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Plusieurs sont communes aux deux recueils

textes, le plus ancien, celui qui pourrait être regardé comme le type fondamental auquel se rapportent plus ou moins tous les autres.

Le plus ancien drame pascal' est probablement celui que Coussemaker a publié sous ce titre : la Nuit de Pâques^. Dans le manuscrit il est en effet indiqué, sans autre titre, par cette rubrique : Hœc omnia feslive fiant in nocte Paschœ.

Les copies de ce petit drame sont communes, et il avait déjà été publié plusieurs fois, entre autres par du Gange (au moi Sepulcri of/iciumy) maisd'une façon peu exacte. La rédaction publiée par Ed. du Méril, d'après un autre manuscrit que celui dont s*est servi Coussemaker, est tout à fait analogue ; nous la traduisons ici exactement :

Trois diacres (chanoines?) de Tordre supérieur, vêtus de la dal niatique et ayant i'amict sur la tête pour ressembler à des femmes , tenant de petits vases dans leurs mains, doivent s'avancer par le milieu du chœur et marcher rapidement vers le sépulcre, le visage baissé, en chantant ce vers ensemble :

1. Un texte incomplet qui se trouve dans le ms. duXP siècle de Saint-Martial de Limoges, en têiede VEpoux, est peut-être plus ancien encore. H est extrêmement court, sans rubrique (sauf ce titre : Hoc est de muUeribus) et tout en prose latine. Du Méril et Magnin Pont publié {Origines latines, p. 97, note 1. — Journal des savants, février 1846, p. 83). Ils pensent que la Vierge Marie y figure parmi les saintes femmes, ce qui serait unique et paraît douteux.

2. Tiré du manuscrit Bigot. Voy. p. 26 n. 3 publié par Coussemaker, Drames liturgiques, n*" XVII, p. 250. Ëd. du Méril {Origines, p 96) a publié d'après le livre de Jean d*Avranches (voy. page 50 n. 1 et deux manuscrits de la Bibl. deI{oueii, 48 y et 50 y) une rédaction tout à fait semblable. Le Livre des offices ecclésiastiques de Jean de Bayeux, évoque d'Avranches et archcvêqne de Rouen, au xjo siècle, a été publié, en 1679, par Lebrun des Marottes, auteur des Voyages liturgiques de France. Le texte de Lebrun des Marottes est reproduit par Ma< gnin (Drames liturgiquesdu moyen âge, Journal des Savants, sept. 1860, p. 531). Voy. aussi, F. Clément, Annales archéologiques, tome viii.

Des drames du sépulcre, rédigés à peu près comme le texte en usage à Rouen, étaient représentés dans la plupart des églises, à Boissons, à Strasbourg, à Tours, à Vienne, à Angers. Ë i général, les différences portent moins sur le texte que sur les rubriques indicatives de la mise en scène (Voy. Port, Dict. de Maine et Loire, p. 89).

Après la rédaction du ms. Bigot, l'une des plus anciennes est la Résurrection selon le ms. deCividale (voy. ci-dessus, p. 58 n. 1 et Coussemaker, Drames liturgiques, page 309, uoXXIi); puis la Résurrection selon le ms. d'ËnsiedcIn (voy. ci-dessus, p. 24, n. 1, et Mono, Schauspiele des Mittelalters, t. I, p. 12; Ëd. du Méril, Origines latines, p. 100). Tous ces textes sont assez brefs et rédigés en

c Qui Dous enlèvera cette pierre de Fentrée du monument? >

Gela fait, qu'un enfant, en façon d'ange, vêtu de l'aube et de l'amicty tenant un épi en main, devant le sépulcre, dise : c Que cherchez- vous dans le sépulcre, ô amies du Christ. » Que les Maries répondent : c Jésus de Nazareth qu'on a crucifié, ô habitant du ciel. >

Alors que l'ange dise :

