‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 16 sur 63 · UN DIRECTEUR EST TOUJOURS UN MAITRE · texte numérisé non relu

UN DIRECTEUR EST TOUJOURS UN MAITRE

Madame, je vous le dis, un professeur sortant de riluiversité, « cette école d'impiété qui ne vit que parce qu'elle est gorgée de privilèges, cette alliée de toutes les révolutions, cet agent dé tous les despotismes, celle eunenaie de toutes les libertés (1), » un professeur de ce genre ne peut pas avoir de place chez vous.

Quand je vois votre curé pencher vers de tels hommes, j'avoue que cette opinion de la part d'un prêtre me parait au moins étrange ; et certainement, si vous continuez à m'houorer de votre confiance, vous ne ferez jamais cette bute.

Le mot magique devant lequel s'incline toute pénitente de ces illustres directeurs venait d'être prononcé.

— Je vous obéirai, mon Père, telle fut la réponse de la comtesse. Le Père Gribeauval lui-même ferait le choix du précepteur de Raphaël et d'une institutrice pour Clémentine.

Revenue à Brindas, madame de Lentilly annonça au curé et à son mari que, toutes réflexions faites, elle préférait avoir pour Raphaël un précepteur ecclésiastique.

— Cela nous a si bien réussi déjà, ajouta-t-elle en regardant le bon curé, qu'il me semble que c'est une raison pour continuer.

Le curé s'inclina devant cette petite flatterie de femme. Hais il comprit que le précepteur n'arriverait à Brindas que passant par la main de jésuites.

Quant au mari, il ne voulut pas intervenir dans cette question. Quelque temps après» madame de Lentilly

(1) L'Univêra, 1868.

8â LBS VTSTIQUES

partait pour LyoD, appelée par une lettre du Père Gribeauval.

Le Père avait trouvé un trésor pour l'éducation de Clémentine. C'étail mademoiselle Rosalie Hangon. Il dit h la comtesse de remercier la s«iinte Vierge, la protectrice des mères chrétiennes, de lui avoir procuré une sainte fiUe qui porterait la bénédiction de Dieu avec elle.

La comtesse avait déjà remar ^ Rosalie, chez Véronique. Ce n'était donc pas un visage nouveau pour elle.

— Auprès de Véronique, dont je ne nie pas Téminenie sainteté et les états vraiment merveilleux, avait dit le jésuite, Rosalie joue le rôle de l'humble violette. Elle ira loin dans le chemin de la perfection. Elle est d'une parfaite obéissance. Nous lui avons commandé de cacher les faveurs vraiment extraordinaires que Dieu lui accorde; et elle nous obéit scrupuleusement. Cependant Dieu rend quelquefois, malgré elle, ces manifestations éclatantes.

Quoique instruite et assez lettrée, elle ne pourrait pas pousser bien loin mademoiselle Clémentine; mais le précepteur que je vous procure, et qui vous arrivera au premier jour, y suppléera.

Seulement, madame, je désire que mademoiselle Ro* salie soit admise à votre table, c'est dans les convenances.

Madame de Lentilly se hâta de consentir à tout. Elle acceptait aveuglément le jeune prêtre que le Père lui proposait. Quant à Rosalie, elle se déclarait trop heureuse d'avoir auprès d'elle cette sainte personne, et comptait bien en faire son amie, en prenant pour modèle sa ferveur et son zèle.

Le jésuite ajouta :

UN DIRECTEUR EST TOCJeUBS UN MAITRE 8S

— Je l'espère bien, roa fille; et je do&aenii l'ordre à Rosalie de vous commiiniquer les faveurs dont Jésus^ Christ et sa sainte Mère la favorisent sans cesse.

Tout était doue réglé, et la maison de afiadame d« Lentilly serait montée selon les vœux du jésuite.

