‹ Les mystiques espagnols: Malon de Chaide, Jean D'Avila, Louis de Grenade, Louis de Leon, Ste Thérèse, S. Jean de la Croix et leur groupeChapitre 8 sur 18 · III. Explication du Psaume cxxxvi, Cologne · texte numérisé non relu

III. Explication du Psaume cxxxvi, Cologne

IV. Contre tous les hérétiques de son temps, ouvrage qui lui est attribué par Drandus, mais qui est inconnu à Wadding et à Schottus. — En espagnol :

Y. Vie, louanges et excellence du bienheureux évangéliste S. Jean, Lisbonne, 1554; VI. Méditations sur l'amour de Dieu, Salamanque, 1578; VU. De l'amour du monde.

« En notre âge, dit saint François de Sales , plusieurs en ont écrit (de l'amour divin), desquels je n'ai pas eu le loisir de lire distinctement les livres, ains seulement par-ci par-là, autant qu'il était requis pour. voir si celui-ci pourroit encore trouver place. » Dans le nombre, « Diègue Stella, de l'Ordre de saint François, » a fait un traité sur la matière a grandement effectif et utile pour l'oraison. » Ses Méditalions sont en effet une sorte de traité de l'amour de Dieu, mais nullement didactique. Il parle de l'amour non pas en métaphysicien comme Malon de Chaide, en psychologue comme Jean des Anges, mais plutôt en directeur de conscience doublé d'un sermonnaire, d'une manière plus générale. et avec une entente du sujet plus exclusivement pratique. Chaque méditation est le développement d'une idée propre à inspirer ou à expliquer l'amour divin, avec l'allure irrégulière de morceaux détachés, sans autre ordre que celui même où* elles s'offraient à l'esprit de l'auteur, sans autre lien que l'unité du sujet. La matière est riche, la pensée de l'écrivain abondante : il ne craint pas les redites, reprenant à son aise une amplification déjà indiquée pour l'abandonner encore et y revenir de nouveau. Cette liberté ne le sauve pas toujours de la monotonie du ton, trop généralement exclamatif. Néanmoins on peut dégager de cet ensemble quelque peu diffus et confus un certain nombre de points dont nous allons rendre compte.

La métaphysique, je l'ai déjà dit, n'y tient pas une grande place : çà et là, quelques énoncés incidemment relatifs à la nature divine. Ainsi Dieu est l'être infini, « dont le centre est partout et la circonférence

nulle part *. » Il connaît toutes choses en lui-même, et pour les connaître il n'a pas besoin qu'elles existent ni qu elles agissent. Il n'y a en lui ni changement ni accident, ce qui serait une imperfection; aussi quand nous le voyons produire quelque acte nouveau, ne disons pas que c'est par l'effet d'un nouveau vouloir : éternelles devant ses yeux, les choses ne sont nouvelles que pour nous. Il est : le oui ni le non n'existent pour lui, no hay en ti si ni no, porque tu si, permanece para siempre fiel, y verdadero 2. Les perfections divines sont bien différentes des qualités que possèdent les créatures : « N'imaginez pas un Dieu sage, puissant, beau à la manière d'un homme ou d'un ange : l'ange et l'homme sont bons par accident, Dieu par essence et substantiellement; nulle bonté, nulle beauté ne viennent s'adjoindre à la sienne pour le rendre plus beau ou meilleur ; la bonté ne s'ajoute pas à sa nature par surcroît, mais il est la bonté, la beauté, la sagesse, la puissance infinies et Sans limite. Et ainsi de tous ses autres attributs, qu'il ne possède pas, comme l'homme ses qualités, de nom et par participation, mais essentiellement. Toutefois n'étendez pas cette analogie aux autres propriétés naturelles, n'appelez pas Dieu blancheur, ou

1 Meditaciones devotisimas del amor de Dios, hechas por el P. Fr. Diego de EsteUa, de la orden de nuestro Padre San Francisco. Madrid, 1781, in-12. Médit, xxin, t. I, p. 156 : « .... Guyo centro esta en todo lngar, y la circunferencia, 6 fin en ninguna parte.» — Cf. Pascal, Pensées.

2 Médit, xiii, 1. 1, p. 87-89. — Cf. Saint François de Sales, Traité de V Amour de Dieu, liv. II, cbap. H : Qu'il rïy a en Dieu qu'un seul acte, qui est sa propre divinité. T. I, p. 72 et sq.

couleur, comme vous l'appelez puissance ou sagesse, car il n'est pas blanc ni coloré, comme il est sage ou puissant. » Ne dirait-on pas d'une réminiscence des idées platoniciennes, quand Socrate discute s'il existe une idée en soi, par suite en Dieu, des choses vulgaires ou viles, d'un lit, d'un poil ' ?

