Quart livre, XII
visibles quoi qu'ils soient invisibles; mais, dit-il, comment les rendre sensibles aux « simples » sans les leur faire voir ? Peut-être la chose n'eût-elle pas été plus aisée, même si l'on avait eu affaire aux « sages. »
Mais quand les âmes étaient muettes, on se bornait à les figurer comme à la fin de cette même Résurrectiotij où Jésus s'élève au ciel, entraînant avec lui cinquante et une âmes bienheureuses que figurent des * statures » ou effigies « de papier ou de parchemin, bien contrefaites, attachées à la robe de Jésus. »
Certains mystères du xv* siècle nous étonnent déjà par la complication excessive de la mise en scène qu'ils paraissent avoir exigée. Le mystère du siège d'Orléans étalait sous les yeux des spectateurs plusieurs villes assiégées, prises, brûlées, mises au pillage *. Dix batailles se livraient sur la scène, et les morts, les blessés l'encombraient. Comment distinguait-on ces diverses villes ? Ces combats multipliés, dont la scène fut, dans la réalité, dispersée en plusieurs lieux différents, se livraient-ils au théâtre, sur un champ de bataille commun? Il est bien difficile de répondre à ces questions. Les textes un peu précis, un peu détaillés, font défaut. Le paradis, le limbe et l'enfer sont à peu près les seuls lieux que les éditeurs de mystères aient jugé à propos de décrire assez clairement. Leur silence au sujet de la représentation des autres lieux, villes, bourgs, châteauxforts, palais, murailles de villes, etc., nous porte à penser que cette représentation devait être assez sommaire, et se borner en général à une indication suffisamment claire, plutôt qu'à une figuration complète de l'objet. L'art du machiniste ne prétendait pas encore, sauf exceptions, à faire illusion aux yeux ; il se bornait à aider l'esprit dans l'intelligence du drame. Ainsi comprise, la mise en scène du moyen âge ne semble plus si ridicule, l'accumulation de lieux divers et nombreux dans une seule enceinte cesse de paraître absurde, puisque la représentation n'avait pas pour objet de
i. Dem^me, celui de Saint Didier, et beaucoup d*autres.
tromper les yeux du spectateur, mais de lui faire mieux saisir Faction.
Ce qui prouve que la désignation des lieux figurés restait assez élémentaire, et n'était pas complète par elle-même, c'est l'usage qui était fréquent, de les énumérer et de les nommer dans le prologue, au commencement de la pièce. Quand on s'abstenait de le faire, on y suppléait par des écriteaux, placés sur le lieu représenté. Ainsi, dans le prologue de la Nativité, jouée à Rouen en 1474 :
Affin d'ennuy fuir, nous nous tairons Présent des lieux. Vous les povez congnoislre Par i'escritel que dessus voyez estre .
En 1505, à Chartres, on joua le Sacrifice d'Abraham. La ville paya 2 livres, 17 sous, 2 deniers pour divers objets» entre autres « neuf grans escriteaux devant servir audit mistere. »
Nous croyons cependant que l'usage des écriteaux ne fut pas universel, ni même très général. La mention en est assez rare. Un « metteur en scène » qui savait son métier, devait faire fi d'un moyen si élémentaire. On le remplaçait par la désignation des personnages et des lieux de la scène, qui se faisait souvent par les soins de Vacteur au commencement de la représentation. C'était l'objet du prologue , où l'on exposait d'avance, en abrégé, les péripéties du mystère, sans nul souci de tenir en suspens la curiosité des auditeurs.
Montrer vous veux les personnages,
Les joueurs, aussi les e stages (échafauds).
Cette habitacle ci-presente
Paradis si nous représente.
Philippe, l'Empereur Romain
Qui tout homme tient sous sa main,
Est en ce haut palais assis.
Emprès lui, Philippe, son fils.
Auprès d'eux sont les chevaUers, etc.
Et ainsi de suite. Ces vers sont tirés du mystère de Saint
Laurent j où la mise en scène est d'ailleurs indiquée avec un soin particulier ; les échafauds sont désignés par des numéros, et chaque fois que l'action passe d'un échafaud à Taulre, le texte note le changement.
