‹ Les mystèresChapitre 92 sur 115 · Jolibois, Diablerie de Chaumonf, 1838, in · texte numérisé non relu

Jolibois, Diablerie de Chaumonf, 1838, in

Et en sorte qu'ils ont tout deppendu,

L'autruy, le leur, et si n'ont rien rendu.

Considérez aultres moyens assez

Qu'ilz n'ont crédit a nuUy ni accès,

Si de vos grâces ne vouliez impartye,

Que tout soudain y leur soit deppartye,

Ce que voutdrez ordonner en ce lieu,

Et qu'il soit prins soudain en l'Hostel-Dicu;

Car en portant le décret que j'entens

Les maistres en seront, ce me semble, contons.

En ce faisant, je prieray le hault Dieu

Qae en paradis vous veuille donner lieu.

Honneur, santé et aussi bonne vie.

Vous doint Jhesus et sa mère Marie.

Une troupe de vingt à trente « compagnons >, qu on voit en 1500, 4504, 4503, jouer périodiquement des mystères à Béthune, avec une subvention de la ville, paraît avoir élé composée de jeunes gens qui faisaient métier, sinon exclusif, au moins fréquent de jouer la comédie. Les basoches, qui ne jouèrent en général que des moralités et des farces, ne doivent pas nous occuper ici. Remarquons cependant qu'il arriva, sinon à Paris, au moins ailleurs, que la basoche prit une part active à la représentation d'un mystère. En 4548, à Lyon, c'est le prince de la basoche de cette ville, Pierre Molaris, qui entreprend, avec l'aide des imprimeurs de Lyon, de faire jouer le mystère de la Conception Notre-Dame et de Saint Jean- Baptiste.

Ce n'est guère avant le milieu du xvi** siècle qu'on rencontre des troupes de comédiens jouant des mystères , appelés aussi « histoires » et déjà « tragédies », en même temps que des moralités et des farces. Les autorités publiques se montraient peu bienveillantes envers ces troupes ambulantes dont elles suspectaient la moralité. En 4556, on en vit une à Rouen pour la première fois. Le parlement la supporta d'abord de mauvaise grâce, il l'expulsa bientôt, parce que ces spectacles entraînaient a à de vaines et inutiles dépenses ». La même année 4556, une troupe demanda à l'échevinage d'Amiens l'autorisation de donner des représentations. L'autorisation fut accordée, mais pour six jours seulement ; la troupe dut

soumettre tout ce qu'elle voulait jouer à Texamen des échevins ; on lui interdit toute pla[santerie « sentant aucun point obscène », elle ne put s'annoncer au son du tambour, mais seulement par voie d'affiches*. Quatre ans plus tard, une autre troupe demanda au même échevinage d'Amiens la ipermission àcjonev Y Apocalypse, Beaucoup des conseillers exprimèrent de grands scrupules sur l'inconvénient de laisser « telle manière de gens jouer publiquement la parole de Dieu ». La majorité se détermina à laisser jouer Y Apocalypse « en chambre », après examen scinipuleux du texte représenté*. On voit que ces troupes commencèrent lard à jouer des mystères et déplurent dès lors au pouvoir. Quelques conseillers auraient voulu qu'on refusât de les laisser exercer leur métier, môme lorsqu'elles étaient munies de lettres royales

1. « Eschevinage tenu le joeudi second jour de janvier, an mil cinq cent cinquante-cinq.

» Sur la requeste présentée par Anthoinc Séné, enfant de Ronam en Dauphiné et ses compagnons joueurs d'histoires, tragédies, moralitez et farces, adûn que il leur fust permis de jouer, en ceste ville, Icsd. moralitez et farces, et sur icelle eu advis, aud. eschevinage, il leur a esté permis jouer en chambre moralitez honnestes, et non sentans aucun point obscène, l'espace de six jours seulement, a la charge que paravant jouer histoires, moralitez ou farces, ils seront tenuz nous les exhiber et apporter les voir et visiter, mcsmes qu*ilz ne pourront sonner le tabourin mais bien poulront attacher affiches par les carfours, et a Thuis de la porte ou ils jueront lesd. moralitez et farces. » (r>ommuniqué par M. Dusevel au comité des travaux historiques et inséré dans la Revue des sociétés savantes, 2* série, t. Il, juillet 1859, p. 107.)

