‹ Les mystèresChapitre 71 sur 115 · Vivez, le sceptre d'oi\que vous tend cette main · texte numérisé non relu

Vivez, le sceptre d'oi\que vous tend cette main

Pour vous de ma clémence est un gage certain... .^ Calmez, reine, calmeK la frayeur qui vous presse. Du cœur d'Assuérus souveraine maîtresse, • ÊprouveE seulement son ardente amitié.

Faut-il de mes Étals vous donner la moitié ?

LE STYLE ET LA VERSiFICATIiON. 811

Il y a là un mouvement furieux de passion que Racine a retrouvé, sans lui donner peut-être une expression aussi vive :

Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : € Il fut des juifs, i) fut une insolente race. Répandus sur la terre, ils en couvraient la face« Un seul osa d'Aman attirer le courroux \ Aussitôt de la terre ils disparurent tous. >

Pendant le festin qu'Esther offre au roi, elle lui révèle sa naissance; elle l'implore pour lôs Juift, ses frèfes :

Reffrains, reffrains, Assuairoi ton ire.

Qu'ay-je meffaict, dy le moy plainetnent?

Qu*ay-je (mef) falot vers loi, redoublé sIreV Moy et mon peuple veulx mettre a finement -^ Qui? toyi Rester? — Par ton commandement.

— Qui, toy? — Voire. — (Qui?) Toy, ma bien amée?

— Commandé Tas. — Que dis-tu? — Seurement.

— Toy mettre a mort ! — Sentence en est donnée.

— Que me dis-lu? ^ El partout publiée.

Là vivacité pathétique de ce dialogue ne semble pas dépassée che2 Racine :

J*ô9e vous implorer, et pour ma propre vie,

Et pour les tristes jours d'un peuple infortuné,

Qu'à périr avec moi vous avec condamné.

— A périr! vous? Quel peuple? Et quel est Ce mystère?

— Esther, seigneur, eut un juif pour son père.

Dô vos ordres sanglants vous savez la rigueur. -- .1.... Ah ! de quel coup vous me perces le codur I Vous la fille d'un juif! Eh quoi ! tout ce que j'aim«, Cette Ësther, l'innocence et la sagesse môme, Que je croyais du ciel les plus chères amours, Dans cette source impure aurait puisé ses jours?

La colère d'Antiochus contre Aman qui Ta trompé, la terreur d'Aman, qui implore en vain la pitié d'Esther, sont assez vivement dépeintes dans le mystère»

Amer courroux tresperse mon couraige.

Ardent fureur a mon cueur allumé;

Et me desplait a merveilleux ouUraige.

Cruel despit a mon cueur enflamé.

D'ire je sens mon cueur tout embrasé.

Aman, Aman, pire dessoubz les cieux,

As-tu la mort faulcement impetré

De rhumble Hester, le plaisir de mes yeux?

— Helas! Dame! Mort suis n'en fault douter.

Nulle que vous si n'y peult obvier.

doulce Hester, débonnaire sans per,

Préserve moy ; de ce dur encombrier

Il te plaise m'oster, sans te vengier!

Je t'en suppli, en piteux desconfort ^

Ainsi, quand une inspiration heureuse, une émotion vraie soutenaient les poètes du xv* siècle, la langue du temps ne leur était pas un obstacle, dans Tordre au moins des sentiments que la poésie est appelée à exprimer. C'est le génie qui manqua souvent aux auteurs du moyen âge, ce n'est pas l'instrument ; si nous avons pu dire que les mystères sont généralement mal écrits, il ne faut pas l'imputer à la langue, mais aux écrivains.

Aucun mystère n'est un chef-d'œuvre ; mais dans plusieurs le poète a réussi à jeter sur un fond monotone des morceaux épisodiques fort agréables. La liberté d'allure accordée au genre leur permettait d'heureuses digressions, que la théorie ultra-classique du xviii* siècle eût impitoyablement qualifiées de longueurs. Ce goût du détail poétique, aimable broderie plus ou moins rattachée au fond, est un des charmes de Shakespeare; Corneille lui-même a ses stances, Racine a ses chœurs. Ce n'est que plus tard qu'une époque géométrique voulut proscrire, dans la tragédie, tout ce qui ne courait pas droit vers le dénouement. Avec tant de logique on tue

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