ADAM
Je suis honteux de ma natifr»
Qaaiii je ipoy ma fragilité, Donc )e vueil charcher coutertare Pour musser mon humanité.
(Adoncques doit Adam couvrir son humanité faignant avoir honte... Icy so doit semblablement vergongnerla femme et se musser de sa main.)
Prenons fculles de ce figuier
Pour couvrir nos membres boni eux.
Dans la Passion de Greban (édit. G. Paris, v. 2i606 et suiv.) on lit :
ANNE, le grand-prêtre
Nous voulions qu'il (Je'sus) soit devestu Tout aussi nu qu*un ver de terre, El poor prier He pour requerrc, Ne luy laissez ne hault ne bas
quel fait pourra le prouver? Il est seulement possible que les acteurs, au lieu d'être nus, fussent revêtus de maillots simulant la nudité; mais l'hygiène y gagnait plutôt que la pudeur. De telles licences, et plus encore peut-être celles de certains rôles comiques, où, nous l'avons vu, la gaieté dégénérait en obscénité, comme la franchise en blasphèmes, pourrait faire croire que la censure dramatique n'existait pas au moyen âge. n n*en est rien. La censure existait, non pas sans doute organisée, régularisée, élevée enfin, comme il arrive de nos jours, au rang d'une institution spéciale. Mais du jour où il y eut un théâtre quelconque, Tautorité ecclésiastique et l'autorité civile surveillèrent plus ou moins ouvertement ce qui se lit et se dit sur ce théâtre. Si elles y tolérèrent beaucoup de hardiesses qui nous étonnent aujourd'hui, c'est qu'elles ne les jugeaient pas dangereuses. On verra dans les lettres patentes accordées par Charles VI aux confrères de la Passion, qu'en reconnaissant officiellement leur compagnie, le roi soumît leurs jeux à la surveillance des officiers royaux. Ce n'était pas là, il est vrai, la censure préventive qui' fonctionne aujourd'hui. Mais celle-ci même exista au moyen âge. Un ma-
Grands ne moyens ne petits dnps Dont il sceust couvrir un seul point.
ORILLÀRT
Vous le Youlcz avoir au point Qu'il yssi du rentre sa mère.
JHÉROBOAIf Justement.
Comparer les vers 24620-1, plus formels encore. Après le v. 24629, on lit cette rubrique : « Icy le devcstent tout nu. » Après le vers 24667, cette autre rubrique : « Icy met Nostre Dame ung drap devant Jhesus. » Le texte de la Passion de Jean Michel est peut-être plus explicite encore que celui de la Passion de Greban.
Au reste on sait que les fêtes célébrées pour les entrées solennelles des Rois admettaient de bien étranges tableaux vivants. (Voy. aux Mystères mimés, 1461, entrée de Louis XI à Paris.) Les processions même exhibaient dans les rues et sur les places publiques des personnages tout nus avec une licence ou une candeur surprenante. (Voy. Mémoires de Carorguy, dans le Cabinet historique, mai-juin 1877, p. 121. —Journal de l'Étoile à Tannée 1583.) Dans le mystère de Judith, qui fait partie du mystère du Viel Testament, les « pénitents » de Béthulie se promenaient nus sur la scène : « Icy sera licite avoir personnages tout nuds en manière de pénitents. »
384 LES MTSTÊRKS.
nuscrit du mystère de Saint Vincent est accompagné d'une licencia ludendi^ qui détermine les conditions et le lieu de la représentation. En 146i, à Bouafles (Seine-Inférieure) un sieur de Vieux-Pont ayant fait jouer un mystère sans autorisation de rOlBcial, fut condamné à deux jours de prison. Eo 1476 quatre habitants de Triel furent mis à Famende pour avoir joué la Vie de saint Victor contre la défense du curé. 11 est vrai qu'une statue de sainte dérobée par eux à l'église, avait figurée une idole dans le mystère. En 1527, Briçonnet, évèque de Meaux interdit dans son diocèse toute représentation de pièces non examinées par lui ou ses vicaires. En 1567, quand on joua le mystère de Saint Sébastien^ à Lans-le-Villard, en Savoie, le texte fut scrupuleusement examiné par un censeur du duc de Savoie, et la représentation ne fut permise que sous réserve de quelques corrections indiquées en marge du manuscrit. Le rôle du fou, qui n'était pas écrit quand la permission fut donnée, était réservé tout entier pour un examen ultérieur. En 1547, Tévèque de Cambrai fit examiner par des t docteurs i qu'il choisit lui-même le texte de la Passion qu'on devait jouer à Valenciennes.
Le droit de censurer les pièces de théâtre donna lieu au moyen âjîe à quelques conflits de pouvoir; il n'était en effet nettement atlribué par la loi ni par l'usage à aucune autorité définie. En 1518, le prince de la basoche de Lyon, Pierre Molaris et les imprimeurs de cette ville obtinrent du Juge Courrier sans l'intervention des échevins, l'autorisation de jouer le mystère de la Conception de Notre-Dame, Les échevins en appelèrent au juge des ressorts, lequel cassa la décision du Courrier. Cette satisfaction obtenue, les échevins donnèrent eux-mêmes l'autorisation. Nous n'avons pas trouvé trace de conflit de ce genre entre Tautorité ecclésiastique et l'autorité municipale; il dut s'en produire quelquefois. Les joueurs profitaient de cette incertitude des droits attribués aux divers magistrats; elle fut au moyen âge la meilleure garantie de la liberté des particuliers.