Difficilement compris, Dieu est facilement connu pas ses œuvres. Tout ce que je vois me convie à te connaître, ô mon Seigneur et mon Dieu. Gomme la flèche ne s'arrête pas au milieu des airs, mais les traverse et va devant elle à son but , ainsi nos pensées ne doivent pas s'arrêter aux choses créées, mais aller à la fin dernière de la création. Aveugle qui n'est pas illuminé de ses clartés, sourd qui n'entend pas la voix universelle proclamer son auteur, muet qui ne se répand pas en louanges, insensé qui ne remonte pas de l'effet à la cause et de l'œuvre à l'ouvrier. En chaque créature comme en un miroir éclate l'omnipotence , la majesté du créateur. Le sens ouvre la porte à l'imagination , et la raison nous fait concevoir la souveraine bonté, la sagesse souveraine. C'était assez des statues de Phidias, des tableaux d'Apelles pour révéler le génie de l'artiste même à ceux qui ne l'avaient jamais vu : quels indices de l'éternel architecte que les splendeurs du ciel , l'harmonie des mondes, concert divin, suave mélodie qui enchante l'âme et la transforme en Dieu ! Abaissons nos regards sur ce globe :

I Médit. Lin, t. II, p. îî-23. — Cf. Platon, le Parmenide, la République.

Qui donne aux fleurs leur aimable peinture? Qui fait naître et mûrir les fruits*?

Qui a disposé toutes choses pour l'usage et les nécessités de l'homme? L'homme lui-même, quelle œuvre admirable! La stature droite indique la dignité de son être ; placés vers le milieu de la tête, les deux yeux lui permettent de discerner ce qui lui est convenable ou nuisible, et malgré leur petitesse, ils embrassent tous les objets du monde, cieux, montagnes, vallées, plaines, océans. Et la main, quel artisan avec le plus fin métal eût fabriqué un instrument d'une telle perfection , assez souple pour s'ouvrir, se fermer, travailler continuellement sans se gâter jamais ! Si les mains du laboureur étaient d'or, elles seraient usées en une année, et cent années n'usent pas l'œuvre de Dieu, faite d'un peu de poussière ! Que dire des oreilles, des narines, de la bouche, de la langue, des dents, enfin de toute cette merveilleuse machine du corps humain2? Mais qu'est-

i T. I, p. 12: «4 De donde se sacan los matices de las yerbas, la dulzura de los frutos, las pinturas de las aves, y hermosura' del mundo ?» — Cf. Fénelon, Traité de l'existence de Dieu, 1" partie, chap. 1 et 2.

2 Médit, xxvi, 1. 1, p. 258-26*. — Cf. Fénelon, 1™ partie, chap. ïf : « Le corps est pétri de boue, mais admirons la main qui Ta façonné... — L'homme est le seul de tous les animaux qui est droit sur ses pieds; par là, il a une noblesse et une majesté qui le distinguent même au dehors de tout ce qui vit sur la terre... — Les deux yeux sont égaux, placés vers le milieu et aux deux côtés de la tête, afin qu'ils puissent découvrir sans peine de loin, à droite et à gauche, tous les objets étrangers, et qu'ils puissent veiller commodément a toutes les parties du corps... Ces yeux sont des espèces de miroirs où

elle en comparaison de l'âme ? Si Diego de Stella, après s'être montré, par échappées, il est vrai, presque l'égal de Fénelon, ne s'élève pas, quand il aborde l'âme, à la même hauteur, s'il n'entre pas dans la magnifique analyse de cette raison « qui est le Dieu que nous cherchons, o il fournit cependant quelques données psychologiques qui méritent d'être recueillies.

L'âme est la vivante image de Dieu. Dieu est un, tout entier en tout lieu, principe de la vie et du mouvement, et gouvernant toutes choses, in eo movemur, vivimus et sumus : l'âme est une, tout entière dans tout le corps et dans chacune des parties du corps qu'elle vivifie, meut et gouverne. Une dans son essence, elle a une triple puissance, végétative, sensitive et rationnelle, participant ainsi de tout ce qui a vie, de la plante, de la brute et de l'ange. Indivisible en tant qu'esprit, elle remplit néanmoins deux , fonctions : habitant le corps» elle lui donne sa vie et sa forme, elle est cette forme même, da vida, y es forma del cuerpo, elle nous rend capables de sentir, de voir, d'entendre, et de toutes les opérations de la s • vie ; en outre elle nous donne la pensée, le raison-

nement, le sens de Dieu, et nous fait vivre non plus seulement de la vie du végétal ou de l'animal, mais de la vie spirituelle, avec les trois facultés de l'in-

se peignent tour à tour et sans confusion, dans le fond de la rétine, tous les objets du monde entier... Les mains sont un tissu de nerfs et d'osselets enchâssés les uns dans les autres, qui ont toute la force et toute la souplesse convenable pour tater les corps voisins, pour les saisir... Les doigts sont faits pour exercer, par la délicatesse et la variété de leurs mouvements, les arts les plus merveilleux... »

lelligence, de la mémoire et de la volonté \ Par là surtout elle est la preuve de la bonté divine : Dieu Ta douée de l'entendement pour le connaître et se connaître elle-même, avec les fins de toute chose, de la mémoire pour se rappeler ses bienfaits, de la volonté pour le mériter en l'aimant, et en l'aimant librement. Car la volonté est libre : l'homme ne possède en * propre qu'un seul bien, la liberté de son vouloir, et par suite de son amour, « Et de quoi d'autre serait-il maître ? De son héritage et de sa maison ? Il peut les perdre malgré lui. De son corps et de ses membres? Il peut en être privé. De sa vie? Il ne dépend pas de lui de la retenir quand elle lui échappe. De son âme? Pas plus que de sa vie, puisque l'âme en est le principe. De son entendement, de sa mémoire ? Ces puissances ne sout pas libres, leur activité est fatale. Que lui reste-t-il, sinon son libre arbitre, caractère essentiel de la volonté ? Voilà la reine dans le royaume de l'âme, à tel point que sans la liberté elle serait un non-sens. Si elle n'était pas libre, elle ne serait pas la volonté. Ni les anges, ni les hommes, ni les démons ne peuvent nous en déposséder, Dieu même respecte ce don magnifique qu'il nous a fait : il Tin- . , <*

spire, la conseille, la persuade, il ne la contraint pas. »