2. Voy. aux Représentations, 1556, Rouen, 1560, Amiens, V Apocalypse, « Eschevinage tenu à Amiens le joeudy xviu® jour de septembre 1560.

» Voue la requeste présentée a messieurs audit eschevinage, par Jean Poignant, dict Tabbé de la Lune, et ses compagnons, joueurs de tragédies, moralitez et farces, tendante pour icelles à ce qu'il pleut à messieurs leur permettre jouer desd. jeux en ceste ville en toute lionncsteté et modestie, suyvant les lettres de permission qu'ilz en avaient du roy, nostre sire, veues aussy lesd. lettres patentes dud. s"" roy, par lesquelles il permet ausd. supplians jouer desd. jeux par toutes les villes, bourgs et bourgades de son royaume en monstrant et exhibant seuUement lesd. lettres aux officiers dud. seigneur roy; et sur le tout prins les advis des eschevins presens, a esté ordonné que cejourd'hui au disner de la bonne venue de Pierre Roussel, eschevin, qui se fera en l'hostel commun de lad. ville seront les lettres communiquées a messieurs les lieuxtenans civil et criminel, et aux advocatz du roy, pour eulx oys, en ordonner comme de raison, et ce nonobstant les advis de Mahieu Ledoùlx, Philippe Dubeguin et Pierre Roussel, eschevins, qui ont dict : qu'ilz ne sont d'advis de permettre ausd. supplians de jouer en ceste ville, encores qu'ilz ayent lettres du roy, pour éviter aux séditions. » (Délibération de l'échcvinage d'Amiens, communiquée par M. Dusevel au comité des travaux historiques, et insérée dans la Revue des sociétés savanteSy 2* série, t. II, juillet 1859, p. 107 et suiv.)

qui les autorisaient à jouer par toutes « les villes, bourgs et bourgades du royaume* ».

Ainsi la représentation des mystères fut au moyen âge l'œuvre de tout le monde : princes, clergé, confréries et corporations, municipalités, acteurs de profession et simples particuliers y prirent part. Ajoutons cependant que la forme dans laquelle furent conçues et exécutées la plupart des entreprises dramatiques nous reste à expliquer et à décrire : c'est celle d'une association de particuliers, solidairement responsables, formée précisément en vue de jouer un certain mystère, une seule fois; et dissoute après qu'elle avait atteint son objet. Nous pouvons prendre comme type d'une association de ce genre celle qui»se forma en 154-7 à Valenciennes, pour représenter la Passion en 25 journées. On trouvera aux Représentations le texte intégral du contrat (inédit en partie) qui fut passé entre les acteurs. Nous nous bornerons ici à en résumer les clauses, pour faire seulement connaître ce qu'étaient ces sociétés dont rien de ce que existe aujourd'hui ne saurait donner une idée exacte.

Un certain nombre de a compagnons » ayant résolu déjouer la Passion avec l'approbation de « maistre Nicaise Chamart, segneur de Alsembergue alors prevost de la ville » (de Valenciennes), commencèrent par se réunir pour nommer treize (f superintendans » pris parmi eux « pour estre leurs maistres et conducteurs, et pour les tenir en paix et unyon se il y avoit aulcun divis et desbat entre eulx, et meisme pouvoient lesdicts superintendens corriger et mettre a l'amende lesdicts compaignons jueurs se aulcune défaillance estôit trouvée en eulx, sans en inventer messegneurs de la justice ».

Surintendants et joueurs s'engagèrent d'abord solidairement à payer toutes les dépenses faites, si d'aventure par cause de « mortalité ou guerre », l'entreprise était abandonnée avant d'avoir abouti.