Rosalie avait compris qu'elle ne serait jamais, auprès de Véronique, qu un personnage secondaire; et, depuis quelque temps, elle se demandait comment elle sortirait de la position effacée que lui laissait le rôle éclatant de sa rivale en mysticisme et en révélations. Aussi, quand le révérend lui avait parlé d'entrer chez madame de Lentilly, elle avait exprimé très-sincèrement sa pensée, en lui disant que la position même la plus humble serait acceptée par elle avec joie, du moment qu'elle y verrait la volonté de Dieu. Le jésuite, qui savait ce qu'il y a quelquefois d'orgueil dans certaines humilités, se hâta de la rassurer, en lui apprenant quelles conditions il se proposait de faire en sa faveur.

Dès ce moment, un monde nouveau s'ouvrit devant Rosalie. Elle ne serait plus la doublure de la mystique prAnée parles dominicains. Elle allait travailler pour sa propre gloire, avec des protecteurs autrement puissants, les illustres Pères jésuites. Être maintenant admise à la table de la comtesse, à laquelle elle avait essayé des robes, quel triomphe ! Dieu voulait donc que, par ses rapports avec les grandes dames, elle devint, dans l'Église, l'instrument d'oeuvres éclatantes, qu'elle avait rêvées comme toutes les visionnaires.

Rosalie, qu'on le sache bien, n'était pas absolument une hypocrite; ee n'était pas, sous l'enveloppe féminine, un Tartufe odieux, calculant tousses faits et gestes, mais une tête exaltée, croyant possible que Dieu se servit d'elle. Elle prenait donc son rôle au sérieux,

entendant trè»-bien, toutefois, aider les faveurs divines. Mais, dans ce gâchis de mysticité et d'intrigue, elle aurait eu de la peine à démêler nettement, elle-même, en quoi elle se faisait illusion et en quoi elle en imposait à la crédulité.

Trois mois s'étaient écoulés depuis le mariage de madame de Lentilly, trois mois pendant lesquels elle n'av:iit fait que de rares apparitions à Lyon, négligeant un peu ses devoirs envers les associations des Scapulaires bleus, blancs, rouges, verts, violets, et celles des Saints-Anges, du Cœur agonisant, du Rosaire, du Rosaire vivant, du* Rosaire perpétuel, du Rosaire du très-saint nom de Jésus, de l'Archiconfrérie de Notre-Dame-des- Victoires, de rArchiconfrérie du cordon de saint François d'Assise, du Tiers-Ordre, des Mères chrétiennes, de Tlntercession perpétuelle, et plusieurs autres associations dont elle faisait partie.

La plupart de ces associations avaient eu leurs assemblées hebdomadaires, mensuelles, trimestrielles, an- Quelles, décennales, sans que madame de Lentilly eût paru le moins du monde s'occuper de ces graves événements. Aussi les clameurs des dévotes de Lyon devinrent

bien plus violentes qu'au moment où s'était décidé son mariage.

— J'avais bien prévu, disait douloureusement madame de Sainte-Colombe, que madame de Lentilly abandonnerait ses œuvres de piété et cesserait d'être des nôtres. Avec un mari qui se contente de sa messe du dimanche et de ses pâques, une femme aussi faible de caractère doit infailliblement se perdre. Ah ! son premier mari, quelle différence ! J'aurais mieux aimé lui voir épouser un libre penseur que cet homme soi-disant religieux.

Et, à chaque réunion pieuse dont madame de Lentilly était ou présidente, ou vice-présidente, ou trésorière, et il n*y en avait point où elle n'eût été honorée d'une distinction quelconque, ces éternelles plaintes se renouvelaient.

La réunion semestrielle du conseil de l'Association de sainte Anne était impatiemment attendue. Ce conseil se composait de Véronique, de Rosalie Mangon, de madame de Lentilly et de quatre autres personnes toutes aussi exaltées les unes que les autres. Véronique était l'âme de ce conseil, mais madame de Lentilly en était en quelque sorte le corps. Véronique, sous l'inspiration immédiate de sainte Anne, dirigeait l'œuvre; madame de Lentilly exécutait et donnait les fonds nécessaires h son extension. Elle faisait imprimer les petits livres composés par les dominicains et les cantiques de Véronique, imités de ceux de Marie Alacoque ; elle faisait graver les images du Sacré-Cœur de sainte Anne, frapper les mé* dailles, confectionner les scapulaires, ceux-là étaient violets; le tout était distribué par milliers; et Véronique envoyait dans les missions étrangères, des caisses remplies de tous ces pieux objets avec lesquels les bons missionnaires ne pouvaient manquer de convertir les anthropo*

}>hages, si obstinés qu'ils fussent dans leurs habitudes culinaires.