€ Il n'est pas ici; car il est ressuscité, conune il a dit. Venez et voyei le lieu où il avait été posé, et allez dire à ses disciples, et à Pierre, qu'il est ressuscité. »

prose. Dans une rédaction propre à l'église de Kloster Neubourg (voy. Kur%,Œster' reich unter Henog Albrech IV, t. H, p. 425-427, et Ed. du Méril. Otig, lat.j p. 89), le drame s'allonge par rintrodiiction de deux nouveaux apôtres, Pierre et Jean, qui, selon la tradition, courent ensemble au sépulcre, mais d'un pas inégal. Dans roflice selon l'usage de Narbonne (Martenne, De Antiqua ecclesia, p. 79, et Ed. du Méril, Origines latines^ p. 91) l'inspiration individuelle commence à se montrer timidement. Au mont Saint-Michel (Bibl. d'Avranches, no 2524, et Ed. du Méril, Orig. lat., p. 94j on joignait au drame du sépulcre l'apparition du Christ à la Magdeleine.

Dans l'office du sépulcre selon l'usage de Sens, la poésie personnelle se mêle franchement à la prose sacrée (Mélanges de la Société des bibliophiles^ 1833, p. 165, et Ed. du Méril, Origines latines, p. 98). On y trouve des vers comme ceux-ci :

Flos autem die tertio Qui floret ab initio Refloruit e tumulo Summo mane dilucujo.

Le texte du manuscrit de Saint-Benoit (voy. ci-dessus, p. 48., note 1 etMonmerque, Wright, Ed.. du Méril, Orig, /a^,p. 110;Coussemaker, Drames, p. 178) offre une rédaction plus récente encore et déjà tout affranchie de la sévérité liturgique. Là cette courte scène du sépulcre s'est développée jusqu'à fournir la matière d'un véritable petit drame. Les vers sont syllabiques et rimes, Tharmonie en est variée, souvent fort heureuse. Maljçré de fréquents souvenirs liturgiques, l'intention littéraire est presque partout sensible, grâce à une certaine liberté d'invention et d'arrangement.

A la même période appartient la Résurrection de Tours (Bibl. de Tours, n' 237, fos 1-8) publiée par Luzarche (O/jfîcc de Pâques ou de la Résurrection, Tours, 1856) et par Coussemaker [Drames lit., p. 21, n' III). Elle embrassait toute l'histoire évangélique, résumée très brièvement, depuis l'envoi des soldats au tombeau jusqu'à l'incrédulité de Thomas. Les vers y sont inégaux et rimes. La mise en scène de ce drame était assez compliquée; les personnages en action y sont nombreux. On voyait Pilate et ses satellites en costumes romains, plus ou moins exacts. Un ange lançait sur les soldats des éclairs qui les aveuglaient. Les deux marchands d'aromates engageaient avec les trois Maries un long dialogue, qui nous donne comme un avant-goût de ces scènes familières jusqu'au burlesque, réelles jusqu'à la vulgarité, dont le mystère en français devait plus tard faire un si grand abus.

M. de Douhet (Dictionnaire des Mystères, col. 847) a dressé le catalogue d'un certain nombre de rédactions du drame pascal, en usage en France, en Angle- . terre, en Allemagne. Il montre que les rites figurés de la Résurrection ont subsisté jusqu'au xvii» siècle dans certains diocèses, notamment à Angers et à Bourges (colonne 855).

Et qu*il leur montre la place du doigt. Cela fait, que l'ange au plus vile s'éloigne, et que deux prêtres de Tordre supérieur, velus de la lunique, se tiennent dans le sépulcre et disent : c Femme, pourquoi pleures-lu? i

Celui des trois femmes (médius trium mulierum) qui est au milieu répondra ainsi :

€ Parce qu'ils ont emporté mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont posé. »

Les deux qui sont dans le sépulcre diront :

€ Celui que vous cherchez, ô femmes, vivant parmi les morts, n'est pas ici, mais est ressuscité. Rappelez-vous comment il vous a parlé, tandis qu'il était encore en Galilée ; vous disant qu'il faut que le fils de l'homme soufire, et soit crucifié et au troisième jour ressuscité. >

Que les Maries baisent la place, ensuite sortent du sépulcre. Cependant qu'un prêtre représentant le Seigneur, avec l'aube et l'étole, tenant la croix, se présente au-devant d'elles à l'angle de l'autel à gauche, et dise :

€ Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu? >

Que celui des femmes qui est au milieu dise :

f Seigneur, si tu l'as enlevé, dis-le-moi ; et je Tirai prendre. »