Les échafauds ne sont pas moins clairement énumérés dans le mystère de Sainte Barbe (en deux journées). On en compte onz^, que « l'acteur » désigne et décrit sommairement l'un après l'autre ; il conclut ainsi :
Devant vous ay tout publié.
11 n'y a plus que cest hermite Que j'avoys ici oublié.
L'une des-mansîons est une chambre fermée, dont le spectateur ne voyait que la porte ; c'était là que la jeune martyre devait être mise
A celle fin qu'on ne la voye Trestoute nue sans chemise, Avecques la feaime de joye.
Le mystère de Saint Martin (à 53 personnages), est pré- <;édé d'une explication analogue ; l'action s'y passait dans dixneuf lieux différents ; bien que ce mystère assez court ne renferme que quatre mille vers environ.
Le plus souvent les acteurs se rendaient d'un lieu à l'autre, sur la scène, à dérouvert et sous les yeux des spectateurs en circulant dans l'espace libre du champ. Mais on pouvait aussi passer sous la scène, qui s'ouvrait à certains endroits au moyens de trappes dissimulées.
Ainsi, dans le mystère des Trois Rois\ les Mages devant se rendre de Jérusalem à Bethléem, le manuscrit indique ainsi le jeu de scène : ^i Cy voisent un tour ou deux emmy le €hamp. » Au contraire, dans la Résurrection de Jean Michel,
1. On trouvera aux Analyses l'indication et le résumé de plusieurs autres <( démonstrations » de personnages.
Cariniis et Leontius s'en vont « par dessous terre » en paradis. Beaucoup d'allées et venues dans ce mystère s'exécutent de la même façon.
A Romans, en 1509, quand on représenta les Trois DomSy il fut payé \ florin 6 sous à six hommes pour « chauer » (creuser) « de paradis en enfer dessous la plate-forme. t>
Dans la Résurrection de Jean Michel, on voyait Jésus « soudainement et subtilement saillir de dessous terre par une petite trappe de bois recouverte de terre, laquelle se recloait (refermait) sans qu'on s'aperçoive. » C'est sans doute par le même procédé que dans le même mystère, les pèlerins d'Emmaûs voient Jésus « s'évanouir subitement de leurs yeux par un engin. »
Quelquefois le secret jouait mal. Mais un tel accident est de tous les temps. A Seurre, en 1496, comme on commençait la représentation de la vie de saint Martin « celui qui jouait le personnage de Satan, ainsi qu'il voulut sortir de son secret par dessous terre, le feu se prit à son habit autour des fesses, tellement qu'il fut fort brûlé ; mais il fut si soudainement secouru, dévêtu et rhabillé, que sans faire semblant de rien, vint jouer son personnage. »
Nous avons déjà dit ailleurs les fatigues excessives et le danger même de certains rôles. Nous avons raconté comment dans la représentation de la Passion, donnée à Metz en 1437, l'acteur qui jouait Jésus-Christ, et celui qui jouait Judas, l'un attaché à la croix, l'autre à l'arbre où il s'était pendu, se trouvèrent incommodés au point que tous deux faillirent en mourir. Aujourd'hui, dans certains pas périlleux, on substitue un figurant, quelquefois un clown, à l'acteur chargé du rôle. Le moyen âge paraît avoir ignoré ces précautions.
A Laval, en 1493, la représentation de la Vie de sainte Barbe fut signalée par des « feintes » qu'on jugea admirables. On vit une bête énorme vomir le feu par les yeux et les naseaux. Des personnages traversèrent la scène en volant. Ce truc difficile était-il un secret local? En 151 1, encore à Laval, dans la représentation de Ylnvention de la sainte Croix, on vit voler des anges.
Tous Yoloient bien et haut et bas Fors saint Michel qui chut a bas.