Ce libre amour, « fils d'une mère libre, » est le lien entre Dieu et l'homme. Tout être a une fin, la fin de

1 Médit. XXXIV, t. 1, p. 246. — Médit XXXVII, t. I, p. 270-271. — Médit, xlvi, 1. 1, p. 843 : « Esta vida corporal no es otra cosa sin tener el nombre dentro en si una anima, que da forma al cuerpo, mediante la quai sentimos, oimos, vemos, y hacemos todas las operaciones, y efectos de vida.»— Cf. Médit, lxiij, t. II, p. 103-104.

l'homme est le bien ; le bien, objet naturel de la volonté, est attractif parce qu'il est aimable : l'amour y entraîne l'âme comme vers son centre naturel. La pierre qui tombe sous l'action de la pesanteur obéit en aveugle à une force fatale qu'elle ne peut ni braver, ni connaître, ni sentir; l'élan de l'âme amoureuse est volontaire et libre \ C'est ce qui en tait le # prix, et toute la grandeur de l'homme : sans aiqour pas de mérite, et sans liberté pas d'amour. Mais quel est ce bien, et où le rencontrer? Dans les créatures ? Plus on les connaît, moins on les aime, et plus on les possède, plus on les connaît; elles-mêmes crient à l'homme : Pourquoi nous aimer? Pourquoi nous désirer? Nous ne sommes que terre et poussière. Que vois-tu en nous qui ne nous soit étranger? Tout ce que tu aimes , tout ce que tu recherches, tout ce que tu désires, tout ce que tu admires en nous n'est qu'une vaine apparence; nous aimer, c'est se perïre : nous n'existons que pour élever ton coeur à l'amour de celui qui est la vie et qui nous a créées. — Vaut-il mieux s'aimer soi-même? Quoi de plus stérile? L'âme, faite pour l'infini et que les créatures ne sauraient contenter, ne rencontre pas en soi l'accroissement qu'elle demande à l'objet aimé. En aimant elle se donne : « l'amour la vend en échange de l'aimé, et amor vende al amante por et amado. » Quand l'objet est vil, elle y perd ; mais si c'est Dieu qu'elle aime, elle donne moins pour avoir plus 3.

1 Médit. LXIII, t. II, p. 10*-t05. — Médit, viil, t. I, p. 4.7, 49, U. — Médit. XH, 1. 1, p. S4. — Médit LU, t. U, p. 89. — Médit lot, t. Il, p. 123-124.

2 Médit, XLIX, U I, p. 366-371. — Médit Vil, U I, p. 44.

L'amour divin , seul amour vraiment unitif , est aussi le seul qui puisse nous sauver, par lui seul le salut est dans la main de chacun. Dieu n'a pas décrété qu'on se sauvât par l'aumône, les pauvres seraient exclus ; par le jeûne, impossible aux infirmes; par la science et la sagesse : que deviendraient les ignorants et les pauvres d'esprit? par la virginité : que deviendraient les gens mariés ? par la pauvreté : que deviendraient les riches? Autant de prétextes, autant d'exclusions. Mais l'amour est nôtre, il dépend de nous, il est commun à tout état, à tout âge, à tout sexe : nul n'est infirme, nul n'est pauvre, nul n'est vieux pour aimer. Le Christ a promulgué pour tous la loi nouvelle, la loi d'amour \

Dieu doit donc être le seul objet de l'amour : tel est le cri de la nature entière, « Toutes les créatures, Seigneur, me disent de t' aimer, chacune d'elles a un langage pour publier ta grandeur et ta bonté. La beauté des cieux, la clarté du soleil et de la lune, les feux des étoiles et des planètes, le cours des fleuves, la verdure des champs, l'éclat et la diversité clés fleurs, tout ce qu'ont produit tes mains divines, ô Dieu de mon cœur, Epoux de mon âme, tout cela me crie de t aimer. Tout ce que je vois me convie à ton amour, et me reprend quand je ne t'aime pas. Je ne puis ouvrir les yeux sans apercevoir des témoins de ta sagesse, ni les oreilles sans entendre les témoins de ta bonté : tout ce que tu as fait, Seigneur, m'ap-

1 Médit. UX, t. Il, p. 70-7*. — Médit XXV, t, I, p. 170-171. — Médit. XUII, p. 315. — Médit XLïV, p. 324-329. — Médit Lî, t. II, p. 5.

