‹ Les mystèresChapitre 93 sur 115 · Noël du Fail, t. 11, p. 204 (édit. de la Bibl. elzévir · texte numérisé non relu

Noël du Fail, t. 11, p. 204 (édit. de la Bibl. elzévir

3. Quelques-uns étaient si enchantés de leurs costumes que, rentrés dans la vie ordinaire, ils ne pouvaient se résoudre à les quitter : « En une ville d'Allemagne, aucuns jouèrent certains actes ou comédies esquelles l'un d'entre le peuple représenta et joua le personnage d'un diable avec des habits hideux et espouventables; et quand les jeux furent achevez, il s'en retourna en sa maison. » Là, il garda « son accoustrement de diable w, au moins assez longtemps pour que sa femme, « ayant en imagination ce que la figure et l'habit duquel son mary estait vêtu représentait,... vint à enfanter un enfant semblable à la figure du diable ». {Serées de Guillaume Bouchet, livre II, scrée 22). Le journal d'Aubrion place un fait semblable à Bar-le-Duc en 1485 : « Et ne Tosonl on baptiser (l'enfant) et envoiont on a Rome pour savoir que ons en feroit. » Journal d'Aubrion, p. 174. (Edit. Larcliey, Metz, 1857, in 8").

quatrain un peu grossier (tout à fait dans le goût des farces de maître Pontalais), il annonça que tout humble qu'il fût, le roi d'Inde la Majeur l'avait cent fois rasé. Les spectateurs se mirent à rire ; le pauvre roi ne sut où se cacher.

Brantôme se moque des fanfarons qui « se vantent et piaffent comme roysdes poix pillez aux jeux et farces de jadis faites en Thostel de Bourgogne à Paris *. »

Les grands à leur façon ne témoignaient guère moins de joie d'avoir un rôle à jouer dans les mystères. A Reims, en 1490, des acteurs riches qui jouaient dans la Passion s'étaient fait construire à leurs frais des buffets tout garnis de vaisselle d'or et d'argent, et de toutes sortes de rafraîchissements; et leurs valets, pendant la représenlation, ne cessaient d'aller offrir, au nom de leurs maîtres, le vin et les douceurs aux spectateurs.

Mais voici peut-être le plus curieux témoignage qu'on puisse fournir du goût passionné des hommes du moyen âge, et particulièrement des gens du peuple, pour les représentations théâtrales, surtout pour les beaux costumes et les rôles éclatants. Quoique le document dont nous allons parler ne touche qu*indirectement à l'histoire de nos mystères, il est trop frappant, au point de vue qui nous occupe ici, pour ne pas mériter une courte analyse. C'est un rôle du reinage de la confrérie de Saint-Jacques des villageois de Vais, près le Puy, daté du 25 juillet 1506*.

1. Brantôme, Capitaines français. H, 222 (1740). Sur ce mot de poix pilésy Toy. ci-dessous p. 421.

2. Revue des Sociétés savantes, mai-juin 1875. VI" série, t. I, p. 557. Communication de M. Chassaing. Rapport de M. Marty-Laveaux. Voici le début : « Reynagium Beati Jacobi ficri solitum annis singulis in plateà de Valle prope locum de Valle et conventum dominarum monialium (c'étaient des religieuses Âugustines) deliberatum die XXVta julii, anno Domini millesimo quingentesima sexto, subtus ulmum, horse vesperarum, per dominos bajulos confrarie dicti Beati Jacobi et socios de Valle... (Suivent les noms.)

» Primo officium sive personagium Régis fuit deliberatum et traditum pro anno veniente exercendum, tanquam plus et ultime ofTerenti, videlicet : Anthonio Clerget, servitori domini Troyacensis episcopi, pro septem libris cere, quas promisit solvere eisdem bajulis seu sociis pro faciendo thedam juxta morem solitum, et se habilhare modo et forma consuetis, ac termine consueto, cmn expensis, etc. (Suit la caution fournie par « Glaudium Benedicti Anicii mercerium », et autres formalités.)