Dans la Nativité^ jouée à Rouen en 1474, on voyait l'âne et le bœuf s'agenouiller devant la crèche de Jésus. On ne savait pas partout construire ces ingénieuses machines. Aussi le texte ajoute-t-il : « Qui ne peut trouver des corps de Tâne et du bœuf feints, soit laissé ce qui ensuit*. »
Dans la Résurrection de Jean Michel, on voyait les apôtres pêcher et naviguer sur un lac véritable. Du moins la rubrique semble l'indiquer ; car lorsque saint Pierre aperçoit Jésus, il s'élance hors du bateau « et va par dessus une planche de bois, laquelle doit être attachée en l'eau, qu'on ne la voie, et semble qu'il aille par dessus l'eau. »
Les tourments et le dernier supplice infligés aux martyrs dans les mystères, rendaient nécessaires à certains moments la substitution d'un mannequin au véritable personnage. Le texte a souvent soin de l'indiquer. Quand les Romains vont couper la tête à Croscus (dans le mystère de saint Didier) ^ « deux soudards le font agenouiller par force, et là se fait le secret, » probablement au moyen d'une trappe. A Draguignan, en 1551, on veut iouer Saint Jean-Baptiste; la ville donne un subside destiné à la confection « d'un faux corps pour la décollation. »
Quelques trucs pourraient nous paraître aujourd'hui bien naïfs, et feraient rire jusqu'aux spectateurs les plus complaisants. Le Saint-Esprit descendait sur les apôtres ^ en forme de (f grand brandon de feu artificiellement fait par eau-devie. » Cependant il se faisait « un gros tonnerre d'orgues au cénacle, et qu'il soit gros tuyaux. »
La Passion, dite de Troyes , commence à la création du
1. On lit dans VEssai sur la mise en scène d'E. Morice, que dans un mystère delà Nativité on fait parler les animaux selon leur langage : Coq : Christus natus est (voix claire et brève) — Bœuf: Ubi (mugissant) — Mouton : Bethléem (bêlant) — Ane : la... mus (brayant).» Nous ne savons où l'auteur a trouvé celte amusante invention.
2. Résurrection de Jean Michel. Ailleurs on voyait le Saint-Esprit descendre en forme d' « un coulon » (colombe).
monde. Dieu crée successivement le ciel « empyrée », le ciel « cristallin », etc. On figurait l'un en développant, derrière le paradis, un grand rideau rouge; et l'autre en déployant un rideau blanc.
Si le talent des poètes dramatiques du moyen âge n'alla pas en grandissant toujours (les derniers venus furent loin d'être les meilleurs), Tart du machiniste, comme il était naturel, ne cessa pas de se perfectionner. L'une des dernières représentations de mystères, celle des Actes des Apôtres^ joués à Bourges, en 1536, fut signalée par un déploiement merveilleux de mise en scène, et par une complication de machines et de « secrets », qui n'exciterait plus aujourd'hui notre admiration (nous avons épuisé les pompes du décor), mais qui dut surprendre et transporter les spectateurs du xvi* siècle *. On vit des chameaux et des lions mécaniques accomplir des actions très complexes. Un vaisseau rempli de toutes sortes de bêtes descendit du ciel, et y remonta. Les apôtres voyageaient dans des nuées. Un chien chantait; deux tigres se changeaient en moutons. Les saints marchaient sur des fers rouges. Des magiciens changeaient plusieurs fois de face en scène. L'un d'eux, le fameux Simon s'envolait en l'air, puis on le vit tomber brusquement à terre « et se rompre la tète et les jambes. »
Le lieu choisi pour la représentation des mystères variait d'une ville à l'autre, et, dans la même ville, n'était pas toujours constant. Depuis que le drame était sorti de l'Église, il avait le plus souvent trouvé asile sur les places publiques, et s'était contenté d'abris provisoires et de constructions légères, édifiées pour une seule représentation, qui d'ordinaire, il est vrai, durait plusieurs jours. Rappelons cependant que jusqu'à la Renaissance, on joua çà et là, par accident, des mystères en français dans les églises. En 1452, Saint Germaifij à Auxerre. En 1496, Joseph, à Amiens. En 1523, à Bayeux, un miracle dont nous ne savons pas le nom. En 1542,
1. On trouvera le détail de ces merveilles aux Représentations , 1536, Boiirges.
i02 LES MYSTÈRES.
la Résurrection^ à Douai. En 1548, les Pèlerins^ à Douai également*. Nous ne parlons pas des mystères représentés dans les monastères, parce qu'ils le furent, en général, dans les cours ou préaux, non dans l'église du monastère. On joua même assez souvent dans les cimetières attenants aux églises. La Vie et les miracles de saint Martial^ avaient été représentés à Limoges en 1290 et en 1302, dans le cimetière de Saint- Martial. La Purification de Notre-Dame fut jouée en 1452, à Abbeville, dans le cimetière Saint- Jacques.