prend qui tu es. Toute la création révèle ton amour ; l'Ecriture, en parlant d'elle, dit que l'esprit de Dieu flottait sur les eaux : l'amour divin flotte au-dessus de toutes choses, les gouvernant par sa douce loi. Tout part de cette source vive. Il donne la beauté à tout ce qui existe, et si la vue de notre âme n'était pas obscurcie par les nuages des passions et de IV inour-propre, la première chose qui la frapperait dans la création serait l'amour du créateur. Si la terre me porte et me nourrit, l'amour est le bon jardinier qui le lui a commandé en la créant. Si l'air me rafraîchit et me permet de respirer, c'est l'amour qui le lui a ordonné. Si l'eau nous est utile, nous fournit ses poissons, court impétueusement vers la mer d'où elle est sortie, c'est pour obéir au commandement de l'amour. Si le feu donne sa chaleur, le ciel sa lumière et ses influences pour produire dans la terre des substances diverses, tout cela est à mon usage, à l'usage de l'unique ami que l'amour s'est ménagé sur la terre. Que sont, 6 mon Dieu, les éléments, les oiseaux, les animaux, les cieux et les planètes, sinon des charbons ardents avec lesquels tu mets le feu à nos cœurs ? Que sont le soleil, la lune, les cieux et la terre, sinon des joyaux que la main répand pour nous faire connaître ton amour? Chaque matin, ô mon âme, tu trouves à ton réveil l'univers entier qui t'attend pour te servir, et pour qu'en revanche tu paies en son nom la dette de libre amour que seule tu dois à ton créateur et au sien. Toutes les choses t'excitent à l'aimer, toutes te demandent de remplir leur obligation. La voix universelle de la création t'y invite, et proclame sa majesté, sa beauté et sa gran-

deur. Les ci eux, Seigneur T racontent ta gloire, le firmament annonce les œuvres de tes mains, et les hommes sont inexcusables de ne pas l'ouïr. Le ciel silencieux manifeste ta gloire, et nous apprend quel sera le séjour de tes élus, puisque tu découvres déjà tant de merveilles à des yeux mortels. Quelle richesse est la tienne , toi qui te sers de lumières si riches! Quel art a pu produire un travail si exquis, une clarté si vive, des influences si diverses, des mouvements si variés, sans aucune erreur? Job a raison de demander : Qui racontera l'ordre des deux et dira leurs mouvements? 0 mon cœur alourdi, comme le désir de contempler tant de grandeur te soulève jusqu'aux demeures célestes ! Combien grande est la maison du Seigneur, combien vaste le lieu où il réside ! Je verrai les cieux , œuvre de ses mains, et la lune et les étoiles qu'il a créées. Oui, tout ce que je vois, ô Dieu, me commande de t' aimer. Et j'en puise en moi-même un nouveau motif, quand je Qie* tourne vers ce petit monde, qui est l'homme, et que je plonge mes regards dans mon âme. J'entends le psalmiste qui dit : En moi je connais ta science admirable. De la connaissance de moi-même je passe à la connaissance de ta profonde sagesse. C'est pourquoi ton prophète Isaïe dit aux pécheurs : Tournezvous vers votre cœur, méchants. En vous-même vous verrez qui est votre Dieu * . »

Oui, il est contre nature de ne pas l'aimer, ce Dieu

1 Médit, i, 1. 1, p. 1-6. — Ce début de l'ouvrage, que j'ai traduit tout en long, donne une juste idée de la manière de l'auteur, avec ses qualités et ses défauts.

134 CHAP1TRB II.

créateur et providentiel. La brute est reconnaissante d'un bienfait : l'homme seul refuse à son Maître l'obéissance et l'amour; seule, la créature raisonnable se révolte contre son Dieu. Elle est née pour commander aux bêtes, et les bêtes lui enseignent son devoir d'amour et de gratitude f ! Que dis-je? La nature même inanimée le lui apprend. Si un peintre avait tracé sur la toile une figure d'une grande beauté, qu'il eût pu lui donner la vue et le sentiment pour se voir et connaître son auteur, combien cette figure ne l'aiinerait-elle pas? Que ferait-elle sinon de chérir, de bénir, de glorifier et d'honorer celui qui l'aurait faite si belle, si admirable et si admirée? Ne serait-elle pas jour et nuit occupée à lui rendre grâces? Et toi, mon âme, qui n'es pas seulement l'œuvre d'un peintre merveilleux, mais sa propre* image , tu ne le bénirais pas, tu ne l'aimerais pas sans cesse s ! Il est ton ami le plus sûr, ton libérateur, ton rempart, ton refuge, ta fin dernière et comme le pain qui doit te rassasier, hartura; il est la beauté, incorruptible * éternelle, beauté qui ne passe pas comme la fleur éphémère de la beauté terrestre. Il est là bonté, il est le souverain bien : si le bien est l'objet de la volonté, pourquoi mon cœur ne t'aimerait-il pas de toutes ses forces, ô mon Dieu? Quand

1 Médit LXXI, t. II, p. 173. — Médit. LX, t. II, p. 81-82 : 0 hombre ! pregunta à los brutos irracionales, que ellos te enseûarân : se discipulo de las bestias, tu que fuiste criado seûor de ellas. — Médit, xx, t. I, p. 134.