» Item ofdcium sive personagium Régine fuit deliberatum dicto Glaadio Be-

374 Itfi MTSTËHKS.

On voit dans cette pièce que les habitants de ce bourg ignoré se récréaient habituellement par la mise en scène des personnages de la cour de France, dont ils s'adjugeaient entre eux les rôles aux plus offrants et derniers enchérisseurs; le rôle du roi est au prix de sept livres de cire à Antoine Glerget, serviteur de Tévêque. Le personnage de la reine est payé deux livres et demie de cire par Claude Itenoît, mercier, qui le destine à sa fille Marguerite. Jouer le Dauphin coûte deux livres de cire; la Dauphine, une livre; le grand écuyer (l'estendart), deux livres et quart; l'homme d'armes premier, une demi-livre; l'autre homme d'armes, un quart; le connéiable (l'espée), une livre et demie; l'échanson (la tassa du roy), une livre; le chancelier (la massa du roy), une livre; le lieutenant du roy, une demie ; le fourrier du roy, un quart; 3e page d'hommes d'armes, un quart; deux demoiselles, une demi-livre. Pour une demi-livTC, on a le rôle de € cappitaigny des alacays » et deux personnages d'alacays (laquais). Pour un quart, le rôle de roy more, de conseiller du roy more, d'à lacays du roi more; de salvage, de folh, d'aveneur (veneur); Je mynyon du roi (mignon) et mynyon de la reyna; deux personnages d'hommes d'armes, sept personnages d'alacays. Environ quarante personnes devaient figurer dans cette représentation. Toutes prenaient l'engagement de conserver dans leurs costumes les modes traditionnelles. Les pères s'engageaient pour leurs enfants.

Tout n'était pourtant pas plaisir, dès ce temps-là, dans le métier de comédien. Outre les obligations fort rigoureuses auxquelles les joueurs devaient s'astreindre, ainsi qu'on l'a vu .plus haut par quelques-unes des clauses- de < l'ordonnance du jeu de la Passion jouée à Valencîennes en 1547 :>, les grands TÔles, les plus glorieux, les plus disputés imposaient une

'iiedicti AnJcii, pro sua filia MargariU Benedieta pro duabus libris cimi dimidta

• cere, quas idem Claudius pater promisit solTere et ipsam abiihare, anno ve^

«niente, termine ac modo et forma consuetis et supradictis cum expensis, etc. «

(A la fin) « Âctum ubi supra. Testibus quibus supra, et tne dicte notaria

J. Boerii. » Arch. dép. de la Haute-Loire, notes de iacque Boyer, notaire da

Pvy, f» 101, Registre papier.)

soxQine de travail et de &ligue à celui qui les acceptait, dont peu d'hommes, je croîs, seraient capables aujourd'hui. Pai example le Christ, dans certaines Passions, prononçait près de quatre mille vers; son supplice sur le théâtre durait aussi longtemps, comme on l'a remarqué, qu'il a duré dans la réa« lité. Quoique les bourreaux ne fissent que le semblant des tor* tures qu'ils infligeaient au personnage divin, ce simulacre de passion devait être épuisant ^ L'acteur disait en croix trois ou quatre cents vers, exposé nu pendant plusieurs heures. D'autres rôles n'étaient pas moins fatigants ou même dange* reux, par l'imprudence des machinistes, déjà ti*ès hardis, encore peu habiles. On a cité souvent l'histoire du curé Nicolle qui jouait le Christ, à Metz, en 14-37, dans la Passiœi : « Il cuyda mourir en l'arbre de la croix, car le cœur lui faillit, tellement qu'il fût été mort s'il ne fût été secouru. Et convint qu'un autre prêtre fût mis en son lieu pour parfaire le personnage de Dieu et était celui j-Têtre, alors Tun des bourreaux et tyrans dudit jeu... En ieelui jeu y eut encore un autre prêtre qui s'appelait seigneur Jehan de Missey, lequel portait le personnage de Judas ; mais pour ce qu'il pendit trop longtemps, il fut pareillement transi et quasi mort; car lecueur lui faillit, par quoi il fut bien hâtivement dépendu et fut emporté en aucun lieu prochain pour le frotter de vinaigre et autre chose pour le reconforter. *. >

Il est vrai que plusieurs rôles d'une étendue considérable étaient quelquefois*joués par plusieurs acteurs différents. Ce partage avait pour eSei de diminuer la peine de chacun ; ma is

1. On compread qu'ul étudiant dise à ce propos (dam le dialogue xxiii de Xosellanus) : « J'aimerafs mieux jouer dans cette pièce (la Pas«ion} le rôle du plus grossier soldat ou même celui du bourreau que celui du Christ. » Voy. les Colloques scolaires, par L. Massebiau, p. 99; Paris, Bonhoure, 1878 (tbàse pour le doctorat).