Chacun se déclarait personnellement responsable « sur

1, En 1601, une troupe d*acteurs courait le Midi en jouant une Nativité (voy. ^\\x Représentations).

Zet LES MYSTÈRES.

son corps et sur ses biens » de son exactitude à jouer le rôle qu'il aurait une fois accepté.

Chaque surintendant se chargea de mener à bien une partie de l'entreprise, l'un s'occupant des constructions; l'autre de la mise en scène; celui-ci de la musique; celui-là des « secrets > ou trucs. Trois « originateurs », qui s'appelleraient aujourd'hui des « arrangeurs », adaptèrent le texte à la représentation et distribuèrent les rôles.

Outre les treize surintendants, les acteurs faisant partie de « l'obligation », c'est-à-dire les actionnaires de l'entreprise, furent au nombre de trente-huit, tous chargés de plusieurs rôles. Beaucoup de personnages secondaires ne paraissaient que dans un petit nombre de journées, ou même dans une seule journée.

Onze « jeunes fils » et cinq « jeunes filles » complétaient le nombre des acteurs principaux; ils ne faisaient pas partie de « l'obligation » .

Ce contrat, écrit sur parchemin, devait rester aux mains d'un des associés, commis à sa garde. Les devoirs qu'il imposait à tous ceux qui avaient souscrit l'engagement, étaient en résumé ceux-ci :

Tous les joueurs devront venir jouer sur l'ordre des surintendants (sauf excuse pour maladie). Ils devront accepter le rôle ou les rôles que les surintendants leur attribueront. Ils devront assister à toutes les répétitions (records) et arriver à l'heure fixée, sous peine de payer « trois patars » d'amende. Les jours de représentation, on répétera à sept heures du matin; l'amende, ces jours-là, sera pour les absents de six patars. La représentation commencera à midi : le joueur qui ne sera pas « sur le hourdement empoint de comencher » payera dix patars.

Il est défendu à tous joueurs d'être « assez hardis » pour murmurer contre les surintendants, sous peine d'amende arbitraire. Il est défendu de quitter le théâtre sans permission, sous peine de payer dix patars. Il est défendu de faire avant, pendant ou après les répétitions des assemblées pour boire; on devra se contenter de la collation allouée par les surinten-

dants, et la prendre sur place. Chacun, homme ou fille, recevait dix-huit jdeniers pour faire la collation, et pouvait faire apporter vin, bière et victuailles. Les petits enfants « qui étaient anges )> ne recevaient que six deniers pour leur déjeuner.

En cas de débat ou de querelle entre les joueurs, ils s'engageaient à faire accommoder Tafifaire par les surintendants, sans s'adresser à la justice ordinaire : dix patars d'amende aux contrevenants.

Tout € compagnon joueur » qui voudrait être associé aux chances de l'entreprise « au bon et au mauvais b, devait en prenant son rôle verser un écu d'or comme mise de fonds et comme cautionnement. Ceux qui ne verseraient pas l'écu d*or, se contenteraient de la gratification que les surintendants voudraient bien leur allouer après les jeui;.

Le gain, c s'il y en a ]^, devra se partager ainsi : moitié restituée à ceux qui auront déboursé de leui's deniers; chacun recevra part égale, quoi qu'il ait versé. Moitié répartie entre les joueurs et administrateurs, selon l'importance des services qu'ils auront rendus, et dont les surintendants seront juges.

Les spectateurs « grands et petits > payaient six deniers pour entrer à la représentation; et douze deniers sur une estrade d'honneur où l'on était mieux placé. La recelte pour 25 journées fut de 4680 livres ii sous 6 deniers. Après les jeux on revendit aux enchères des habillements et accessoires; ce qui produisit 728 livres 12 sous 6 deniers. La dépense totale avait été de 4179 livres 4 sous 9 deniers. Le bénéfice, soit 1 230 livres 2 sous 3 deniers, fut réparti entre les joueurs, « à l'un plus à l'autre moins, » selon l'importance des rôles.