Le jour de la réunion arriva. Madame de Lentilly était d'ordinaire, avec Véronique, la première rendue. Cette fois Véronique, parut seule. Elle était plus décharnée et plus pâle encore que d'habitude. Quand le cotpseil eut pris place» après les prières d'usage, Véronique dit d'une voix légèrement altérée par l'émotion :

— Mesdames, j'ai une communication à vous faire : Madame la comtesse de Lentilly m'écrit ; elle me prie de la faire remplacer comme conseillère, ses nouveaux devoirs ne lui permettant que de rester simple associée.

Des exclamations se firent entendre.

La sainte poursuivit :

— Madame de Lentilly a joint à sa lettre cinq mille francs en billets de banque pour les besoins de l'association. Grâce aux offrandes des bonnes âmes« nous garderons cette somme pour les dépenses imprévues; d'autant plus que madame de Lentilly veut toujours mettre à son compte tous les frais de décoration de la chapelle de sainte Anne.

— Elle n'en est pas moins perdue pour nous, dit une des conseillères.

— Hélas! dit Véronique, Marie Alacoque écrivait : c J'appréhende que par mes résistances continuelles, je ne sois un obstacle à la gloire du Sacré-Cœur. » J'ai bien plus de sujets de crainte que cette grande âme. Qui sait si mes péchés et mon indignité ne nous ont pas attiré celte épreuve? Aussi, mesdames, voudrais-je qu'il me fût permis de déposer le fardeau de la présidence, et de supplier mademoiselle Rosalie Mangon de l'accepter.

— Moi, s'écria Rosalie avec un accent Ae terreur, tel que l'aurait un condamné à mort, moi, présidente à votre

place! Non, non, jamais! Nesuis-je pas ici la dernière de toutes en vertus? Non, chère Véronique, Dieu et sainte Anne vous veulent ici; et moi, ils me veulent h une autre tâche.

Rassurez-vous ! si Tappui de madame de Lentilly nous est nécessaire, nous l'aurons plus solide que jamais; et je serai peut-être Thumble instrument qui doit la rendre à l'œuvre sainte destinée à régénérer le monde.

Et elle poussa un gros et long soupir.

11 n y a pas d'oeuvre dévotieuse qui ne soit destinée à régénérer le monde; c'est pour cela que se produisent tous les sacrés-cœurs, tous les scapulaires, toutes les médailles miraculeuses, toutes les apparitions , jusqu'aux plus récentes;, et vraiment elles se multiplient de telle sorte, que le monde y mettrait de la mauvaise volonté s'il ne se régénérait pas.

Rosalie continua :

— chère sœur, dans le cœur de sainte Anne, Dieu, à cause de vous, m'a favorisé hier, pendant mon oraison, d'un tel désir de souffrir, que j'ai passé toute la nuit à suivre ce saint attrait; et chaque souffrance me donnait une claire vision sur notre œuvre*, je la voyais rayonner partout. Mais vous étiez toujours là, h Lyon, conduite par sainte Anne; et moi je ine trouvais dans un lieu inconnu ; et, quand ma curiosité naturelle, source de tant de fautes, me faisait demander où j'étais, une voix intérieure me disait : « Souffre, souffre encore! demain tu connaîtras la volonté de Dieu. »

— Eh bien ! cette volonté, la connaissez-vous?

— Oui, clière sœur, car elle m'a été manifestée par mon supérieur spirituel; et, dans trois jours, je quitterai Lyon.

— L'obéissance est la voie la plus sûre, dit Véronique.