Que le prêtre, lui montrant la croix, dise : c Marie ! >

Ayant entendu ce mot, qu'elle se présente aussitôt à ses pieds, en disant à voix haute : c Rabboni, >

Que le prêtre, faisant de la main un signe négatif, dise : f Ne me touche pas; car je ne suis pas encore monté vers mon père. Mais va vers mes frères et leur dis que je monte vers mon père et votre père, mon Dieu et votre Dieu. » Cela fini, que le prêtre apparaisse de nouveau à Tangle de Tautel à droite, et dise aux femmes qui passent devant Tautel : € Salut, ne craignez pas; allez, annoncez à mes frères qu'ils aillent en Galilée, où ils me verront. >

Cela dit, qu'il se cache, et que les femmes ayant entendu cela s'inclinent joyeuses devant Tautel, et, tournées vers le chœur, qu'elles chantent ce vers :

€ Alléluia, le Seigneur est ressuscité; il est ressuscité, le lion fort, le Christ, fils de Dieu. >

Aussitôt, que le seigneur archevêque ou le célébrant entonne le Te Deum devant Tautel avec Tencensoir.

Nous avons traduit tout au loog ce drame qui donne une idée suffisante de ceux que nous indiquons en note. Nous analyserons aussi un drame pascal assez moderne et fort curieux, que Goussemakera publié,enTempruntant d'un manuscrit de Tabbaye d'Origny-Sainte-Benoîte.

6i LES MYSTÈRES.

Ce drame*, destiné à un couvent de femmes, est en partie écrit en français; et, par une exception unique, les didascalies sont toutes en français. "

Ghascune des trois Maries doit avoir ea se main un cierge alumeit, et Marie Magdeleine doit avoir une boisle en se main et les autres deus, nient, dusques adont qu'elles aient acalé au marchand.

Les trois Maries s'avançaient vers le sépulcre en chantant. Le chœur alternait avec elles.

Ces premiers chants sont en latin. Mais bientôt la conversation s'engage en français entre lès femmes et le marchand de parfums :

Pères trestout puissans,

Hautismes rois des Angles,

Gouverneres trespitous, Nostre cuer que fera malleuouroux?

Heulas ! nostre dolour, con grans il est !

On remarquera ces vers de dix syllabes avec la césure après la sixième syllabe ; ce rythme se rencontre dans plusieurs chansons de geste, entre autres dans Mol,

Mais plus loin on trouve la césure ordinaire, après la quatrième syllabe.

Di nous, marchans très bons, vrais et loiaux Gest unguement se tu vendre le vens, Di tost du pris que tu avoir en veus...

— Gest oingnemenl se moût le convoi liés Cinc besans d'or donner vous en convient, Ne autrement ja ne Temporterés.

Le latin reparaît devant le sépulcre ; les deux anges et les trois Maries dialoguent même en distiques.

1. Bibl. de Saint-Quentin, no 75, petit in-i», xive siècle* Provient deTabbaye d'Origny Sainte-Benoite, près Saint-Quentin. Il renferme un grand nombre de pièces relatives à radmiiiislration et au cérémonial de l'abbaye. Le manuscrit est du xive siècle; les textes sont plus anciens. Les trois Maries sont été publiées par Coussemaker y Drames liturgiques j p. 256, no XVIII. Voy. Bulletin du comité des travaux historiques^ t. IV. p. 130 (1857).

VOS christicolae quem quseritis esse dolentes?

Uoguentisque sacris ungere quem cupitis?

QuaBrimus, o superi cives, Jhesani crucifixum.

Dicite quis nobis sastulit hune miseris.

Plus loin, le dialogue continue en prose latine. Puis c'est en français que les anges consolent Magdeleine.

Douce dame qui si plourés,

Dites-nous ou volés aler.

Je croi moût bien, se Dieu nous gart,

De vrais amour le ,cuer vous art.

— Lasse dolante, que ferai

De mon Signeur que perdu ai ?

Je cuit de duel me tuerai.

Dolante ! Ta mors au cuer grant duel me plante.