Toutes les entreprises dramatiques n'étaient pas aussi fructueuses. Les petites villes qui voulaient bien faire les choses, ne pouvant d'ailleurs attirer la foule qui affluait dans les grandes, se ruinaient. A Romans en 1509, quand on joua les Trois Doms la recette totale (y compris le produit de la vente aux enchères d'une partie des matériaux, décors, accessoires) fut de 738 florins 1 sou 3 deniers (2088 fr., 60), la dépense monta à 1 737 florins 2 deniers (4915 fr., 75). La puissance du numéraire étant à peu près dix fois moindre aujourd'hui

qu*en 1509, on peut évaluer la dépense à près de cinquante mille francs, la recette à moins de vingt et un mille, et le déficit à près de trente miîle.

En 1547 l'argent avait déjà beaucoup perdu de sa valeur. Il suffirait, croyons-nous, de multiplier par sept les chiffres de la dépense et de la recette effectuées à Valenciennes pour en connaître approximativement la valeur actuelle. Sur ce pied, la recette aurait été de 37 877 francs; la dépense, de 29 253 francs ; le bénéfice, de 8 624 francs. Il peut paraître singulier qu'on ait dépensé plus à Romans pour jouer un mystère en trois journées qu'on ne fit à Valenciennes pour représenter la Passion en vingt-cinq journées. Mais les dépenses de construction du théiUre étaient les mêmes pour vingt-cinq jours et pour trois jours; et nous manquons de renseignements pour évaluer la part plus ou moins grande que les particuliers purent prendre bénévolement à l'arrangement et à l'ornementation du théâtre, soit à Romans, soit à Valenciennes.

Dans toutes les représentations de mystères (excepté le très petit nombre de celles qui furent données par des troupes ambulantes de comédiens au xvi' siècle), les personnes chargées des rôles étaient des amateurs choisis dans toutes les professions et dans toutes les conditions sociales *.

Le cry, proclamation solennelle (quelquefois en vers), qu'on faisait à travers la ville, sur les places et dans les carrefours, ordinairement quelques mois avant l'époque choisie et fixée pour la représentation, était précisément destiné à faire connaître au public le dessein formé par quelques citoyens importants, de jouer un mystère et à convoquer tous les gens de bonne volonté qui voudraient s'offrir pour prendre un rôle.

Les confrères de la Passion à Paris se proposaient de jouer les Actes des apôtres dans le courant de l'année 1541. Ils firent faire un cry solennel le 16 décembre 1540. On partit de l'hôtel de Flandres. Voici de quels personnages se composait le cortège chargé de faire le crv :

i. A Paris même la troupe des confrères de la Passion n'était pas composée àe comédiens, mais d'artisans qui se faisaient acteurs à l'occasion.

En tête sept trompettes à cheval; le crieur juré de la ville, un gros de sergents et d'archers à cheval, « pour donner ordre et conduicte et eoipescher l'oppression du peuple > ,et « nombre d'officiers et de sergens de la ville ». Les deux hérauts qui devaient proclamer le cry, vêtus de velours noir, avec manches de salin gris, jaune, et bleu. « Après marchoyent les deux directeurs dudict mistere, rethoriciens, assavoir ung homme ecclesiasticque et l'aultre lay, vestuz honnestement et bien montez selon leur estât. »

Suivaient les quatre entrepreneurs du mystère, à cheval; quatre commissaires au Châtelet, « montez sur mulles » , enfin « nombre de bourgeois, marchans et aultres gens de ville (probablement tous les confrères) tant de longue robe que de courte : tous bien montez selon leur estât et capacité. »

En tête de l'édition de 1541 des Actes des apôtres^ on lit une « ballade » qui nous apprend, dans les vers suivants, les noms de ces quatre « entrepreneurs » :

Françoys de nom les deux, n'en fault debatre. L'ung, Hamelin, l'autre Poutrain ; scientz L'un en practique, et l'autre pour s'embatre Tixtre tapis, soubz rethoriciens, Sçait assez bien. Puis pour Texploict parfaire • Léonard Chobelet, boucher, voulut bien faire. Et Jehan Louvet, operateur aux fleurs Bien congnoissant des bons grains les meilleurs.

