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CHAPITRE XII

Tout le monde sait par cœur ces vers de Y Art poétique où Boileau a cru raconter les origines de notre théâtre :

Chez nos dévots aïeux le théâtre abhorré

Fut longtemps dans la France un plaisir ignoré.

De pèlerins, dit-on, une troupe grossière

En public, à Paris, s'y montra la première

Et sottement zélée en sa simplicité

Joua les saints, la Vierge et Dieu par piété.

Ces vers fameux renferment beaucoup d'erreurs.

Le théâtre au moyen âge, loin d'être « abhorré » de nos dévots aïeux, fut assurément de leur part l'objet d'une singulière affection; s'ils ne pouvaient goûter que rarement le plaisir du spectacle ils s'y portaient avec une passion d'autant plus violente. Les acteurs et les auteurs de nos mystères ne furent ni si sots, ni si simples qu'il plaît à Boileau de le croire. Nous essayons de le montrer dans ce livre. Quant à cette troupe de pèlerins, qui la première, à Paris, aurait monté sur un théâtre, on ignore absolument le fait auquel Boileau, et tous ceux qui ont répété ce récit, veulent faire allusion.

Si c'est, comme il paraît probable, à l'établissement des Confrères de la Passion, vers la fin du xv® siècle, on sait que cette troupe d'acteurs se composait d'artisans et de bourgeois, domiciliés à Paris, nullement de pèlerins. Nulle part on ne

trouve la trace d'une influence sensible des pèlerinages ou des pèlerins sur les destinées de notre théâtre*.

11 est vrai qu'en s'inslallant à Paris, les Confrères de la Passion établirent leur premier théâtre, comme nous le dirons tout à l'heure, dans une salle dépendant d'un hôpital, où jadis on avait logé des pèlerins et des voyageurs. Cette circonstance, grossie et dénaturée, serait-elle devenue la légende que l'on sait, popularisée parla muse de Boileau? Cette hypothèse est possible, encore qu'elle soit peu vraisemblable.

Après avoir cherché dans les pèlerinages l'origine de la célèbre Confrérie, on a voulu la rattacher, sans plus de preuve, à une association fort antérieure et bien distincte.

Vers la fin du règne de saint Louis, s'était formée à Paris une corporation de jongleurs et dejongleresses, qui habitaient tous dans une rue, dite d'abord des Ménétriers, plus tard (en 1330), rue Saint-Julien-des-Ménétriers après que l'église Saint-Julien eut été fondée dans cette rue, par deux jongleurs, Jacques Grure et Hugues le Lorrain *.

Y eut-il quelque lien, une succession suivie entre la corporation des jongleurs, et les acteurs que nous trouvons installés, en 1398, sous le nom de Confrères de la Passion, au bourg de Saint-Maur-des-Fossés? On l'a supposé quelquefois, mais rien ne confirme cette hypothèse ; tout l'écarté plutôt. Les confrères de la Passion sont des bourgeois et des artisans ; ce ne sont pas des jongleurs de métier. Une autre preuve à l'appui de la distinction absolue qu'il faut faire entre les Confrères de 1398 et les jongleurs, ou ménestrels, c'est que les femmes étaient absolument exclues de la confrérie, tandis que leur présence était admise dans la corporation des ménestrels. « On rencontre très fréquemment des jongleresses accompagnant des jongleurs. L'ordonnance de la prévôté de Paris, du mois de septembre 1321, portant règlement de la

1. Au pèlerinage de Sainte-Rcine en Auxois, on jouait la vie de la sainte (voy. ch. xiii) ; on pourrait réunir quelques faits du môme genre, mais la date %n est récente, et Tibiportance secondaire.

2. Taillandier, les Confrères de la Passion, dans Revue rétrospective, t. IV, p. 336 (no XII); — Histoire littéraire de la France^ t. XVI, p. 245, et t. XXIII, p. 553.

ménestraudie, * statue à la fois sur l'état des ménestretis et des ménestrelles ; mais il n'en était pas de même des confréries composées de bourgeois, d'écoliers et d'artisans. Les femmes (au moins durant la belle époque de ces compagnies) n'y étaient point admises, et quand, au xvi* siècle, on leur donna entrée, comme à Malines* dans quelques chambres de rhétorique , il est vraisemblable qu'elles ne prirent part qu'aux travaux poétiques de ces sociétés, et s'abstinrent de paraître dans les jeux par personnages. ' »

Nous avons vu que les femmes avaient joué par exception dans le mystère de Sainte CatheritiBy à Metz, en i486; dans la Passion, à Grenoble, en 4535, et à Valenciennes en 4547. Mais on ne connaît aucune trace de leur présence habituelle sur le théâtre avant la Renaissance. Magnin pensait qu'aucune femme ne s'était montrée sur la scène de l'hôtel de Bourgogne, à Paris, avant 4588, époque où les Confrères cédèrent Texploitation de leur salle et de leur privilège à des comédiens. Ceux-ci, qui descendaient au contraire en droite ligne, et par une tradition ininterrompue des anciens jongleurs et ménestrels, durent amener des femmes avec eux, et Pon sait positivement qu'il y avait des actrices en Tan 4600, dans la troupe dite du Marais.

Revenons de deux siècles en arrière, et rappelons le petit nombre de faits authentiques qu'on a pu recueillir sur les origines des Confrères de la Passion.

Le premier document certain est une ordonnance du prévôt de Paris du 3 juin 4398 qui interdit les représentations qu'une association de Parisiens donnait au village de Saint- Maur-des-Fossés, depuis combien de temps, nous Tignorons :

« Nous deffendons de par le roy nostre sire a tous les manens et habitans en la ville de Paris, de Saiut-Mor, et autres villes de autour

1. On la trouve dans le Livre des métiers d'Etienne Boileau. Elle est cependant omise dans Tédition Depping, qui fait partie de la collection des Documents inédits. (Voy. Magnin, Journal des Savants^ octobre 1846, p. 634.)

2. En 1805, l'archiduc Philippe adjoignit à la chambre des rhétoriciens de Malines quinze rhétoriciennes, en mémoire des quinze joies de la Vierge. (Voy. Magnin, Journal des Savants, oct. 1846, p. 634.

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