2. M. Albanès a communiqué au Comité des travaux historiques deux documente extrêmement curieux eoocernant des représentations données à Dmigui* gnan par une association d'acteurs amateurs qui «'étaient engagés les uns avec les autres par un contrat minutieux par-devan» jotaire. Mais comme il s'agit dans ee centrât de la représentatUm d'une moralké, sans quV)n |Htiaee dire si eette société a jamais joué des mystères, nous renvoyons Tétude de ces doeu" ments à notre ouvrage sur les Moralités, (Vov. Revue des Sociétés savantes, t YU, p. 506, janvier-férrier 187i.)

tel n'en était pas l'objet. Dans nos mystères, où si fréquemment le héros, « enfant au premier acte est barbon au dernier »', il fallait bien que son personnage fût tenu au moins par deux, parfois par trois acteurs divers d'âge et de taille. Ainsi, dans le mystère du Viel Testament^ on lit cette rubrique : « Fin du petit Isaac, » et plus loin : « Isaac grant commence ». Après l'arrivée de Joseph en Egypte, le texte porte cette note : « La fin du petit Joseph » ; un peu plus loin on lit : « Joseph le grant commence ». Dans les mystères qui retraçaient l'histoire de la Vierge, le rôle de Marie élait joué successivement par une enfant, par une fille très jeune, et par une femme plus âgée, ou plutôt, c'étaient trois hommes de différents âges qui figuraient Marie dans ces trois états.

La longueur et la fréquence des répétitions ajoutaient encore à la fatigue des acteurs. Ils étaient tenus d'y assister sous peine d'amende. Or à Romans, en 1509, lorsqu'on préparait la représentation des Trois Doms, il n'y eut pas moins de six répétitions générales du 18 mars au 29 avril.

Mais aussi quelle joie et quel orgueil pour les acteurs d'un mystère, lorsque, la veille des jeux, ou quelques jours avant la représentation, ils pouvaient, dans une « monstre » solennelle, défiler en grand costume, au complet, depuis Dieu le père jusqu'aux valets de bourreaux, sous les yeux dé la ville ébahie, émerveillée. 11 faut voir en quels termes enthousiastes André de la Vigne raconte cette cérémonie, qui précéda, selon la coutume, la représentation de son mystèfie de Saint Martin, à Seurre, en 1496 : a Quand le jour pour faire les monstres fut venu, on fit crier à son de trompâtes que toutes gens ayans personnages dudit mistère s'assemblassent à l'eure de raydi, en Lombardie, chacun accoustré selon son personnage. Après lequel cry fait se rendirent lesdilz joueurs audit lieu, et furent mys en ordre l'un après l'autre, monstre, accoustré, armé et appoincté si très bien qu'il estoit impossible de mieulx. Et est assavoir qu'ilz estoient si grant train que quant Dieu et ses anges sortirent dudit lieu, chevaulchant après les autres, les diables estoient déjà oultre la tour de la prison, près la porte du chevaut blanc... et n'y avoit de distance de cheval a aultre

deux pieds et demy, et se monloyent bien a environ neuf vingts chevaux. > Encore ces merveilles de village furent-elles bien dépassées par l'incomparable « monstre » qui annonça, en 1536, à Bourges, la représentation des Actes des Apôtres. Ce fui là une marche vraiment « triomphale », comme l'appelle l'historien* qui nous en a décrit les merveilles. A cheval ou sur des chars, précédés par le maire, les éch^vins, les officiers de ville, accompagnés de tambours, fifres et trompettes, cinq cents personnages, magnifiquement vêtus de soie, de satin, de velours, de damas aux brillantes couleurs, que relevaient les plus riches broderies d'or ou d'argent, sans parler des diamants, des pierres fines, des riches armures, des luxueux harnais, traversèrent lentement la ville émerveillée, pour se rendre de l'abbaye de Saint-Sulpice où ils s'étaient réunis, aux Arènes. Tous ces acteurs étaient de riches amateurs qui avaient fait eux-mêmes les frais de leurs costumes, et tous avaient poussé jusqu'à la folie l'émulation de la magnificence. Jacques Thiboust, qui nous a raconté les splendides fêtes de Bourges, s'est douté que la postérité l'accuserait de mensonge ou d'exagération. D'avance il s'est défendu de ce reproche, en écrivant ces vers en tête de son récit : Celte « monstre » n'est pas une fable, dit-il.