En vulgaire prose, ces quatre personnages s'appelaient François Hamelin, praticien; François Poutrain, tapissier; Léonard Chobelet, boucher; Jean Louvet, grainetier fleuriste.

Le cry était en vers * et en vers exécrables, presque incompréhensibles, comme on en peut juger :

Pour ne tumber en damnable decours En noz jours cours, aux bibliens discours

1. Il a été publié : « le Cry et Proclamation publicque pour jouer le mistere des Actes des apostres en la ville de Paris; faictle Jeudy seiziesme jour de décembre l'an mil cinc cents quarante, par le commandement du Roy nostre sire, Françoys premier de ce nom et Monsieur le Prévost de Paris, afftn da \^NNvt

Avoir recours le temps nous admoneste ; Pendant que Paix estant nostre secours Nous dicl : je cours es royaulmes, es cours, En plaisant cours, faisons qu'elle s*arreste ; I^ saison preste a souTent chaulre teste, £t pour ce honneste œu?re de cathoiicques On faict scavoir a son et ci'ys publicques Que dans Paris ung mystère s'appreste Représentant actes apostolicques.

Nostre bon Roy, que Dieu garde puissant.

Rien le consent, au £aûct impartissant

Pouvoir récent de son auctorité ;

Dont chascun doibt vouloir que florissant

Son noble sang des fleurs de lys yssant

Soit, et croissant en sa félicité.

Venez, cité, ville, université;

Tout est cité ; venez, gens heroycques,

Graves censeurs, magistratz, politicques;

Exercez-vous au jeu de vérité,

Représentant actes apostolicques.

L'on y semond poètes, orateurs, Vrays précepteurs d'éloquence amateurs, Pour directeurs de si saincte entreprise ; Mercuriens, et aussi cronicqueurs, Riches rimeurs des barbares vaincqueurs. Et des erreurs de langue mal apprise.

L'heure est précise ou se tiendra Fassise.

La sera prise au rapport des tragicques L^election des plus experts scuicques, En geste et voix au tealre requise, Représentants actes apostolicques.

Vouloir n'avons en ce commencement D'esbatement, fors prendre enseignement Et jugement sur chascun personnage, Pour les roolletz bailler entièrement, Et veoir comment Ton jouera proprement, Si fault coment, ou teste davantage * :

prendre les roolles pour jouer ledict misterc. » Paris, Denys Janot, 1541. in-^ — Uéimpressions : Paris, Guiraudet, 1829, in-16, et Paris, Pinard, 1830.

1. Nous croyons qu'il faut comprendre ainsi ce galimatias : « Voir comment ron jouera, et s*il manque (fault) commentaire ou texte en surplus (davantage). »

Mys ce partage a Tostre conseil sage,

Doibt tout courage, hors les cueurspaganicques,

Luthériens, espritz diabolicques,

Auctoriser ce mystère, et ymage,

Représentant actes apostolicques.

Prince puissant, sans loy toute rencontre Est mal encontre, et nostre œuvre imparfaict ; Nous te prions que par grâce se monstre Le jeu, la monstre et tout le reste faict; Puis le meffaict de noz chemins oblicques Pardonnes nous, après ce jeu parfaict Représentant actes apostolicques.

On se demande ce que le peuple dans les carrefours où Ton débitait ce galimatias rimé, aurait bien pu y comprendre, si Ton n'eût pris soin d'ajouter en vulgaire prose que ceux qui voudraient jouer dans ledit mystère auraient à se présenter « le jour et feste de Saint-Estienne en la salle de la Passion >, où l'on trouverait des commissaires « establis et députés pour ouïr les voix de chascun personnage > . Il fut répondu avec empressement à cet appel. L'édition du cry nous l'apprend a les dictes journées se continuent et continueront chacun jour audict lieu jusqu'à la perfection dudict mystère ».