Dans les villes où subsistaient des ruines de théâtres ou d'amphithéâtres antiques, les mystères se représentèrent quelquefois à la place même où s'étaient célébrés les jeux galloromains. Les Actes des Apôtres furent joués à Bourges en 1536 « sur le circuit de l'ancien amphithéâtre ou fousse des arènes ^ »
A Angers, en 1471, on représenta le mystère de Saint Vincent sur un terrain voisin des halles, appelé le Marché aux bêles. En concédant l'usage de ce terrain à la fille de son tapissier, en 4463, le roi René s'était réservé le droit d'y faire jouer des mystères, comme on avait eu jusque-là coutume de faire. Il y avait ainsi, dans la plupart des villes un emplacement désigné par la tradition et par sa commodité naturelle, pour recevoir les constructions destinées aux jeux.
Le bois servait à peu près exclusivement à la construction du théâtre et des mansions, « establies,chafifaux > ou échafauds.
t}n 1524, Louise de Savoie, régente de France, accorda aux habitants de Valence une exemption des droits de péage pour les bois nécessaires à la construction du théâtre et des autres ouvrages destinés à la représentation du mystère des saints martyrs Félix, Fortunat et Achille. A Chalonsur-Saône, en 1497, quand on voulut représenter le mystère
1. Voy. ci-dessus, p. 78, en noto, et t. IJ, Représentations.
2. Lassay, Histoire du Bernj. Voy. Magnin, Journal des Savants, janvier 1847, p. 52 : « Celte étrange reprise de possession du théâtre antique par les jeux chrétiens des confréries a eu lieu dans toute l'Europe. » Entres autres, à Home, au Colisée. En France Majgnin pense que des appropriations analogues des ruines antiques eurent lieu ù Saumur, à Poitiers, à Doué, à Arles.
de Saint Sébastien^ douze bourgeois furent élus, qui devaient f faire faire les échafauds, secrets (trucs), provision de bois à ce nécessaire, etc*. » Cette commission se subdivisa en trois sous-commissions, dans une réunion tenue quelques jours plus tard. Quatre personnes achetaient le bois ; quatre le recevaient; les quatre dernières étaient chargées de la construction et de la garde des échafauds.
Lorsque les habitants de Romans résolurent de jouer, en 1509, aux fêtes de la Pentecôte, le mystère des Trois Doms, patrons de leur ville, les commissaires, délégués par eux, firent marché, dès le 30 décembre 1508, avec trois « chappuis » (charpentiers), lesquels s'engagèrent à tout fournir pour une somme convenue de 412 florins (qui valaient 1 165 fr., 96 centimes, valeur intrinsèque, équivalente aujourd'hui à une somme dix fois plus forte environ ; soit 11 659 fr. 60 centimes).
Le théâtre se composa d'une ï plate forme » qui fut la scène, et d' « échafauds » appelés aussi c pentes » dans le compte rendu qui nous a transmis ces détails. Ces pentes étaient un amphithéâtre destiné au public. Au sommet de l'amphithéâtre régnait un cordon de loges fermées. Sur la scène et de plain-pied, Rome, Lyon, Vienne étaient figurées les unes à côté des autres. Le paradis dominait le tout, et sur le devant, s'ouvrait la gueule de l'enfer.
On fit beaucoup, à Romans, pour la commodité et l'agrément des spectateurs. La cour des Cordeliers, où se donnait la représentation, fut recouverte d'une tente en toile. De riches décors embellirent la scène. Maître François Tévenot, d'Annonay, se chargea de ce travail, pour une somme de 100 florins (283 fr., aujourd'hui 2830), et fut en outre indemnisé de tous ses frais qui se montèrent à 42 florins pour lui et un apprenti, pendant quatre mois, soit 118 fr. 86 c, aujourd'hui 1188 fr. 60 c.). On lui paya à part, les couleurs et les ingrédients nécessaires. Un serrurier de Romans et un horloger d'Annonay firent toutes les c feintes » de fer; et
i. Voy. Représentations f 1509. Romans, les Trois Doms.
eurent l'emploi de machinistes. L*orcheslre fut pauvre et coûta cher ; les comptes ne mentionnent d'autres musiciens rétribués que quatre trompettes de Vairéas, et quatre tambourins de Romans. Les trompettes auraient reçu en tout 50 florins (141 fr. 50 c. valant aujourd'hui 1 415 fr.), ce qui parait exorbitant. Nous sommes tentés de croire qu'il y a là erreur dans le manuscrit. Les tambourins, qui étaient du pays, reçurent 36 florins.