2 Médit, xxxiv, t. I, p. 249-250. — Une réminiscence de cette comparaison a pu donner à Saint François de Sales l'idée d/e l'allégorie célèbre de la statue, bien qu'employée dans un autre sens.

nous aimons le mal, ce n'est pas en tant que mal, mais parce que sous la trompeuse enveloppe du bien il séduit notre volonté, qui autrement s'en détournerait avec horreur '. Mais Dieu est le bien par essence. Sa bonté ne fait acception de personne, elle s'étend jusque sur les infidèles et les ennemis de Ba loi : le soleil brille pour les méchants et pour les bons. Il a eu pitié du larron sur la Croîs, il n'a pas méprisé la pécheresse qui embrassait ses pieds, il ne s'est pas détourné de la femme adultère. Il aime ses créatures, il les a aimées le premier, de toute éternité ; l'amour appelle l'amour et ne se paie que d'amour. Enfin il faut l'aimer pour ses œuvres, pour lui, pour nous, parce qu'il est Créateur, parce qu'il est Dieu , parce qu'il est nôtre. Nous rçous aimons, nous aimons ce qui est à nous : Dieu s'est fait nôtre par Jésus-Christ.

Mais qu'est-ce qu'aimer Dieu? Distinguons entre la fin et les moyens de l'amour. On ne peut faire une plus grande injure à Dieu que d'aimer ses dons plus que lui-même. L'épouse blesse son époux, quand elle préfère à sa personne les joyaux et les pierreries dont il lui fait présent. Si vous n'êtes un esclave, un vil mercenaire, aimez Dieu pour lui-même, ne cherchez que lui, contentez- vous avec lui seul , « quelque avide que vous soyez. » Si un fils obéissait à son père non parce qu'il est son père, ni par piété filiale, mais pour s'assurer son héritage, il mériterait d'être déshérité, au profit de celui qui aurait fait son de-

1 Médit, iv, t, l, p. 19. Tbèse toute platonicienne ; c'est celle que

Socrate soutient dans le Gorgias contre Polus.

voir avec désintéressement. L'héritage de l'homme, c'est la vie éternelle : celui-là sera déshérité, qui aspire non à Dieu, mais à la récompense que Dieu donne, « Qgc si, par impossible, je pouvais goûter la gloire des élus avec la vue de la divine essence, l'ayant offensé, ou brûler dans l'enfer en souffrant toutes les peines que souffrent les damnés, mais étant bien avec toi, j'aimerais mieux être torturé au plus profond de la géhenne en possédant ta grâce, que de goûter ta gloire en l'ayant offensé. Ma gloire est que tu sois satisfait de moi, mon enfer que tu en sois mécontent. Accorde-moi ta grâce et fais de moi tout ce que tu voudras. Donne-moi ton saint amour et dispose de moi à ta volonté : si elle est que j'endure tous les lourments de l'enfer, je serai dans l'enfer comme dans le paradis, puisque je t'y servirai et y ferai ta volonté. Si j'ai horreur de ce séjour maudit, c'est moins pour les châtiments qu'il recèle que parce que je sais que ses habitants sont tes ennemis; si j'aspire au bonheur éternel et à la gloire des cieux, c'est moins pour ma satisfaction et par jouissance personnelle que parce que je sais que les élus sont tes amis, et assurés de ne jamais t' offenser. Le seul désir de mon âme est de ne t'offenser jamais, de persévérer sans cesse dans ton saint amour \ »

N'est-ce pas excéder les forces humaines? Non, Dieu n'exige pas l'impossible. Il noue commande de l'aimer de tout notre pouvoir, de tout notre cœur, mais si nous sommes tenus de ne jamais l'offenser (précepte négatif], nous ne le sommes pas de l'aimer

1 Médit, ni, t. I, p. 12-15. — Cf. Médit, xu, p. 301.

de l'hoDii toujours actuellement (précepte positif). Dieu nous lérité, (jQji oblige seulement à l'aimer plus que quoi que ce soit se que fi au monde, à tenir son amour en plus grande estime uvais gofe et à plus haut prix que tout le reste. Il ne nous inine essaie terdit pas les autres affections, ni ne nous défend d'en m souk pleurer la perte. Le vassal aime son seigneur, ce qui mnés à ne l'empêche pas d'aimer son voisin : que celui-ci 3 torture i périsse, il en sera plus affecté que de la mort de son t la grifi seigneur ; et pourtant il estime plus l'amitié de son JKa "lot seigneur que celle de son voisin, il tient plus à la conçue taf server, il redoute plus d'en être privé, et s'il lui fallait lis de v de t00*6 nécessité choisir, il aimerait mieux déplaire tint amor à son voisin qu'à son seigneur. 11 en est ainsi de l'aouej'£ mour de Dieu et de l'amour des semblables. Celui iansh 4U* fcit assez de cas du premier pour lui sacrifier au erviraif besoin n'importe quelle affection humaine, celui-là m.. véritablement aime Dieu par dessus toutes choses, et cèkf accomplit la loi \

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rjoè 111.

es él&

Des trois auteurs dont il vient d'être question, aucun n'a composé un traité complet de l'amour de Dieu, mais ils en fournissent les éléments et suppléent l'un l'autre aux lacunes qu'ils présentent 'e"f chacun de son côté. Ni Jean des Anges, ni Malon de

Chaide ne doivent être rangés parmi les sources où saint François de Sales a puisé, et qu'il indique lui-

1 Médit L, t. I, p. 874-178. — Médit. LY, U II, p. 86.

138 CHAPIIHE U.

même : moins analyste en psychologie que le premier, moins enclin à la métaphysique que le second, il les aurait moins goûtés qu'il n'a fait de Diego de Stella. Entre son Traité de V amour de Dieu et les Méditations de celui-ci, il existe en effet des analogies explicables par la communauté du sujet et par les réminiscences qu'avait dû laisser dans son esprit la lecture de l'auteur espagnol.