Et voudrois bien que selon le mien veuil Dieu tout puissant la voir vous eust permis; Lors vous diriez Fauteur de ce recueil A plus laissé que davantage mys.

Nous ne pouvons songer à analyser, même brièvement, ia relation de Jacques Thiboust ; cette interminable énumération de satins chamarrés d'or et de velours lamés d'argent risquerait d'être fastidieuse. Nous nous bornerons à citer la descrip-

i . Relation de Vordre de la triomphante et magni/iqtte monstre du mystère des SS. Actes des Apostres par Amoul et Simon Greban qui a eu lieu a Bourges le dernier jour d'avril 1536, ouvrage inédit de Jacques Thiboust, sieur de Quantilly, secrétaire du Roi élu en Berry, suivie de l'inventaire de la Sainte Chapelle de Bourges. » Le tout recueilli par E. Labouvrie, notaire honoraire et enrichi de 7 planches gravées. Bourges, Manceron, 1836, in-8.

tîon du costume de Néron, qui suffit à donner une idée des autres.

c Nesron étoit sur tin haut tribunal de huit pieds de laiigeor, tout couvert jusqu'à terre d'un drap d'or semé de grands aigles faits de broderie, autant pris du vif qu'il est possible, et dessus avait une chaiere eslevée toute couverte d'autre drap d'or frisé; sur laquelle il estoit assis vestu d'une saye'^de veloux bleu toute pourfilée d'or a grands rinceaux d'antique, et découpée a taille ouverte, par ou apparoissoit et flocquetoit a gros bouillons la doublure, qui estoit d'ang satin cramoisy, pourfilée semblablement d'ung autre ouvrage de fleurons et entrelacs de fil d'or; elle estoit doublée de veloux cramoisy a collet de mesme, faict a pointes renversées, entreraesléesTunedans l'autre, et semées par grande prodigalité de grosses perles, auxquelles pointes pendoient grosses houppes d'autres perles. Son chapeau estoit de veloux pers, d'une hçon tyrannique bordé de chais nés d*or, et semé d'un gros nombre de bagues. Sa couronne d'or a trois branches était remplie de tant de sortes de pierreries, par si grande excellence qu'il est impossible de le spécifier, et a son col n'en estoit moins garni, ses boutlnes estoient de veloux pers découpées bien menu, entrelacées de chaîne d'or, et quelques bagues pendant a sa jarretière. Il portoit l'un de ses pieds sur ung escrin couvert de drap d'argent et semé de quelque nombre de pierreries.. Portoit en sa main une hache d'armes bien dorée, son port estoit hautain et son maintien magniQque, sou dit tribunal et lui dessus estoit porté par huict roys captifs qui estoient dedans, desquels on ne voyoit seulement que les testes couronnées de couronnes d'or. >

Ajoutons que les mendiants, valets, « belistres », au mépris de la vérité historique et dramatique, n'étaient guère moins bien accoutrés que les rois. La magnificence au moyen âge était souvent indiscrète, un peu grossière. Il faut des siècles de politesse pour enseigner au luxe la modération, et le bon goût à l'opulence.

En général, les villes conservaient à leur charge, les frais de eonstruclîon du théâtre et des échafauds; les costumes demeuraient à la charge des acteurs, c'est-à-dire des amateurs qui acceptaient et souvent sollicitaient les rôles. Car ces observations ne s'appliquent pas aux troupes de comédiens de profession qui, dès le xv* siècle commençaient k parcourir les provinces; ni à la confrérie de la Passion qui exploitait à

Paris le seul théâtre permanent qui existait en France avant la fin du xvf sièele.