Cette pensée de suicide, jetée au milieu d'un drame aussi exclusivement religieux, choque et surprend. C'est par de tels ti-ails que s'accuse une poésie de décadence. Jamais au X* siècle, on n'eût prêté à Marie Magdeleine l'idée de se tuer au pied de la croix.

Tout le dialogue entre l'ange et Magdeleine est d'ailleurs vraiment pathétique :

J'ai le cuer de duel abuvré ; Tost m'ont de mon Signeur sevré Cil qui le m'ont à mort livré*.

Dolante !

Ta mors au cuer grand duel me plante !

Le Seigneur apparaît à Magdeleine; il lui parle, elle lui répond (en prose latine, selon le texte évangélique). Les apôtres accourent et interrogent les Saintes Femmes :

Die nobis, Maria, Quid vidisti in via?

C'est la prose de Pâques (Victimœ Pascali) qui fournit le *^nd de ce dialogue par lequel se termine le drame. Toute la

66 LESMYSTËRES.

partie latine en est peu originale, ou du moins ressemble fort au texte de beaucoup d'autres. Il n'en est pas de même des couplets en français qui ne se trouvent que là, et sont l'œuvre d'une inspiration tout individuelle, et même originale.

Dans l'Ordinaire ou cérémonial de l'abbaye de Sainte-Benoîte qui est contenu dans le même manuscrit, où se trouvent les Trois Maries, on lit ce passage très précieux pour l'histoire de la mise en scène du drame qui vient de nous occuper.

« Et doit-on faire les Maries le nuit de Pâques entre le derrain respons et le Te Deum laudamus.

Et doivent estre aparilliés dès le derrainne nocturne devant Tautel le Magdelainne et doivent estre dans leur blans chainses, et leurs mantiaus, et en blans cuevrechies sans voil...

Les Maries se lievcnt et prent cliascune sen sanctuaire parmi une touaille bénite, et s'en vont parmi le cuer, et parmi le ves dou moustier, et vont droit à Tuis dou sepucre, et sarestentla et doit estre li huis dou scpucrc cbs, et doit-on porter devant les Maries deus candélabres et derrière elle deus, etc..

Et quant les Maries sont devant l'uis dou sepucre, elles doivent chanter bien bas a fausset : Quis revolvet. Et li prestre doivent dire bien bas : Quem quœritis.

Et les Maries doivent dire un peu plus haut : Jhesum Nazarenum.

Et li prestre doivent dire a haute vois : Non est hic. Et quant ils ont pardit coula, les Maries doivent entrer ou sepucre... Et quant les Maries sont entrés ens, elles doivent primiers aler à Tautel du sepucre et la mettre leurs sanctuaires, et baisiers Tautel, et revenir au linsel ou nostre Sires fu mis et la dire leur orison. Et quand elles ont dit leurs orisons, elles se doivent lever et doivent prendre un drap qui est croisés sur le linsel, et le doivent aporter, et doivent issir hors du sepucre, et venir ou li couvens est, et se doivent arrester la et canter : Surrexit Dominus de sepulcro. Et quant elles ont dit coula me dame (l'abbesse) commence c Te Deum laudamus. »

Nous avons abrégé cette citation de l'Ordinaire d'Origny. Mais ce fragment suffit pour montrer qu'à l'époque relativement récente, où le drame analysé plus haut paraît avoir été rédigé, les représentations liturgiques, dans certains couvents, faisaient encore partie du culte, et n'avaient pas dégénéré comme ailleurs, en pieux amusement. Le spectacle sacré était encore une fonction religieuse à Origny- Sainte-Benoîte; et les

religieuses chargées de jouer les Maries, se préparaient dévotement à bien remplir leurs rôles. Avant l'exercice, elles devaient « se confesser étaler a me dame, as cantiques des matines, et rendre leur propriété chascunnepar li, et mettre quanque elles ont le propre volonté, et doivent dire ConfUeor^ et me dame doit dire Misereatur et [ndiUgentiam. »

Le lendemain du jour de Pâques, on représentait dans les églises et les monastères, Tapparition de Jésus-Christ à deux de ses disciples, dans le bourg d'Emmaùs. Celte représentation s'appelait le plus souvent l'office des Voyageurs ou des Pèlerins (Peregrini),