Aucun des deux n'est philosophe, ils répètent la doctrine de l'Eglise, mais Diego de Stella s'étend plus longuement sur la preuve de l'existence de Dieu parles causes finales. Leur psychologie, comme celle de Malon de Chaide (car tout mystique est psychologue à quelque degré), où se retrouve ta double influence d'Aristote et de saint Thomas, n'est pas sans couleur d'animisme. On a vu comment Diego de Stella parle de l'âme, principe vital qui informe et vivifie le corps. François de Sales dit de son côté : « Nous n'avons qu'une âme, Théotime, et laquelle est indivisible, mais en cette âme il y a divers degrés de perfection, car elle est vivante, sensible et raisonnable, et selon ces divers degrés elle a aussi diversité de propriétés et inclinations, par lesquelles elle est portée à la fuite ou à l'union des choses*.. Or, cette inclination ne procède d'aucune connaissance... ains seulement d'une propriété occulte et secrète... secondement, nous avons en nous l'appétit sensitif... En troisième lieu, en tant que nous sommes raisonnables, nous avons une volonté... » Voici un autre passage, où l'âme est manifestement donnée comme étant le principe de la vie : « Quand l'ardeur du saint amour est grande, elle dohftc tant d'assauts au cœur,

elle le blesse si souvent, elle lui cause tant de langueurs, elle le fond si extraordinairement, elle le porte en des extases et ravissements si fréquents, que par ce moyen l'âme presque toute occupée en Dieu, ne pouvant fournir assez d'assistance à la nature pour faire la digestion et nourriture convenable, les forces animales et vitales commencent à manquer petit à petit, la vie s'accourcit et le trépas arrive f. »

Quant aux facultés, ils les considèrent tous les deux de la même manière, donnant la prééminence à la volonté, parce que son objet est le bien. La volonté est libre ; le libre arbitre ne périt pas par la grâce ; il est proprement la liberté d'aimer ; l'amour est la source de toutes les autres passions ; c'est par lui qu'elles sont bonnes ou mauvaises : il a donne le branle à tout le reste, » à commencer par la volonté, o La volonté gouverne toutes les autres facultés de l'esprit bumain ; mais elle est gouvernée par son amour, qui la rend telle qu'il est. Or, entre tous les amours celui de Dieu tient le sceptre, et a tellement l'autorité de commander inséparablement unie et propre à sa nature, que s'il n'est le maître, incontinent il cesse d'être et périt, » L'amour est plus qu'un sentiment passif, il est un acte, ce un mouvement » déterminé par la première émotion que le bien suscite en la volonté, et terminé à l'union spirituelle avec Dieu8.» Ici, Pévêque de Genève se rapproche pour un instant, de Jean des Anges et de Malon de

1 Liv. I, chap. xi, 1. 1, p. 42-43. — Liv. VII, chap. x, t. II, p. 41.

2 liv. 1, chap. vi, t. I, p. 18 ; chap. vn, p. 20; chap. m, p. 8 ; chap. x, p. 33. — Liv. II, chap. xn, p. 114 ; chap. xv, pi 125.

140 CHAPITRE n.

Chaide, plus que de Stella ; ce dernier, moins méthodique et moins complet, ne se propose pas d'ailleurs, comme François de Sales, de « représenter l'histoire de la naissance, du progrès, de la décadence, des opérations, propriétés, avantages et excellences de l'amour divin, o Aussi ne faut-il pas s'étonner chez lui de l'absence d'un développement qui est considérable chez François de Sales, celui qui concerne les degrés de l'oraison mystique, sous l'inspiration manifeste de sainte Thérèse et de Jean de Jésus Maria. Méditation, contemplation, recueillement, quiétude, écoulement de l'âme en Dieu, union, ravissement, extase, le directeur de Mme de Chantai parcourt et décrit toutes les stations de la \ie intérieure. Son livre, sous apparence de traité, n'est au fond qu'une œuvre de direction composée expressément pour les religieuses de la Visitation et sur les instances de leur fondatrice. Ecrit, comme il le déclare lui-même, ce naïvement et simplement, sans art et encore plus sans fard, » il n'a rien de scolastique, et à ce dernier titre il est de la même famille que les Méditations espagnoles ; mais celles-ci laissent voir parfois plus de recherche, moins de gracieux abaivdon. Le bon évêque de Genève n'a .pas l'éloquence de Stella, il n'y vise pas non plus ; toujours simple» uni, il évite la monotonie inséparable du ton soutenu sans relâche. Sans rien avoir de la véhémence de sainte Thérèse, il la rappelle par le naturel et le bonheur des comparaisons ; celle qu'il préfère pour peindre les innocentes amours de l'âme et de Dieu, est celle du petit enfant attaché, collé à la mamelle nourricière, enfoui dans le sein maternel.