Mais dans ces représentations extraordinaires que Tinitiative locale entreprenait en si grand nombre au xv* siècle, dans la plupart des villes de France, chaque rôle (au moins chaque grand rôle) fournissait son costume; et les acteurs étaient tenus de jurer € d'eux habiller, à leurs frais, missions et deppens, chacun selon qu'il appartiendra et que son personnage le requerra*. » Les contrevenants papîent quelquefois jusqu'à « dix écus d'amende. » Quelquefois cependant comme à Châlons-sur-Marne en 1507, les habitants riches qui ne jouaient pas furent obligés d'habiller les joueurs pauvres. A Saint-Jean-de-Maurienne, en 1573, non seulement les acteurs s'habillèrent à leurs frais, mais ils prirent chacun par écrit l'engagement de le faire. Voici le texte d'un de ces engagements : a Maistre Jaques Boudrey a accepté le rooUe de Sathan et a promys se fournir vestemens nécessaires pour troys jours, en changeant chesque jour vestement nouveau, a charge que luy en sera faict un aultant beau que l'un des siens a communs despens pour le quattriesme jour et a communs frays. Signé : Boudrey^ j>. Cette dernière clause est curieuse, et peut être regardée comme exceptionnelle.

La plupart du temps les costumes étaient magnifiques. Les acteurs voulaient rivaliser enti^e eux de magnificence et de prodigalité. A Laval, en 4493, on vit, dans le mystère de Sainte Barbe

Cent jouenr s habillés de soie, £t àe yeloars a plaine voie.

Jusqu'à la Renaissance, aucune préoccupation de c couleur locale > ou de vérité dans la mise en scène, ne sollicita les auteurs ou les entrepreneurs des mystères. La première trace que nous ;ayons rencontrée d'un certain souci de la fidélité historique se trouve dans les épîtres familières de Jean Bou-

1. Voy. SiU\Représentation8tH91y Chalon-sur-Saône, Saint Sébastien. *i. Le théâtre en Maurknne «s xyi* tiède^ par F. Tmehet, Saînt-leân-de - Hfaurienne, 1879; broch. in-8, p. 12.

chel, à la date de 1535, c'est-à-dire à peine quelques années avant la décadence des mystères. 11 écrit aux gens d'Issoudun qui se préparent à jouer la Passion :

Je vous supply que tous voz personnages Vous assignez a gens selon leurs aages Et que n'usez tant d'habits empruntez (Fussent-ils (i*or) qu'ilz ne soient adjustez Commodément aux gens selon leurs roolles.

Il n'est pas beau que les docteurs d'escolles. Pharisiens, et les gens de conseil Ayent vestement a Pilate pareil.

Quelques manuscrits renfermant des textes dramatiques sont ornés d'enluminures. Elles représentent toujours les personnages en costumes contemporains, quelle que soit l'époque où l'action se passe. Cette règle est invariable. Ainsi ces miniatures n'ont guère à nous apprendre que ce qu'on sait d'ailleurs, Thabillement des diverses classes et métiers au XV* siècle.

La masse des figurants devait être habillée dé costumes d'emprunt. Le clergé se montra généralement libéral envers les acteurs des mystères; les chapes, les chasubles, les dalmaliques, toute la garde-robe ecclésiastique était mise à leur disposition. On fit plus : en 1492 à Rouen, on mit en gage des reliques pour monter la Passion.

Il est vrai que des esprits clairvoyants et sévères s'effrayaient parfois de cette complaisance. En Angleterre, Guillaume de Wadington, qui vivait vers l'an 1300, se plaignait hautement du goût que montraient les Anglais pour ces miracles par personnages, composés et représentés par des clercs et joués dans les cimetières et sur les places avec les propres ornements des églises. Il tonnait contre le déguisement inséparable de ces jeux, et surtout contre les masques :

Ja unt leur faces déguisé Par viseres li maluré*.