— Il m'en coûte beaucoup, ajouta Rosalie Hangon. Je serai privée de bien des secours spirituels; mais je pourrai être utile à deux âmes dont l'une nous est bien chère, et je servirai, mieux qu'ici, l'œuvre sainte à laquelle nous nous sommes dévouées.

— Où allez-vous donc? dirent les conseillères qui avaient remarqué entre elles que, pour avoir passé la nuit blanche, Rosalie avait le teint bien reposé.

— Au château de Brindas, dit Rosalie.

— Vous entrez au service de madame de Lentilly? dit une de ces dévotes.

— Non pas, s'il vous platt, dit vivement la sainte Jamais personne de ma famille n'a été au service de n*im* porte qui ; et je crois qu'on doit rester dans la position où Dieu nous a placés. J'ai accepté la surveillance d une petite fille de neuf ans, nièce de M. de Lentilly.

— Oui, bonne d'enfant, dit tout bas l'une des mystiques.

— Vous ferez son éducation? dit une seconde avec un sourire demi-paterne, demi-malin.

— Pourquoi non? dit Rosalie. Les malheurs de ma famille n'ont pas empêché qu'on ne m'ait donné de l'instruction. D'ailleurs, il va entrer aussi, au château de Brindas, un élève des bons pères, l'abbé Louis. 11 continuera Téducation de M. Raphaël de Nervieux, et il donnera en même temps des leçons à la petite Clémentine Couturier.

— Clémentine Couturier, voilà un nom qui ne sonne guère.

— Oh! c'est la fille d'un homme de rien. Sa mère, nièce de M. le comte de Lentilly, s'était mésalliée. Elle est morte, et madame de Lentilly veut bien se charger de cette enfant, qui est absolument sans fortune.

— Tout cela importe peu, dit Véronique qui, pendant cette conyersation, avait paru absorbée dans ses contemplations habituelles. Vous avez raison, ma sœur Rosalie, Dieu vous place lii pour servir le Cœur de sainte Anne; et madame de Lentilly, quelles que soient ses défaillances, en est toujours la fille privilégiée. Ce n'est pas son argent qu'il nous faut, c'est elle-même; et vous nous la ramènerez. Quant à cette enfant, faites-en une sainte, elle en saura toujours assez. « Le pain de la science enfle, » me disait un jour un saint évéque, et t les femmes, ajoutait-il, doivent être tenues dans une salutaire ignorance. »

LABB£ LOUIS

On coDoait suffisamment la femme étrange que les jésuites ont placée en surveillance auprès de la bonne madame de Lentilly. Une lettre de leur second protégé, Fabbé Louis Derbin, pourra édifier sur le compte de cet autre commensal du château de Brindas.

Labbé Louis à Charles ***.

< Tu me demandes, mon ami, ce que je suis devenu. Rien de ce que je voulais être. Et la Providence a deux fois conduit les événements de telle sorte qu'il m'a fallu me soumettre à ses décrets, et accepter la vie telle qu'elle m'était faîte.

c Tu sais que ma mère, veuve et sans fortune, a fait tous les sacrifices possibles pour mon éducation. Elle m'avait placé chez les bons Pères, et je crois avoir répondu à son attente. Ma vocation sacerdotale fut un

grand bonheur pour elle ; seulement elle ne voulut jamais consentir à me laisser entrer aux Missions étrangères. C'était pourtant là mon rêve.

c Saint François Xavier était mon idéal. Comme lui, je voulais pénétrer dans les régions les plus sauvages et y porter TÉvangile; et, sinon ressusciter les morts, h son exemple, du moins diminuer le nombre des âmes qui vivent à l'ombre de la mort, selon le mot de nos livres saints.

c Je dois bien dire qu*il se mêlait un motif un peu humain à ce beau zèle. J'ai la passion des voyages, et, si je ne m'étais fait prêtre, h coup sûr j'eusse été marin. Ma mère mit son* veto à mes intentions, quand je les lui exposai, et, en fils respectueux, je me soumis.