Mais un point où il aboutit ainsi que Stella, ainsi que M al on de Chaide, c'est le pur amour, l'amour désintéressé de Dieu.. Dieu, pour lui comme pour eux, est avant tout le souverain bien, l'être souverainement aimable ; l'amour, le principe de la vie spirituelle, cr l'abrégé de toute la théologie. » Le triomphe de Pamour, c'est de voir la volonté « indifférente, » autrement dit, « réduite et trépassée en la volonté de Dieu. » Celui qui aime véritablement « est conduit par la divine volonté comme par un lien très aimable; et partout où elle va, il la suit : il aimerait mieux l'enfer avec la volonté de Dieu, que le paradis sans la volonté de Dieu. Oui, même il préférerait l'enfer au paradis, s'il savait qu'en celui-là il y eût un peu plus du bon plaisir divin qu'en celui-ci- : de sorte que si, par imagination de chose impossible, il savait que sa damnation fût un peu plus agréable à Dieu que sa salvatiQii, il quitterait sa salvation et courrait à sa damnation. » On reconnaît, non seulement la pensée, mais presque le langage de Stella. Oui, c'est Dieu qu'il faut aimer et pas soi-même, non plus que le plaisir d'aimer, ce Les jeunes petits rossignols s'essayent de chanter au commencement pour imiter les grands ; mais étant façonnés et devenus maîtres, ils chantent pour le plaisir qu'ils prennent en leur propre gazouillement... Ainsi nos cœurs, au commencement de leur dévotion, aiment Dieu pour s'unir à lui, lui être agréables, et l'imiter en ce qu'il nous a aimés éternellement ; mais petit à petit étant duicts et exercés au saint amour, ils prennent imperceptiblement le change, et en lieu d'aimer Dieu pour plaire à Dieu, ils commencent d'aimer pour le plaisir qu'ils ont eux-

mêmes es exercices du saint amour ; et en lieu qu'ils étaient amoureux de Dieu, ils deviennent amoureux de r amour qu'ils lui portent, ils sont affectionnés à leurs affections, et ne se plaisent plus en Dieu, mais au plaisir qu'ils ont en son amour, se contentant en cet amour, en tant qu'il est à eux, qu'il est dans leur esprit, et qu'il en procède. Car encore que cet amour sacré s'appelle amour de Dieu, parce que Dieu est aimé par icelui, il ne laisse pas d'être nôtre, parce que nous sommes les aimants qui aimons par icelui. Et c'est là le sujet du change : car au lieu d'aimer ce saint amour, parce qu'il tend à Dieu qui est l'aimé, nous l'aimons parce qu'il procède de nous qui sommes les amants. Or, qui ne voit qu'ainsi faisant, ce n'est plus Dieu que nous cherchons, ains que nous revenons à nous-mêmes, aimant l'amour en lieu d'aimer le bien-aimé...1? »

Ce n'est pas là du quiétisme. Ni François de Sales, ni les Espagnols d'où il procède en une certaine mesure n'enlèvent à l'âme toute activité pour la réduire à l'état de passive inertie 2, et en préférant hypothétiquement l'enfer au paradis, ils ne font que répéter l'hyperbole métaphorique de tous les saints et de tous les mystiques chrétiens : « Grande folie de vouloir être sage d'une sagesse impossible, » dit François de Sales, pour qui l'amour de Dieu n'équivaut nia

1 Liv. IX, chap. x, t. il, p. 149-150; chap. xv, p. 172; chap. iv p. 130. — Cf. Liv. I, chap. m ; Liv. X, chap. in.

% La comparaison même de la statue (Liv. VI, chap. u, t. I, p. 34^-350), n'exprime que l'entier abandon à la volonté de Dieu et la quiétude parfaite de l'âme, mais elle ne supprime pas la conscience et la pensée.

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l'impossible effort d'une ambition insensée, ni surtout à l'égoïsme, comme Diego de Stella, et vraisem hlahlement d'après lui, il proolame hautement que Dieu ne condamne pas l'amour du prochain : « Qui dit tout ne forclôt rien, et toutefois un homme ne laissera pas d'être tout à Dieu, tout à son père, tout à sa mère, tout au prince, tout à la république, tout à ses amis, en sorte qu'étant tout à un chacun, il sera encore tout à tous. Or, cela est ainsi, d'autant que le devoir par lequel on est tout aux uns, n'est pas contraire au devoir par lequel on est tout aux autres. L'homme se donne tout par l'amour, et se donne tout autant qu'il aime : il est donc souverainement donné à Dieu , lorsqu'il aime souverainement sa divine bonté. Et quand il s'est ainsi donné, il ne doit rien aimer qui puisse ôter son cœur à Dieu. Or, jamais aucun amour note nos cœurs à Dieu, sinon celui qui lui est contraire. Sara ne se fâche point de voir Ismaël autour du cher Isaac, tandis qu'il ne se joue point à le heurter et piquer ; la divine bonté ne s'offense point de voir en nous des autres amours auprès du sien, tandis qu'ils conservent envers lui la révérence et soumission qui lui est due... Je fais hommage au prince souverain ,x et je le fais encore au subalterne; j'engage donc envers l'un et envers l'autre toute ma fidélité, et toutefois je ne l'engage pas totalement ni à l'un ni à l'autre ; car en celle que je prête au souverain, je n'exclus pas celle du subalterne, et en celle du subalterne je ne comprends pas celle du souverain... Jacob aime Dieu comme son Dieu sur toutes choses et plus que soi-même; il aime Rachel comme sa femme, sur toutes les autres femmes, et

