‹ Les mystiques espagnols: Malon de Chaide, Jean D'Avila, Louis de Grenade, Louis de Leon, Ste Thérèse, S. Jean de la Croix et leur groupeChapitre 6 sur 18 · JEAN DES ANGES · texte numérisé non relu

JEAN DES ANGES

il traverse ; il fait son histoire, en sorte que dans le cadre d'une étude de l'amour divin, il fait entrer une étude de l'amour en général. Il le présente sous toutes ses formes : amour entre les membres de la famille, amour de la patrie, amour conjugal, amour charnel, enfin amour de nos semblables, celui « qui a pour objet la créature raisonnable. » A cette division, il en joint d'autres, empruntées à différents auteurs; sa seule crainte, c'est de ne pas pouvoir être assez « méthodique, » tant le sujet est délicat, difficile à embrasser dans ses détails, tant l'amour est essentiellement multiple et impérieux1. En effet, malgré les divisions qu'il institue, les opinions dont il s'appuie, sa méthode laisse beaucoup à désirer. Pour le suivre plus aisément, voyons d'abord ce qu'il dit de l'âme et de ses facultés.

Les âmes à leur naissance et par nature sont toutes égales ; elles ne se différencient que par la préférence qu'elles accordent à l'objet de leur amour : a Demeurons donc redevables à notre Seigneur d'infinies actions de grâces, qui a laissé une telle liberté entre les mains d'un être si vil, fils de la terre et petit-fils du néant, qu'il soit au pouvoir de sa volonté de se faire de brutal spirituel, d'humain angélique, de terrestre céleste et divin. » Ce principe tient à un autre fourni par l'Ecole, celui de la table rase : l'âme étant vierge de toute empreinte, peut se former, se développer, se perfectionner par l'exercice et l'habitude. Ses facultés ou puissances sont la mémoire, l'entendement et la volonté, et ces deux dernières, les yeux

1 Id. chap. I. Cf. Considérations , 5* avant-propos.

à l'aide desquels elle aperçoit l'être parfait : l'une est le moyen de la connaissance , l'autre « une libre, douce et affectueuse inclination de l'âme vers Dieu. » L'intelligence est « la nourrice de la volonté ; » elle lui prépare les vérités divines, s'y arrêtant pour les étudier et les connaître, non pour en jouir exclusivement, a mais afin qu'après les avoir, entendues et acceptées, elle les offre à celle-ci qui les savoure et par ce moyen s'embrase du feu de l'amour divin. » Les droits de l'une et l'autre faculté sont ainsi sauvegardés, et les opérations de l'àme réparties entre elles : elles sont « en l'homme comme les plateaux d'une balance, dont l'un monte quand l'autre descend; si la spéculation s'élève, l'affection s'abaisse d'autant. L'entendement ne se doit donc pas consacrer tout à fait à spéculer et à connaître les choses divines, mais laisser du temps à la volonté pour les savourer et en jouir, et afin que le sentiment pénètre là où l'intelligence ne peut arriver. » Comme l'aipour, l'entendement a Dieu pour objet; pour y atteindre, il doit passer par trois degrés de purification : renoncer à toutes notions fournies par les sens ; faire abstraction de toutes les images, de toutes les représentations de la fantaisie» «pavràçpaTa, parce que Dieu est sans bornes, sans forme, « inimaginable ; » laisser de côté tout raisonnement, tout syllogisme, Dieu ne pouvant être ni défini, ni démontré \

C'est ainsi que les voies sont ouvertes à l'amour. Sous quelque forme qu'il se présente, ce sa principale

1 /cf., chap. m, p. 28, 29 ; chap. x, p. 325 ; chap. a, p. 96, 97, 104; chap. il, p. 14.

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vertu, sur laquelle sont fondées toutes les excellences que nous avons à remarquer en lui, est d'unir, convertir et transformer l'amant en Faimé. » Ce caractère fondamental et qui a de si grandes conséquences, ne détruit pas la volonté ; l'amour n'agit sur elle qu'autant qu'il le faut pour qu'elle soit capable d'entraîner l'homme: a l'amour et la volonté deviennent une seule et même chose par la vertu de l'amour, restent libres et communiquent librement. » Compromis en principe par la confusion plus ou moins complète de la volonté avec le désir, le libre arbitre est du moins défendu en fait, affirmé avec conviction, et recueil du fatalisme évité. De cette union du sujet et de l'objet il résulte que l'amour et par suite le sujet embrassent tout l'objet aimé, sans le dépasser, mais sans en rien omettre, en sorte que plus l'objet est élevé et universel, plus le sujet s'élève et s'universalise. On conçoit la portée d'un tel principe, et comment l'amour peut décider du sort de l'homme en bien ou en mal. Une autre conséquence, c'est que l'homme ne peut avoir qu'uq seul amour : tous ceux qui naissent en lui après le premier ne sont que les branches du même tronc, parce que, si cet amour est réel, il est impossible d'aimer ce qui lui est contraire.

Il est, en effet, contre l'essence de l'amour de se partager; partagé, il perd sa grandeur et sa puissance. // est fort comme la mort, mais à la condition qu'il sera la mort de toutes les passions, ce le couteau de tous les désirs charnels, » et qu'il aura Dieu pour unique objet : ce de là vient cette célèbre sentence de Porphyre, que spéculer avec l'entendement des choses divines est un exercice qui purifie l'âme, mais que

les aimer est un acte qui la déifie1. » Ce n'est pas assez de dire que l'amour est fort comme la mort; il triomphe de Dieu même, il le blesse, il se tient avec lui, dit naïvement le traducteur, ce bras dessus bras dessous *. » C'est quand l'âme, dans la contemplation , a meurt, si on peut le dire, de la mort des anges, » quand perdant tout souvenir des choses de la terre, se dépouillant des pensées et des passions corporelles, elle a « une pure conversation avec ceux à qui elle ressemble en pureté. » Alors, unie à Dieu par l'extase, « elle sent et expérimente ce que la connaissance spéculative ne peut lui donner ; » elle tombe dans les profondeurs de Dieu, elle s'y endort : sommeil gagné au prix d'assez de veilles, et nécessaire à quiconque est si malade d'amour. Pour en parler dignement, il faut l'avoir goûté, et pour comprendre ceux qui en parlent il faut avoir aimé3.

Cette psychologie mène naturellement à la morale. Examinant ce qui peut empêcher l'âme de s'élever et de s'unir à Dieu , Jean des Anges entre dans l'étude des passions, et il s'arrête à une seule, capitale

i Ghap. H, p. 14, 15; chap, m, p. 23; chup. vi, p. 71; chap. oc, p. 101.

S Ghap. it. — C'est une idée analogue qu'expriment ces lignes d'un Sermon sur la Prière, de M** Dupanloup : « Dieu, en nous jetant au fond de cette vallée de misère, a voulu donner à notre faiblesse, à nos crimes même, contre lui, contre sa justice, la puissance de la prière. Quand l'homme se décide à prier, et quand il prie bien, sa faiblesse même devient une force. La prière égale et surpasse quelquefois la puissance de Dieu. Elle triomphe de sa volonté, de sa colère, de sa justice même. »

3 Considérât, spirit., vu. — Lutte spirit., chap. x, p. 113; chap. xi, p. 135 ; chap. vi, p. 59. — «Lingua amoris ei, qui non amat, barbara erit. » (S. Bernard, Sernt, lxii, In Cantic.)

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