goussemaker Tintitule Y Adorai tion des Mages. Voy. Marius Sepet, le Drame chrétieriy p. 90.

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