comme lui-même. Et l'un des amours n'est point contraire à l'autre, puisque celui de Rachel ne viole point les privilèges et avantages souverains de celui de Dieu. »

Jean d'Avila.

Moins dogmatique que les écrivains à la suite desquels nous l'avons étudié, plus spontané dans l'expression de son catholicisme mystique, Diego de Stella, chez qui François de Sales, héritier du mysticisme espagnol, avait reconnu la marque de famille, est comme la transition au groupe de sainte Thérèse. J'ai déjà indiqué les motifs de cette division. Je ne veux pas dire que tous les personnages compris sous cette dénomination, un peu vague à dessein, aient entre eux des rapports de maître à disciple, des liens de filiation directe et ininterrompue ; j'entends seulement qu'il y a ici possibilité de saisir et de garder un fil qui les relie entre eux comme les anneaux d'une chaîne. Bien qu'à proprement parler, sainte Thérèse n'ait pas eu de maîtres, au sens où l'on prend ce mot dans l'école, elle a consulté Jean d'Âvila, qui avait été chargé de l'examen d'un de ses ouvrages ; elle a correspondu avec Louis de Grenade, qui est à certain» égards un disciple de Jean d'Âvila ; ses œuvres ont été éditées

par Louis de Léon, qui, sans l'avoir jamais vue,

s'était sur la fia de sa vie nourri de la moelle de ses écrits après avoir goûté ceux de Louis de Grenade ; quant à Jean de la Croix, Jérôme Gratian et d'autres, ils sont manifestement ses coadjuteurs et ses héritiers. Après eux , le même mouvement mystique, tout en se modifiant en raison de circonstances que nous aurons à apprécier, se continue sous l'inspiration primitive, quoiqu' altérée, de la réformatrice du Carmel.

Nous commencerons donc par Jean d'Avila.

Il naquit l'an 1500, d'une famille considérée, à Àlmadovar del Campo, dans l'archevêché de Tolède. 11 fit ses études à cette célèbre université d'Âlcala, que venait de fonder Ximénès, et il y eut pour maître de philosophie le P. Dominique de Soto, célèbre alors par ses Commentaires sur saint Thomas. Ordonné prêtre, il favorisa l'enseignement de la théologie et même de la philosophie dans les principales villes de l'Andalousie, notamment à Cordoue. On lui dut aussi à Baëza l'institution d'un collège de prêtres qui fut l'origine de l'académie de ce nom. Mais, par vocation il était spécialement directeur de consciences et prédicateur : ses lettres de direction forment une partie considérable de ses œuvres, et on l'a surnommé el Apostoi de la Andalucia. Il ne put néanmoins se dérober à la défiance des Inquisiteurs ; interrogé en 1534, il se justifia, et lui-même fut commis dans la suite à l'examen des erreurs de Madeleine de la Croix et des doctrines de sainte Thérèse. Toutefois, s'il faut en croire Lho rente, un de ses ouvrages aurait encore été mis à l'index en 1559, date sinistre des pre-

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miers « autos da fe 9 de protestants. Il mourut le 10 mai 1569 V

Comme sermounaire, nous ne pouvons l'apprécier que par analogie et d'après quelques-unes de ses lettres qui sont, comme Ticknor le remarque avec assez de justesse, de véritables sermons. Elles dénoteraient une éloquence vive et naturelle, une facilité de parole un peu diffuse par instants, mais prenant sa source dans l'émotion intérieure et la force de la conviction ; du mouvement, des images, parfois de l'obscurité et quelques taches du mauvais goût. J'imagine que Jean d'Avila n'écrivait pas ses sermons et parlait, comme le voulait Fénelon, d'abondance de cœur; la réponse qu'on lui attribue, à un prédicateur qui lui demandait des conseils est bien dans cet esprit : « Ce qu'il y a de mieux, c'est d'aimer beaucoup Jésus-Christ. )>

Comme écrivain religieux < et directeur de consciences, il nous est parfaitement connu par ses nombreux écrits1. Je n'ai pas dessein d'entrer, à propos

1 Vida y virtudes del vénérable Varon el maestro Juan de Avila, édxt. cit., t. I, p. 32-37. — Lhorente, Histoire de l'Inquisition, t. II, p. 7 et 428. — Bibl. eccl. Aub. Mirœi, 1649, cap. LMXVIII, p. 82.

2 En voici la liste :

I. Règles fort utiles pour marcher dans le chemin du Seigneur (au nombre de trente-deux) ;

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