Une très ancienne version de ce drame se rencontre dans un bréviaire de Saintes du commencement du xiv* siècle*. Elle commence ainsi : « Quand on fait les voyageurs^ on ne dit pas la prose, mais les voyageurs arrivent du dehors, en chantant ceci: « Voici le troisième jour depuis que cela s'est passé, etc. » Ils rencontraient alors le Seigneur, et l'entretien s'engageait selon le texte évangélique. Puis le chœur reprenait : « En approchant du bourg où ils allaient, Jésus feignit d'aller plus Join, etc. >. La narration s'entremêlait ainsi au dialogue; et c'était moins là un drame qu'une façon dramatique de réciter l'évangile du lundi de Pâques. Le repas d'Emmaùs, la fraction dupain, la disparition du Christ s'accomplissaient comme dans l'évangile.

Une autre rédaction était en usage à Rouent Deux prêtres * du deuxième rang > jouaient les Pèlerins. Ils étaient vêtus de la tunique, portaient la bourse et le bâton ; et devaient être barbus. Le texte est intéressant par le développement de la didascalie : « Ils s'avancent lentement par l'aile droite de l'église jusqu'à la porte occidentale, et s'arrêtent en tête de la procession. » Le prêtre figurant Jésus, « vêtu de l'aube et de l'amict, nu-pieds, portant la croix sur l'épaule droite, les yeux baissés » les abordait, et le dialogue s'engageait selon le texte

1. Bibliothèque de TÉcole des Chartes, t. XXXIV, p. 657 (année 1873).

2. Bibl. de Rouen, 4829 y xive siècle. C'est un ordinaire de l'église de Rouen. Publié par Du Gange (au mot officium peregrinorum) et Du Méril (Origines latines), p. 117. V.nne imitation du drame d'Ëmmaiis par M. Marius Sepet, journal VVmon, 28 mars 1875.

de l'Écriture. Une tente dressée « au milieu de la nef de Téglise » figurait la maison d'Emmaûs. On y faisait la c fraction du pain » et Jésus disparaissait. A ce moment Magdeleine arrivait et chantait alternativement avec les deux disciples la fin dialoguée du Victimœ Pdscali. Puis € la procession rentrait dans le chœur où Ton finissait les vêpres ».

L'apparition d'Emmaiis selon le manuscrit de Saint-Benoit est moins ancienne. Des vers d'un caractère profane s'y mêlent au texte évangélique. Un épisode nouveau prolonge le drame : c'est l'apparition du Christ aux apôtres. On le voyait s'avancer vers eux « vêtu d'une tunique blanche, et d'une chape rouge, en signe de sa Passion; une croix d'or à la main, et portant un bandeau blanc orné d'orfroi. Les apôtres chantaient : c Le Seigneur est ressuscité ; il a foulé la mort aux pieds, laissant le Tartare forcé et dépouillé ; vainqueur, il en rapporte les dépouilles au ciel, etc. » L'apôtre Thomas n'assistait pointa cette apparition, et refusait d'y prêter foi. Le Christ, pour le convaincre, paraissait de nouveau « tenant le texte de l'Évangile dans la main gauche » . Les Apôtres emmenaient ensuite Jésus processionnellement par le chœur, en ayant soin « qu'il fût vu du peuple » .

Les épisodes de la vie des Saints ont été rarement le sujet de drames liturgiques; cependant la conversion de saint Paul et plusieurs miracles de saint Nicolas ont été représentés dans les églises. Mais la conversion de saint Paul est racontée dans les Actes des Apôtres^ et faisant partie du Nouveau Testament y elle se rattache presque immédiatement à la vie de Jésus-Christ.