« On me Ta dit, j'aurais dû ne pas balancer entre ma vocation et ma mère, et partir pour les contrées lointaines, sans même lili dire un adieu, peut-être éternel. Mon modèle, saint François Xavier, a fait cela. Je Tadmire. sans doute, mais je ne voulus pas l'imiter. Je me déterminai k continuer mes études dans un séminaire. Au lieu de l'espace des forêts vierges, des lacs et des larges fleuves du Nouveau-Monde, des déserts brûlants de l'Asie et de l'Afrique, je me mis à rêver un modeste presbytère. Là, avec ma mère, je ferais un peu de bien. La petite fortune qui lui reste suffirait à nos besoins. I^es revenus du prêtre seraient la part des pauvres. Et, au lieu des tempêtes, des nuits passées sous la tente ou sous les cabanes de feuillage, j'avais devant moi la vie bucolique du curé de campagne : je voyais déjà mon jardin et mes fleurs, mon église champêtre et mes bons paysans, dont je ferais d'honnêtes chrétiens.

« Hélas! il ne devait pas en être ainsi. Parce que nous demandons peu à la Providence, elle n'est pas te-

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nue k nous donner ce peu. Je venais d*étre ordonné prêtre, lorsque j'appris que le 'notaire, chez lequel ma mère avait placé sa peitte fortune, venait de faire banqueroute. Ma mère se trouva ruinée. Ce fut pour moi une bien vive douleur. Au lieu de secourir les pauvres avec les modiques ressources du presbytère, nous serions pauvres nous-mêmes. Ma mère, habituée à une aisance relative, serait réduite à être la ménagère de son fils. Cet avenir me désespéra.

c L'un de mes anciens maîtres que je vis à Lyon et à qui je racontai mes anxiétés et mon chagrin, s*intéressa vivement à moi. Il me reprocha amicalement d'avoir résisté à Dieu qui me voulait dans les missions de la sainte compagnie.

« Je ne pouvais me repentir de n'avoir pas abanrionné ma pauvre mère, au risque de paraître moins parlait. Le Père devina ma pensée.

c — Vous avez bien fait, ajouta-t-il, de venir me trouver, car si Dieu punit une faute contre votre vocation, il veut aussi récompenser votre amour filial. »

c Et alors il me proposa d'entrer comme précepteur dans une sainte famille. Il me nomma le château de Brindas, d'où je t'écris. La châtelaine, madame la comtesse de Leutilly, a un fils de son premier mariage, Raphaël de Nervicux, qui me sera confié. Cet enfant a douze ans; il est très-avancé sous le rapport intellectuel; sa mère le maintient dans la pieuse idée d'être prêtre un

c En me donnant ces détails, le Père Gribeauval ajouta :

< — Voyez-vous, mon cher enfant, Dieu vous veut dans notre sainte compagnie ; et, quand on lui échappe

par une porte, il sait bien en ouvrir une autre pour nous rappeler. » •

c — Eh bien! mon père, soit, lui répondis-je, ce sera peut-être par le château de Brindas que je viendrai à vous. J'accepte de grand cœur cette éventualité.

c Voilà, mon cher ami, comment je suis aujourd'hui le précepteur d'un charmant enfant, et le chapelain d'une grande maison. H. deLentilly est bon chrétien, sa femme est une sainte, et une aimable sainte, qui veut bien tolérer mes gaietés d'enfant. Elle assure que je suis moins raisonnable que Raphaël, et j'en conviens sans peine.

< Adieu, mon ami.

« P. 5. J'oubliais de te dire que je cumule, avec mes fonctions officielles, le soin de donner quelques leçons à mademoiselle Clémentine, nièce de H. de Lentilly. L'enfant, âgée de neuf ans, est aussi très-intelligente. Elle est confiée à une sainte fille nommée Rosalie Mangon. Si je ne deviens pas ici un saint comme tous les autres, ce sera ma faute. Adieu de nouveau. »

Ce n'était pas une ancienne construction féodale, avec des tours massives et des créneauxr menaçants, que la vaste et ricbe habitation, connue dans le pays sous le Dom de château de Blindas. Encore moins était-ce Tune des créations gracieuses de la Renaissance, dont les châteaux de Blois et de Chambord sont devenus les plus parfaits modèles.