Quand on joua la Vie de saint Martin j par Andrieu de la Vigne, en 1496, à Seurre, le maire de la ville eut la charge « de faire achever les échafauds... lequel y prit une merveilleuse sollicitude et diligence. Le maître des secrets » nous dirions le chef machiniste « nommé maître Germain Jacquet fut envoyé quérir à Autun ; et lui venu, par Pierre Goillot, receveur des deniers dudit mystère, lui fut délivré toutes choses à lui nécessaires pour faire les idoles, secrets et autres choses. » Deux jours avant la représentation c furent baillées les loges aux joueurs pour les fournir de tapisseries. » Toute la ville prit à cœur de contribuer « à accoutrer les échafauds, » et « n'était en mémoire d'homme d'avoir jamais vu plus beaux échafauds, mieux compassés, accoutrés en tapisseries, ni mieux proportionnés qu'ils étaient. »
En général les théâtres construits pour la représentation des mystères étaient immenses, et les spectateurs qui pouvaient y trouver accès se comptaient par milliers. Les documents que nous possédons sur ce point ne sont malheureusement ni fort nombreux ni très précis.
Nulle part nous n'apprenons ce que les loges pouvaient contenir de spectateurs. Il y en eut quatre-vingt-seize à Vienne, en 1510; mais c'est par hypothèse que nous évaluerons à six ou huit le nombre des personnes que chaque loge pouvait recevoir, et à quatre mille cinq cents ou cinq mille environ celui des spectateurs qui pouvaient assister ensemble à la représentation.
Le plus vaste théâtre édifié pour la représentation d'un mystère fut, croyons-nous, celui qu'on ^eva en 1516, à Autun, pour jouer la Vie de saint Lazare.
Le jurisconsulte Ghassanée * raconte ainsi très emphatiquement dans son Catalogue de la gloire du monde^ cette représentation merveilleuse qui fut donnée, non dans un théâtre comme ceux que nous avons décrits, mais dans un amphithéâtre assez semblable à ceux des Romains :
« Nous Éduens, Tan du Seigneur 1516, nous avons construit un excellent et magniQque amphithéâtre dans le champ de Saint-Lazare, qui est au milieu de notre cité. 11 était en bois équarri, fabriqué avec un art extraordinaire, aux frais de Téglise et des citoyens. Il n'y eut rien de comparable en France. Le théâtre contenait 240 cellules dans sa partie supérieure, toutes séparées au moyen de parois intermédiaires en bois, et revêtues de lambris. Là prenaient place les gens d'église, nobles, sénateurs, chevaliers, gentilshommes, patriciens de la Cité. Dans la c cavea >, ou partie inférieure, les degrés et les bancs étaient ainsi disposés que le cercle allait toujours en s'élargîssant à mesure qu'on s'élevait; le peuple s'y plaça en foule à l'abri de toiles de lin qui protégeaient contre la pluie les spectateurs assis ou debout, et les acteurs ; lesquels jouaient au milieu de la cavea, ou scène théâtrale, et étaient séparés du peuple par un fossé pl^ein d'eau et par d'autres obstacles. Dans cet amphithéâtre, 80 000 hommes pouvaient se rassembler sans peine, et comme le spectacle avait été annoncé dans les régions voisines, les spectateurs affluèrent en nombre presque infini. La représentation fut parfaite ; elle était donnée en Thonneur de saint Lazare, patron des Éduens; duquel la vie, écrite en vers excellents, non par vaine gloire, mais pour Thonneur de la majesté divine et de saint Lazare, fut très vivement et gratuitement représentée (vehementissime et gratis). Aussi Dieu permit qu'il ne se produisît à cette occasion. ni sifflets, ni tumulte populaire, ni raillerie ou dérision. 11 pleuvait la nuit; mais le jour il faisait le plus beau temps et le plus pur qu'on ait jamais vu. >
L'empressement des spectateurs, c'est trop peu dire, leur enthousiasme pour le théâtre répondait à l'ardeur, au zèle des acteurs. Ce qu'on nous en raconte paraîtrait incroyable s'il n'était attesté par mille témoins sérieux. On ne saurait trop insister sur l'erreur où est tombé Boileau dans ces fameux vers, qui font encore loi auprès de tant de lecteurs :
1. D. Bartholomœi Chassansei Burgundi, Catalogua gloriœ mundi. Gencvœ, MDCXLiX, petit in-folio. Vd. Duodecima pars, p. 577.
Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré
Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré.
C'est « adoré » qu'il eût fallu dire; et ils l'adoraient d'autant plus qu'ils étaient plus dévots; ils l'adoraient en sûreté de conscience. Le divorce entre l'esprit religieux et le goût du théâtre a commencé à la Renaissance, et ne s'est envenimé qu'au XVII' siècle.
Le peuple se précipitait en foule à ces spectacles chéris, quittant tout pour les suivre, négligeant le travail, et oubliant sa misère. Â Metz, en 1485, on venait dès quatre heures du matin garder sa place pour ne pas perdre un nK>t du mystère de Sainte Barbe, A Paris, la salle des confrères regorgeait de monde dès l'aube, quoiqu'on ne jouât qu'après vêpres. Ce n'étaient pas seulement les petites gens qui montraient ce goût passionné pour les mystères. Jusqu'au milieu du xvi^ siècle, les grands seigneurs, les officiers du roi, le haut clergé, les magistrats, les femmes du plus haut rang partagèrent ce plaisir du peuple, et y trouvèrent les mêmes jouissances. Les gouverneurs, les baillis, les maires, les échevins, se faisaient construire (d'ordinaire aux frais des villes) des loges commodes et spacieuses, d'où ils assistaient aux représentations; et parfois même ils s'y faisaient apporter un dîner splendide, c et faisaient > (toujours aux frais de la ville) « la plus gracieuse dépense que pût se faire \ b
L'évêque de Metz appela toute la noblesse de la province à venir assister à la Passion jouée à Metz en 4437. Le comte de Laval fit venir à ses frais de Paris des conseillers au Parlement pour leur montrer le mystère de Sainte Barbe joué à Laval en 1493. Les villes se piquaient d'offrir aux nobles visiteurs une hospitalité digne d'eux. Le moins qu'on pouvait faire était de leur faire servir de$ rah^aîchissements. A Mézières, en 1534, on jouait la Passion; la ville paya 42 sols « pour douze pots de vin donnés à plusieurs fois à monseigneur le comte de Porcien, M""® de Buzancy et autres gens qui estoient venus voir
I. Voy. aux ReprésentatioM, 141 3^ Amiens; 1445, Amiea&; 1455, Amiens; 1486, Angers; 1490, Reims; 14^2, Angers.
le dict mystère. » Mais d'ordinaire, on faisait davantage. Voici la description de la loge où le roi René assista, à la représentation du mystère de saint Vincent donnée à Angers, en 1471 : c'était c un échafainl de vingt-quatre pieds de long et trente de large, toui planché d'easil ; et audit échafaud avait la grand'salle, la chambre de retrait pour ledit seigneur, et, entre deux cloisons d'essil, logis pour Téchansonnerie, chambres et retraits secrets, cousues aussi à grands clous. >
Dans certaines circonstanced particulières l'entrée du théâtre fut gratuitement permise à tous ; mais le plus souvent on devait payer sa place, et on la payait plus ou moins cher selon qu'elle était plus ou moins bcMine, tout comme aujour* d'hui. Nous ne possédons sui* celte question du prix des places qu'un petit nombre de documents précis; nous les réunirons ici.
En 1455, à AbbeviUe, les chanoines de Saint-Volfran payèrent quati^ livres aeiie Bona leur pbce an théâtre {pro sua parte hourdi) pour assister à la représentation de la Pa^ sionde 6rel)an.