Le drame liturgique de la conversion de saint Paul est l'un des dix drames renfermés dans le manuscrit de Saint-Benoit*. Il y est précédé d'une didascalie intéressante :

« Pour représenter la conversion du bienheureux apôtre Paul, qu'on prépare en un lieu convenable, censément Jérusa-

1. Sur le Ms. v. page 48, n. 1. Le drame est publié dans Monmerqué, Wright, Du Méril (Origines latines, p. 237); Coussemaker , Drames liturgiques, no xui, p. 210. Il est ti-aduit dans le Dict, des mystères du comte de Douhet, M. 825.

lem un siège, et sur ce siège (sera assis) le prince des prê- / très. Qu'on prépare un autre siège et sur ce siège (sera assis)

un jeune homme figurant Saul. Qu'il ait avec lui des serviteurs annés. D'un autre côté, à quelque dislance qu'il y ait deux autres sièges préparés, censément à Damas; sur l'un doit s'asseoir un homme nommé Judas, et sur l'autre, le prince de la synagogue de Damas ; et entre ces deux sièges, qu'il y ait un lit préparé, où reposera un homme figurant Ananias. » '

La mise en scène des mystères fut plus compliquée sans doute; mais elle présenta les mêmes dispositions essentielles: elle offrit pareillement des lieux divers, indiqués plutôt que représentés dans l'enceinte d'une scène unique.

Le drame est tout en vers latins décasyllabiques * et rimes, arrangés par strophes de quatre : le nombre des strophes est de vingt. Tout élément purement liturgique a disparu ; mais le développement reste assez sobre, et conforme au récit des Actes des Apôtres,

Saul envoie ses serviteurs persécuter les chrétiens. Le prince des prêtres lui donne pouvoir de les pourSuivre à Damas. En roule Jésus lui parle, et le frappe de cécité. Saul est amené chez Judas, où Ananias averti par Dieu même, le visite, et le convertit. Menacé par les juifs de Damas, Saul s'enfuit de cette ville et revient à Jérusalem, où les apôtres lui font fête. Tous ces événements sont résumés en quatre-vingts vers. Aucun théâtre n'a réussi à condenser le drame au même degré que le théâtre liturgique a fait. Malgré cette brièveté excessive, la pièce dem^re claire.

L'un des plus populaires parmi les saints, au moyen âge, était saint Nicolas, dont la fête, fixée au 6 décembre, inaugurait la période joyeuse que terminait au bout d'un mois la fête des Mages. Il était le patron de la jeunesse, des écoliers, des clercs. Ses principaux miracles étaient connus de tous et les représentations figurées dans mainte église avaient contribué à les rendre encore plus fameux. Aussi ce saint paraît-il avoir été, de préférence à tout autre, choisi par les auteurs de

1. Régulièrement coupés par une césure après le quatrième pied.

drames liturgiques. II nous est parvenu cinq pièces de ce genre composées en son honneur. On verra plus tard que le drame français ne cessa pas non plus de le célébrer du xm* au xvi* siècle.

Dans le manuscrit de l'abbaye de Saint-Benoit de Fleuri-sur- Loire, nous trouvons d'abord ensemble quatre miracles latins de saint Nicolas*. En voici les titres : les Filles dotées , les Trois ClercSy le Juif voléy le Fils de Gédron. Toutes les vies de saint Nicolas écrites en latin ou en français, les hymnes et proses de son office avaient raconté ces mêmes faits merveilleux ; la Légende dorée de Jacques de Voragine n'a pas manqué de les recueillir ; ils figurent aussi dans la vie de saint Nicolas par Wace.

Le miracle des filles dotées* renferme cent soixante-huit vers syllabiques et rimes, de toutes mesures ; la plus fréquente est celle-ci : quatre vers de dix syllabes sont suivis d'un petit vers de quatre syllabes ; harmonie assez heureuse :

Gare pliter, lugere desine, Nec nos, lugens, lugendum promove, Et quod tibi valeo dicere, Gonsilium hoc a me recipe, Gare Pater.

< Gher père, cesse de pleurer, et pleurant, de nous faire pleurer; mais l'avis que je te puis donner, reçois le, cher père. >

Un père est réduit par l'extrême pauvreté à accepter l'offre \ horrible que lui fait sa fille ainée, « de vendre au public la beauté de son corps » :

Ut nostrorum species corporum Nobis victum lucretur publicum.

Saint Nicolas a tout entendu; il jette dans la chambre une ^bourse d'or, qui sert à marier honorablement la fille aînée,

1. Sur ce manuscrit, v. ci-dessus, p. 48, n. 1. Les quatre miracles de saint Nicolas portent dans Coussemaker les n®» V, VI, VII, VIII.

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