Les châteaux du Lyonnais sont dus, pour la plupart, aux mêmes architectes qui ont élevé l'hôtel-de-ville de Lyon, le somptueux couvent des dames de Saint-Pierre, devenu aujourd'hui le musée, et les grandioses, mais pesantes maisons qui décorent les places des Terreaux et de Bellecour. Dans les deux derniers siècles, l'art de bâtir des châteaux s'était perdu, ou mieux les besoins de la vie vulgaire d'une société peu soucieuse de l'art indigèBe, tel qu'on le comprenait au moyen âge et au seizième siècle, ne demandaient que des maisons con-

fortables. Les architectes servaient ces époques folles de plaisir, selon leur goût. Ils prenaient les vastes hôtels des villes, et les transportaient au centre des grandes terres du pays. Quelque large terrasse, selon le site plus ou moins montueux, de vastes perrous, des balcons dont ridée était venue d'Italie avec les artistes amenés en France par les Hédicis, et un vaste corps de logis flanqué de deux pavillons, c'était tout le luxe extérieur de ces habitations.

Tel était le château de Brindas. Par amour pour la ligne droite, qui régnait alors en souveraine, un jardin à allées bien alignées s'étendait au-dessous de la grande terrasse. Plus loin, de belles allées encadraient une prairie immense, qui suivait l'inclinaison du terrain dans la direction du Rhône, dont on voyait du haut de la terrasse la ligne rapide descendant du lac de Genève.

Mais, si les artistes du dix-huitième siècle n'avaient pas fait un chef-d'œuvre de la riche habitation des Nervieux, la nature, plus féconde et plus constante dans les formes (;u'elle donne au beau, avait entouré Brindas de tout ce qui est fait pour charmer les regards de l'homme. Cette rive occidentale du Rhône et de la Saône, s'élevant lentement en collines richement boisées et couvertes d'un humus admirablement propre à la végétation, a été appelée le mont Dore du Lyonnais.

Situé l\ dix kilomètres du grand fleuve du Midi, audessous de sa jonction avec la Saône, Brindas occupe la région moyenne de la partie montagneuse, où l'on n'a pas à redouter les rudes hivers, mais où l'on n'est pas perdu sans horizon, comme au fond des vallées où s'encaissent les fleuves. De la terrasse du château^ Tœil enivré peut contempler, sur des plans harmoniques, Lyon,

si pittoresque au confluent de ses deux fleuves et s'étageant sur ses hautes collines. Cet immense amas de maisons, aperçu à cette distance, semble une visionVientaie de quelque cité merveilleuse perdue au milieu d*une oasis de verdure. Mais ce qui est là unique, comme perspective, c'est l'immense vallée du Rhône, qui, se courbant à angle presque aigu, au sortir de Lyon, se trouve, par cette déviation, s'étendre aux regards dans tout son aie à une distance immense, et montre le fleuve majestueusement entouré des deux vastes amphithéâtres de ses deux rives, à une distance où Tœil ne peut plus apercevoir, aux derniers plans, que les masses adoucies des col- Unes se perdant, par une transition douce, dans les vapeurs légères de Thorizon.

A gauche, les premiers contre-forts du Jura se montrent dans leurs lignes onduleuses. Mais c'est à droite que la vue est surtout admirable par les développements. Là le versant septentrionaldes Alpes se dresse sur une étendue de près de cent kilomètres, et présente, à l'extrême horizon, non plus cette dentelure de pics qui forme la silhouette aiguë de la crête des Pyrénées, mais des masses dont l'œil devine les proportions colossales, et que le mont Blanc, le roi des montagnes européennes, couronne avec orgueil.