Le clergé, la noblesse, la magistrature, la meilleure bourgeoisie fournissaient à l'envi des acteurs.

La noblesse était peut-être la moins empressée; cependant nous voyons en 4333 toutes les grandes familles de Toulon prendre une part active à la représentation d'un mystère de la Nativité de Notre-Dame. Dans la représentation de la Passion donnée à Valenciennes en 1547, « Arnould Descordes, segneur de Maubray, lieutenant du prevost de la ville, p joua Ruben, père de Judas. On trouvera aux Représentations l'indication d'autres rôles confiés à des gentilshommes : mais leur intervention active dans les jeux est en somme assez rare.

Au contraire des prêtres, des religieux figurent très fréquemment sur la liste des acteurs employés dans la représentation des mystères. En 1408, le doyen et les chanoines de Saint- Maclou, de Bar-sur-Aube, demandent et obtiennent de l'évêque de Langres la permission de se joindre à quelques bourgeois

de leur ville pour « exposer el réciter avec diversité de costumes et de personnages sur les places publiques » la vie et les miracles de leur patron. En 1409 et 1437, à Metz, un religieux et deux curés jouent saint Jean, Jésus-Christ, Judas, Tilus. En 1447, des religieux du Garmel et des prêtres séculiers associés à des laïques jouent à Dijon sur une place publique le mystère de Saint Eloi. En 1486, à Angers, ^Irois prêtres jouent Dieu, la Vierge et Judas. En 1490, à Troyes, Nicole Molu, jacobin, avouait que depuis sept années il négligeait son ministère pour étudier et jouer le rôle de Jésus dans la Passion. En 1496, à Seurre, on représenta la Vie de saint Martin; ce fut le vicaire de la paroisse, messire Oudot Gobillon, qui joua le père de saint Martin; d'autres prêtres et cinq moines remplissaient divers rôles. En 1507, à Amboise, un prêtre joua le Christ; et plusieurs ecclésiastiques obtinrent la permission de laisser pousser leur barbe pour jouer leurs rôles dans la Passion avec plus d'exactitude. Il serait facile de multiplier ces exemples. Jusqu'au dernier jour de la représentation des mystères le clergé y prit une part active et personnelle. Les évoques étaient déjà devenus hostiles à ces jeux, que les simples prêtres y tenaient encore leur rôle.

Les avocats, les légistes ne prirent pas une moindre part que les ecclésiastiques aux représentations de mystères. En 1433, on jouait Sainte Catherine à Metz; Jean Didier, notaire, fit sainte Catherine; ot Jean Matheu « le plaidioulx », c'est-à-dire l'avocat, jouait l'empereur. Tous deux « firent bien leur debvoir *. » En 1493, on joua Sainte Barbe à Laval: « Maistre Pierre leMeignen, jeune advocat, mais bien lectré, » se fit beaucoup remarquer. En 1524, Guillaume le Doyen, notaire, fit le rôle de Judas dans le mystère de la Cène, joué à Laval. Ce notaire, passionné pour le théâtre, prit une part active durant cinquante ans à toutes les représentations données à Laval ou dans la région. En 1535, à Grenoble, Pierre Bûcher, déjà docteur en droit, et qui devait finir procureur au parlement de cette ville, s'était chargé de jouer le

1. Le même plaidioulx joua encore rcmpereur dans la Vengeance, en 1437.

Christ dans la Passion; après six mois de répétitions il rendit son rôle, on ne sait pour quel motif. Mais l'affaire fit grand bruit ; le procureur général requit contre Pierre Bûcher au Parlement. On ignore comment se termina l'incident.

La petite bourgeoisie et le peuple même fournissaient naturellement le plus grand nombre des acteurs. Ce n'étaient pas les moins habiles : car ils obtenaient leurs rôles par la supériorité de leur talent, non par argent ou par crédit.