1. Manuel des Péchés, de Guillaume de Wadington, cité par la Rue, Essais sur ies Bardes, etc., t III, p. 227.

En revanche, s'il faut en croire Rabelais, des esprits plus profanes, un Villon, par exemple, s'indignaient que l'Église se permît de marchander aux acteurs des mystères, son concours et ses complaisances. Rappelons ici l'anecdote célèbre, mais peu fondée, que Rabelais rapporte sur la vieillesse de Villon : « Maistre François Villon sur ses vieulx jours se retira a Saint-Maixent en Poictou, soubs la faveur d'un home de bien, abbé du dict lieu. La pour donner passetemps au peuple entreprint faire jouer la passion en gestes et languaige Poictevin. » Suit l'amusant et lugubre récit de la vengeance que Villon lira d'un frère sacristain des cordeliers, qui avait refusé de lui prêter pour la représentation une chape et une étole. Il épouvanta la jument du frère en faisant courir suf^jjij^ troupe de diables. Le pauvre sacristain fut désarçonné, traîne * par les chemins et mis en pièces K

Rien ne prouve que cette anecdote soit fausse ; rien n'en confirme l'exactitude. Cependant, comme on ne trouve nulle part ailleurs aucun indice qui montre que Villon ait vécu au delà de 1461 (il avait trente ans à cette époque) s on est en droit de douter qu'il ait atteint à la vieillesse. Mais l'expression « sur ses vieux jours » pourrait avoir été employée à tort par Rabelais, qui parle aussi quelque part des « vieux jours > d'Edouard V, mort à 13 ans. S'il a voulu dire Edouard IV, ce prince mourut à 42 ans.

1. Quart livre, ch. xiii. Huet ajoute à Tanecdote : il dit que Villbn composait des comédies sacrées {Huetianaj p. 62).

2. M. Campaux, en plaçant la mort de Villon après 1480, se foude sur le Dialogue de Mallepaye et de BatUeventy et le Monologue du Franc Archier de Baignolet. Ces pièces ne sont pas de Villon, non plus que les Repues franches. Elles paraissent pour la première fois à la suite des œuvres de Villon dans les éditions données en 1532 et en 1533 par Galiot du Pré, Bonnemère et Lotrian. Mais les titres de ces éditions les distinguent soigneusement des œuvres de maistre Françoys Villon, et rexplicit suivant : o Fin des Œuvres de Villon, et après s'ensuyt le recueil de ses Repues franches et de ses compagnons », sépara toujours les deux parties. Ces pièces ne figurent pas dans Tédition de Marot, lequel n'en dit mot dans sa préface. {Élude biographique sur Villon^ par Longnon.)

Marsy et Génin avaient révoqué en doute le récit de Rabelais, parce qu'il leur avait paru une répétition, adaptée à Villon, d'une anecdote qu'on trouve dans le Spectruniy dialogue d'Érasme. Vérification faite, M. Longnon dit que les deux récits n'ont aucune ressemblance. M. ûoinel, archiviste du Loiret, m*apprend qli'à Orléans la tradition veut que Villon ait fait jouer un mystère dans le cloître de Sainte-Croix.

382 LES MTSTEBES.

Il peut sembler surprenant que FÉglise ait consenti à prêter les vêtements sacerdotaui pour des représentations données en lieui pro&nes, et si fort mêlées d'éléments profanes. Mais d'autres détails de la mise en scène des mystères nous paraissent aujourd'hui bien extraordinaires et presque incroyables. Ainsi pouvons-nous admettre que maintes fois des personnages entièrement nus aient été exhibés sur le théâtre? Cela choque tellement toutes les idées de notre temps que des défenseurs, peut-être imprudents, du moyen âge, ont taxé de mauvaise foi, d'ignorance et de sottise, les historiens modernes qui ont rapporté ce fait. Il est à peu près admis que le mot € nu > doit s'entendre comme < à demi-nn » ; on refuse de croire qu'une époque aussi chaste (en général) dans sa peinture ou dans sa sculpture, l'ait été beaucoup moins quant aux réalités. Cependant des textes absolummt formels commandent au moins Fhésitation, et nous avouons, pour nous, ne pouvoir douter que des acteurs réellement nus aient plus d'une fois paru sur le théâtre au moyen âge et que Jésus- Christ lui-même ait été représenté nu sur la croix; comme les commentateurs les plus autorisés croient qu'il y fut réellement ^ Si l'on persiste à le nier, contre des textes formels,

1. Nous réunissons ici quelques textes à Tappui de cette hypothèse qui contredit l'opinion généralement reçue ; Dans le mystère du Viel Testament ^ on lit (v. 1242 et suiv.,édit. Rotscliildj :

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