‹ Les mystiques espagnols: Malon de Chaide, Jean D'Avila, Louis de Grenade, Louis de Leon, Ste Thérèse, S. Jean de la Croix et leur groupeChapitre 7 sur 18 · JEAN DES ANGES · texte numérisé non relu

JEAN DES ANGES

aux yeux des mystiques et de tous les moralistes, l'amour-propre. Il l'analyse avec une vérité et une profondeur que n'ont pas toujours surpassées La Rochefoucauld et Nicole, et qui lui donnent la supériorité sur plusieurs théologiens ascétiques, notamment sur Hugues de Saint Victor dans son Septénaire. L'amour-propre, tel qu'il le dépeint, n'est pas l'orgueil seulement, mais l'amour de soi poussé jusqu'à l'égoïsine. Puisque l'amour change l'amant en l'aimé, l'amour-propre nous retient en nous-mêmes et nous interdit de sortir de nous, « De même que, si j'aime une chose hors de moi, je me convertis en elle ; ainsi m'aimant moi-même, il est évident que je me convertis en moi-même, je fais de mon moi lô fondement de moi-même, hors de Dieu et contre Dieu : je me suis à moi-même ma fin dernière, je m'aime comme tel, et quel qu'autre chose que j'aime, je ne l'aime que pour moi ; je me fais seigneur de moi-même et n'en reconnais point d'autre *. » Est-il donc étonnant que l'amour-propre soit la racine et la tige des mauvaises passions, de tous les maux, de toutes les douleurs, « la source de toute injustice, de tout vice, de tout péché, de tout aveuglement, de toute ignorance 2, » et le plus grand des obstacles à

1 Chap. xv, p. 172. — « Nous voudrions être la fin des desseins de Dieu, comme nous nous établissons nous-mêmes la fin unique de tous nos projets sur la terre. » (Massillon.)— «L'amour-propre rend les hommes idolâtres d'eux-mêmes. Il ne se repose jamais hors de soi. » (La Rochefoucauld.)

2 Chap. xvi, p. 174, 599. — « L'homme corrompu non seulement s'aime soi-même, mais il n'aime que soi, il rapporte tout à soi. Il se fait le centre de tout.... Cette disposition tyrannique étant empreinte dans le fond du cœur de tous les hommes, les rend violents, injustes

la vie spirituelle ? Au contraire, l'amour de Dieu est le principe de la justice et de la lumière, la force, la vie, le bien, car il est la cause de tout l'être.

Ce qui distingue Jean des Anges, ce n'est pas l'originalité de la doctrine, tous les mystiques chrétiens sont d'accord sur la fin et les moyens ; c'est l'alliance de F érudition, de l'analyse et du sentiment religieux. Antérieur à sainte Thérèse, car il florissait dans la première moitié du XVIe siècle, s'il en rappelle le groupe par ce qu'il dit du sommeil de l'âme, de la contemplation, de l'extase, il s'en éloigne par la manière dont il présente ses idées : c'est un professeur qui enseigne , et ses livres ressemblent à ceux que composaient lès scolastiques sur la philosophie. Par* mi cette famille de mystiques, il ne cite que Louis de Léon, qui avait comme lui donné une explication du Cantique des cantiques , antérieurement à l'année 1572. Quant aux autres, sainte Thérèse, Jean de la Croix, il ne les nomme pas une seule fois : il ne le pouvait pas, puisque leurs ouvrages n'étaient pas encore publiés ; mais les eût-il connus, qu'il n'en resterait pas moins étranger à leur école.

cruels, ambitieux, insolents, querelleurs. En un mot, elle renferme des semences de tous les crimes et de tous les dérèglements des hommes. » (Nicole.) « Voilà le monstre que nous renfermons dans notre sein. Il vit et règne absolument en nous, à moins que Dieu n'ait détruit son empire en versant un autre amour dans notre cœur. Il est le principe de toutes les actions qui n'en ont point d'autre que la nature corrompue. » (Le même.)

Un autre Franciscain, qui eu réalité ne lui appartient pas non plus, semblerait pourtant s'en rapprocher davantage, non par plus d'ardeur dans le sentiment, mais par plus de spontanéité et d'abandon dans l'expression. C'est Diego de Stella (1524-1598), orateur célèbre en son temps, et confesseur du car* dinal Granvelle *. S'il n'avait écrit que son traité De la vanité du monde, longue suite de chapitres sur l'inanité des choses d'ici-bas et sur les moyens de se bien conduire % il ne serait qu'un moraliste ascétique ; mais ses Méditations sur V amour de Dieu révèlent en lui une âme portée à l'enthousiasme religieux et à la tendresse mystique.

1 André Schottus et la Bibliotheca ecclesiastica disent qu'il fut évoque; Nicolas7 Antonio en doute. Cf. Bibî. hispan.,t.l> p. 217; — Bibl. ccc/., chap. ni, p. 117; — Table universelle, 1. 1, col. 1319- 1820} — Tïcknor,t. III, p. 428, note 36.

2 Salamanque, 1574; Trad. française, Lyon, 1609. —Voici la liste de ses autres ouvrages. — En latin :

Page 1