Quelques-uns durent à leurs succès de théâtre une fortune avantageuse. Un jeune a fils barbier » joua sainte Barbe, à Metz, en 1485, avec un tel bonheur, qu'il n'y avait « seigneur, clerc ni laïque qui ne désirât avoir ledit garçon pour le nourrir et le gouverner. » Une riche veuve voulait l'adopter. Il préféra s'attacher à un chanoine qui l'envoya étudier à Paris, où il fut reçu maître es arts. Il devint chanoine comme son protecteur.

Le public du xv* siècle aussi bien que celui de nos jours savait distinguer un bon acteur d'un mauvais, et ceux qui réussissaient au théâtre arrivaient promptement à une réputation qui dépassait les limites de leurs villes. Non seulement les « ordonnateurs » habiles étaient fort recherchés; c'est ainsi qu'à Saumur, en ISS^, pour représenter la Passion, on fit venir de Normandie un directeur de mystères. Mais d'une ville à l'autre on s'empruntait les acteurs un peu exercés. Lille, en 1494, prêta ainsi à Malines, où l'on montait une Passion^ six € compagnons » fort habiles qui avaient tenu les premiers rôles, dix ans auparavant, quand le même mystère fut joué en cette ville. De môme la confrérie de la Passion de Paris, par suite d'un arrangement passé vers 4550 avec la confrérie du même nom établie à Rouen, envoya plusieurs fois quelques-uns des siens jouer dans cette dernière ville moyennant salaire *.

Les femmes n'eurent longtemps aucune part dans la représentation des mystères. Tous les rôles de femmes étaient

i. Gosselin, Reclierches sur les origines et l'histoire du théâtre à Rouen; Rouen, 1868, gr. in-8, p. 39.

MYSTÈRES. 2i

joués par des hommes, ordinairement par de très jeunes gens qu'on choisissait imberbes, avec la Toix la pins douce possible : quelques-uns obtenaient des snccés qui nous étonnent. Ainsi le jeune garçon de Metz, cité plus haut, excella dans les rôles féminins. Ce « jeune fils barbier nommé Lyonard, était un très beau fils et ressemblait une belle jeune fille ; il fit le personnage (de sainte Barbe) si prudement et dévotement, que plusieurs personnes pleuraient de compassion, i L'année suivante il joua sainte Catherine avec moins de succès, c parce que sa voix avait un peu mué. »

Nous ne connaissons que trois représentations antérieures à 15<50 où les rôles de femmes aient été certainement joués par des femmes. En 1468, à Metz, dans la cour des frères prêcheurs, et aux frais d'une dame nommée Catherine Baudoiche, on joua le jeu de Sainte Catherine du mont SinaL Le rôle de la sainte fut rempli par « une jeune fillette b, âgée d'environ dix-huit ans, qui récita sans broncher deux mille trois cents vers et t parla si vivement et si piteusement qu'elle provoqua plusieurs gens à pleurer ». Un gentilhomme s'éprit d'elle à celte occasion et l'épousa, quoiqu'elle fût de petite naissance.

En 1535, à Grenoble, on joua la Passion : « Françoise Buatier, qui jouait le rôle de la mère du Christ, par les gestes, la voix, la prononciation, le débit, sut charmer tous les spectateurs, au point d'exciter une admiration générale ; la grâce et la beauté s'ajoutaient chez elle au bien dire * ».

En 1547, à Valenciennes, cinq jeunes filles jouèrent les rôles de la Vierge et des filles du temple. Elles s'appelaient Jennette Caraheu, Jennette Watiez, Jennette Tartelette, Cecille Gérard, et Cole Labequin. La première jouait Notre-Dame. Un des directeurs du jeu, probablement son parent, s'appelait Philippe Caraheu, prêtre. Les autres avaient également des gens de leur famille parmi les acteurs.

Partout ailleurs, des hommes jouèrent les rôles de femmes. Luzarche, premier éditeur du drame d'Adam, qui est du

i. Du Rivail, de Allobrogibus libri IX. Lyon, 1844, in 8% p. 48.