En 4509, à Romans, pour la représentation des Trois Doms, l'on avait construit quatre<-Tingt-qaatre loges; cinq furent données gratuitement. Les soixante-dix-fleuf autres furent louées trois florins pour les trois jours que dura le mystère. A l'amphithéâtre, que nous appellerions le parterre, on paya un sou le premier jour et le second ; un demi*80u seulement le troisième. La recette du premier jour fut de 153 florins 4 sous, celle du second jour de 130 florins, celle du troisième, malgré la diminuticm du ^it des places, fut de 160 florins 7 sous« En tout 680 florins 11 sous. Ce florin valait S fr. 83 (valeur intrinsèque) et le sou tournois, 23 centimes et demi. Pour avoir la valeur relative de ces diverses sommes, il faut probablement les multiplier par dix ; la puissance de l'argent semble aujourd'hui dix fois moindre. Une loge pour trois jours, aurait coûté ainsi la valeur actuelle de 85 francs, une entrée simple à l'amphithéâtre, 2 fr. 36 c, les deux premiers jours, et la moitié le jour suivant.^
408 LES NYSTËRES.
On ne sait ce que contenaient les loges ; mais le nombre moyen des spectateurs ne dépassa probablement pas S 000 par jour, si Ton évalue à six ou huit le nombre des spectateurs qu'une loge pouvait contenir. Dans ce cas les spectateurs aristocratiques auraient été relativement plus favorisés que les spectateurs populaires: ceux-ci payaient un sou par tête et par jour (au moins les deux premiers jours) ; les autres ne payaient, pour trois jours, et pour sept personnes (selon notre supposition) que trois florins ou un peu plus de trente-six sous; moins do deux sous par personne et per jour pour être probablement beaucoup plus à Taise. Aussi toutes les loges furent-elles louées sans peine pour les trois jours ; au lieu que le parterre ne se remplit que le troisième jour, où le prix fut abaissé d'un sou à un demi-sou.
A Vienne, en 1510, lorsqu'on joua la Passion durant neuf jours « quatre-vingt-seize chambres, serrans à clé chescune » furent louées quatre écus au soleil pour toute la durée des jeux; quatre écus valaient douze florins, ou 34 francs (valeur intrinsèque) qui vaudraient bien aujourd'hui dix fois plus. Aux places ordinaires on payait un demi-sou (12 centimes, qui vaudraient 1 fr. 20) par jour et par personne. Il y avait deux étages de loges; elles étaient recouvertes de tentures très magnifiques. Néanmoins ces abris provisoires n'étaient jamais suffisants contre une pluie un peu violente; il fallait interrompre alors la représentation; et la renvoyer au prochain beau jour, comme il arriva si souvent à Metz, dans ce climat humide et froid K
A Paris quand les confrères de la Passion jouèrent le Vieiioo Testament, en 1542, un arrêt du parlement leur enjoignit de ne prendre pas plus de « deux solz de chacune personne, et trente écus pour chaque loge, pour tout le temps que la représentation dureroit. ))Le texte est en cinquante mille vers; il dut suffire à vingt représentations environ ; mais chaque journée fut peut-être jouée plusieurs fois; les abonnés des loges
1. Pour prévenir cet accident on ne jouait guère que rétcj cependant la Nativité fut jouée à Rouen aux êtes de Noël en 1474.
en profitaient, ce qui explique le prix élevé qu'on leur demandait.
A Valenciennes, en 1547, quand on joua la Passion en vingt-cinq journées, il y eut deux sortes de places ; au parterre, on paya six deniers par jour et par personne; sur les « hourdements > qui furent une façon de galerie, non divisée en loges, on paya douze deniers. D'après le chiffre total de la recette, on peut supposer que le nombre moyen des assistants fut de 5 632 par jour. Ce nombre fut de beaucoup dépassé dans d'autres villes. A Reims, en 1490, le crucifiement de Jésus s'accomplit, dit-on, devant 16000 spectateurs.
En somme si l'on tient compte de l'énorme diminution de la puissance des métaux précieux depuis le xvi* siècle, on voit que le plaisir du théâtre était déjà cher au temps de Louis XII et de François I*'. Aux plus mauvaises places, on payait en moyenne, par séance, une somme équivalente à 1 franc. Or, le peuple était relativement plus pauvre qu'aujourd'hui ; l'empressement avec lequel il se portait aux mystères témoigne d'autant plus de la passion qu'il ressentait pour ce genre de spectacles.