Tels étaient le paysage de Brindas et ses vues enchan-

Arrivée au château, Rosalie, curieuse comme tous les esprits inquiets et hors de leur voie, avait parcouru les corridors, les servitudes, les greniers, ne laissant pas an recoin qu'elle ne voulût connaître. On s'était aperçu, dès les premiers jours, qu'elle était un peu singulière; et c était au compte de ses singularités qu'on portait trèscharitablement toutes les bizarreries qui pouvaient lui

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éelnpper. Isk (Aanilirft que m^éamé de Leolilly hd avaU aœigsèe éUNt petite, nais bîe« déeofée : elle joigaait cette de CIéneiilii»e, «pie roadime de Lemiiiy «rait Twihie près d'elle, alla de toi donner toos les soins d'we mère. Ma» Rosriie, iMie conieAle de sa jabe dn«bi«^ y éto«ffafU Cette fiHe, asseï grasse, était fatiguée p«r le gang. L'air, iieaucoop d'air, le aBonvement, i» travail da corps étaient impérieusement exigés par sa cansliliitiM physique. Tout cela était coiUnÉre à sa Tocatian et nysiiipie et d'inspirée. Son grand chagrin , sa douleur profonde, (fnaod elle se regardait au miroir, étidt de ne pas se trouver un visage allongé et pile, lont ce /adês aa^aigrî des ascètes, q[ui fait tant ressortir Tétrangelé de ienr regard, tour à tour concentré et soariire, ou rayomant des joies de l'extase , tel -que Tavait sou anîe VéroiiMpoe>

Le phyâque de l'emploi lui manqaait donc £He essaya, pendant quelques mois, d*iNi procédé pour audgrir, pio* cédé grossier que de sottes filles emploient souvent, etfai peut faire k l'organisme des lésions irrémédiaUes. Elle se mit k boire beaucoup de vinaigre. En la p&Ussant n pen, te resiède n*enleva pas cotte graisse posante 401 chargeait ses jo«es et qu'entretenait la laUe sucouleoie du château, h laquelle la sainte faisais assez d'homaear. 11 produisit son effet tmmanquaUe, il provofiia des désordres gastriques violents. Il fallut recourir au médo<*cin.

Celui-ei ftit prévenu par madame àd Lenlilly, qw jetak sur le compte desimurtifications l'excès de visadgrt ^pi'eile voyait Rosalie mettre dans ses aliments.

— Vous vous«empoisonnez, lui dit sévèponeat l'homme de Fart. Vous ne virrmt pas longtemps avec ce régime : l'acide aoétiqise est, toatèonnement, im poisoD.

Ce mot fit trembler notre iDystk|«ie : elle tenait beaucoup à la vie. Grâce à une médiciiion donaée ii lemps» elle reprit sa sinté florissante; H il ne fut plus qnesiion pour elle, à son grand désespoir, cVatteindre ces fornes de sylphide qu'elle avait jugées devoir lui aller si bien.

Il fallut recourir à ua autre m^yen, que le médecin arvail suggéré, prendre beaucoup d*exerdce.

Madame de Lentilly, la meilleure des femmes, donnait, chez elle, une grande liberté. Sincèrement pieuse, saiM* ks quelques écarts de son mysticisme qui la noyait pour des semaines dans ses contemplatkm&, elle savait rendre tout le meude heureux autour d'elle.

Rosalie avait dépisté, à Texlréttilé orientale du château, une longue mansarde, éclairée par de nombrettses hcttties, qui couvrait l'aile de la uiaison où se ^rouvaieot la chapelle et quelques servitudes* Cottue cette nuinsHde était peu à la portée des gens de service, pour y arriver, il fallait monter un escalier de bois fort étroit et fort rapide, en façon d'échelle; on ne se servait jamais de cette mansarde. Seulement, lors des réparations que luadane de Nervieux avait faites à la chapelle, à l'époque de son premier mariage, on avait déposé là un vieux tabernacle de bois, dédoré, toiit vermoulu et tout fracassé, (pielques statuettes dont les nés, les mains et les ureBles avaient él6 mutilées à eonps de sabre ^ lors du pillage du château ée Bfindas, sous la Révoiulion , et enfin la défroque d'une chapelle dans le mauvais goût qnt domina pendant tout le dix*huitiàme siècle.