ACTEURS ET EX^REPRCNEURS DES MYSTÈRES. 37î

XII* siècle, croyait pouvoir affirmer que le personnage d'Eve était joué par une femme dans cette pièce : une telle hypothèse ne tient pas contre tant de documents formels. Les preuves dont on l'appuie sont d'ailleurs des plus faibles. Luzarche faisait observer que le premier homme dans le drame, dépouille ses riches vêtements après la faute commise et apparaît vêtu seulement de feuilles. La même chose n'est pas dite d'Eve; et l'édileur en concluait que Tauteur a voulu ménager la pudeur de la femme qui jouait ce rôle. L'idée est ingénieuse, mais la preuve est peu solide. On aurait pu faire remarquer à Luzarche que précisément, si le rôle de la femme était joué par un homme, cet homme ne pouvait dépouiller ses vêtements sans faire rire les spectateurs.

L^usage interdisait aux femmes de paraître sur la scène dans les mystères dramatiques. Par une contradiction singulière, il autorisait leur présence dans les mystères mimés, et dans les représentations de tout genre par lesquelles nous avons dit qu*on célébrait les entrées des grands personnages. Quelquefois même elles remplissaient dans ces sortes de tableaux vivants des rôles alarmants pour leur propre pudeur et pour la morale publique. On ne permettait pas aux femmes de jouer le personnage de la sainte Vierge dans le mystère de la Passion; mais on leur faisait figurer, à l'entrée de Louis XI dans Paris, le 31 août 1461, le personnage de sirènes, dans un déshabillé tout mythologique, dont les spectateurs ne parurent pas se scandaliser, et dont le chroniqueur Jean de Troyes s'applaudit naïvement.

Dans les processions les femmes remplissaient d'ordinaire tous l'es rôles de leur sexe. Ainsi ce n'est point l'exhibition, c^esl la déclamation que leur interdisait l'usage.

Tous les acteurs, mais surtout ceux qui sortaient du peuple, se passionnaient pour leurs rôles, moins sans doute par sentiment artistique, que par une joie puérile qu'ils ressentaient à se draper un jour au moins en leur vie, dans ces habits de rois, de saints, de papes. Les prédicateurs attaquaient et raillaient celte forme d'amour-propre, et d'orgueil : l'un d'eux l'a dépeinte assez vivement : Cum simt in hido habent

magnum honoreniy sed ludo finito, dicet : ille qui ludebat sanctum MartimiMy c'est ung mauvais garçon! et ille qui rex apparebatj c'estoit ung savetier... Hahitus nonfacit monachum^. »

Les moralistes, les satiriques aimaient à se moquer de cette vanité des acteurs amateurs. Noël du Fail s'amuse d'un libraire nommé Georges Cléray, « qui n'avait garde, aux jeux et comédies de Saint Thomas^ jouer autre personnage que d'un roy, d'un empereur, ou de quelque prologue* ». Car le personnage qui disait le prologue était aussi fort envié; il s'appelait « l'acteur » (c'est-à-dire l'auteur); il faisait la « démonstration » des échafauds et des différents rôles; il débitait souvent un vrai sermon. Il paraissait le premier et souvent le dernier, au commencement et à la fin des journées'.

Bonaventure des Périers raconte ainsi l'avanie qu'un joueur de farces très célèbre au temps de François I", Pontalais, fit essuyer à un barbier étuviste, lequel prenait pour génie son amour du théâtre et pensait jouer mieux qu'homme du monde les rôles de grands personnages, rois, princes, ou seigneurs. Pontalais lui fit revêtir le costume de «roi d'Inde la Majeur» qui est un des personnages du livre VII du mystère des Actes des Apôtres] et quand le barbier fut placé sur son échafaud, tout glorieux, sceptre en main « tenant la meilleure majesté royale que fit oncques barbier », Pontalais, qui « faisait l'entrée », c'est-à-dire le prologue, s'avança vers le public, et dans un

1. Menoti sermmies ah ipso Turonis declamati;Vansns, 1525, in-12 (Quadrag. Y. 2). Cité par 0. Leroy, Histoire comparée du théâtre et des mœurs, p. 443.

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