Nous ne reviendrons pas à ce propos sur une question déjà soulevée par nous dans un chapitre précédent; et résolue, croyons-nous, autant qu'elle peut l'être par des hommes aussi étrangers que nous sommes, à la manière de penser et de sentir des hommes du moyen âge : Comment un peuple qui était rude, mais non féroce, et qui était profondément religieux, pouvait-il trouver un si grand plaisir à voir étaler sur la scène le supplice interminable des martyrs qu'il vénérait le plus, et du Christ même, qu'il adorait? Cette apparente contradiction a surpris peut-être à l'excès la critique.
Au fond le public de tous les temps demeure le même. Pourquoi plaisait-il aux hommes du xvif siècle et du xviii% plus raffinés que leurs ancêtres, de voir Œdipe se crever les yeux, Agamemnon tomber sous les coups de Clytemnestre,Hermione se tuer sur le corps de Pyrrhus? Nous-mêmes quel charme trouvons-nous dans la réprésentation d'un drame bien sombre
et bien sanglant. Le mystère, la tragédie, le drame se ressemblent sur ce point; et il y a vingt-deux siècles qu'un philosophe a expliqué ce mystère du cœur humain.
Âristote assignait à la tragédie cet objet : de purger les passions de la terreur et de la pitié. Et il s'est écrit cent volumes pour expliquer ou tenter d'expliquer ce qu' Aristote a bien pu entendre par ces mystérieuses expressions. Certes il n'attribuait pas à la représentation des douleurs d'Œdipe, ou du crime d'Oreste, cette vertu miraculeuse de guérir les maux de notre âme. Mais il y a dans chaque homme, chez les plus raffinés et chez les plus grossiers, comme une source latente d'émotioDs pathétiques, qui a bescûn de s'épancher au dehors ; pour décharger le cœur qu'dle gonfle et qu'elle oppresse. Le théâtre tragique excelle â satisfaire ce besoin, à soulager doucement cet appesantissement de l'âme ; il y réussit par une pitié douce, et par une terreur d'imagination, qui n'ont rien de ramertume et de la violence d'une terreur et d'une pitié réelles. La soif d'émotion est satisfaite; et l'âme n'est point déchirée. Ainsi les passions, comme dit Aristote, sont < purgées et purifiées, » c'est-à-dire satisfaites sans souffrance, et amorties sans explosion violente.
Tels étaient, croyons-nous, les sentiments complexes et divers qui remplissaient l'âme des spectateurs au moyen âge, durant la représentation des mystères. Ils riaient des plaisanteries grossières des bourreaux, des mendiants, des valets ; ils pleuraient en voyant le Sauveur des hommes en butte à tant d'outrages et à de si cruelles tortures. Ils riaient et ils pleuraieut dans la même heure, tour à tour, et presque en même temps comme font les enfants. Mais une immense pitié gonflait leur cœur, à la vue du Juste crucifié; pitié douce, cependant; parce qu'ils savaient que la Victime triompherait des bourreaux ; parce qu'ils voyaient s'envoler glorieuse au Paradis, l'âme de Jésus, ou celle des martyrs, délivrée par la mort, tandis que les persécuteurs étaient précipités dans l'enfer. Ainsi se trouvaient satisfaits et le besoin de justice finale inhérent à l'âme humaine, et le besoin d'émotion et d'apitoiement qui la sollidte et la trouble ; et fait
rechercher parfois aux plus doux la vue des speclacles les plus douloureux*.
1. On ne s'étonnera pas qu'il ne soit point parlé dans ce livre des comédies scolaires. Le théâtre universitaire était tout latin; les pièces qu'on y représentait furent des farces, des sotties^ des moralités. Si quelques pièces furent jouées en français dans les collèges, ce ne furent, on le gait, que des moralités. Les tragédies entrèrent dans le répertoire scolaire à partir seulement du milieu du XVI* siècle. De toute façon l'histoire de la comédie de collège n'appartient pas à celle des mystères. Nous n'avons pas parlé davantage des auteurs, autrefois célèbres, de ces tragédies latines : Buchanan, Muret, Heinsius, Grotius, etc. Leurs œuvres dramatiques ne se rattachent pas à la tradition des mystères malgré la nature des sujets qu'elles traitent. Mais on remarquera qu'elles exercèrent peut-être une certaine influence sur le développement de cette tragédie religieuse classique dont Polyeucte et Athalie sont les modèles.