Rosalie s'empara de ce grenier : elle y prenait ses âbals, les jours où, dans ce climat souvent hrumeux, il lui était difficile de courir les champs. On l'avait eâtendue, quelqu^ois, se plaindre qu'il n'y eût pas dans les

châteaux, de ces beaux cloitres, comme daos les anciens couvents, où l'on peut si bieu se promener sous de riches arcades, et méditer, en prenant Tair et en regardant Tazur du ciel. Elle avait des velléités de poésie, cette grosse mystique ; et il n'eût pas fallu trop la prier pour qu'elle eût fait des vers comme Véronique et Marie Alacoque. A défaut d'un beau cloître, elle se contenta de contempler le bleu du ciel par les larges lucarnes de sa mansarde. Elle en fit ce qu'elle appela son promenoir spirituel. Mais nul autre qu'elle ne pénétrait là. Elle avait toujours sur elle la clef de la porte. Avec des mousses, du lierre, des branches d'if et de buis, que l'aide-jardinier lui avait fournis , elle avait tapissé la charpente et en avait fait une voûte de verdure. Puis, prenant le vieux tabernacle, sur la porte duquel se voyait un calice en bas-relief, elle l'avait placé au fond de la mansarde, pour faire là une espèce de sanctuaire. Deux statues un peu mutilées, l'une de la Vierge-Mère, l'autre de la belle sainte Thérèse, furent mises sur cette espèce d'autel. Deux anges adorateurs eurent leur place naturelle à droite et à gauehe; d'autres statues plus mutilées leur servirent d'entourage. Un vieux prie-dieu, lourd et grossier, était en avant. Puis, pour clore ce sanctuaire de goût fort étrange, elle avait mis en travers du grenier une petite grille en fer forgé, assez maltraitée aussi par le vandalisme et qui avait servi de table de communion. Cela n'était d'aucun style, sinon que les deux branches verticales de la grille, gui soutenaient autrefois la porte, étaient surmoutées de deux grosses pommes de fer taillées en facettes et portant quelques petits dessins gravés en creux, au burin, très-peu profondéme^it. Outre ces dessins, dont quelques-uns étaient de pure fantaisie, on y voyait le millésime de la confection de la grille et des

initiales, probablement celles de Tartiste de Lyon qui avait fait ce travail.

Là , notre sainte humait l'air, envoyait à < TAmour divin » ses oraisons jaculatoires par les lucarnes, chantait des cantiques de spiritualité langoureuse, ou» prosternée sur le prie-Dieu, se soulageait, par des lannes, du trop -plein de son cœur que les flèches de l'époux céleste avaient blessé.

Rappelons que le Père Gribeauval avait fait la leçon à Rosalie et à l'abbé. Il avait dit à la petite sainte :

— Chère enfant, songez que vous êtes dans cette maison, pour tout voir et me tenir au courant de tout, bien entendu, ma fille, dans l'intérêt du bien des âmes, car que nous importent à nous les affaires du monde ? Hais il y a là une femme pieuse terriblement inconstante, qui est tantôt à la piété la plus haute, à l'esprit intérieur, au progrès spirituel, quand nous pouvons la tenir quelque temps, et qui bientôt retombe dans le terre-à-terre, dès que cesse cette influence et qu'elle va reprendre pour guide un pauvre curé, bonhomme au fond, mais complètement étranger aux voies élevées de la spiritualité.

Rosalie était assez habile pour comprendre que, devenue Tespion du révérend Père, elle avait pour toujours en lui un protecteur puissant. L'ardeur de ses regards et la chaleur de sa réponse avaient l'ait voir au Père que sa confiance était bien placée.

11 avait dit à l'abbé Louis :

— Je vous ai demandé à Sa Grandeur pour ce posie de confiance. Les années que vous passerez h Brindas vous seront comptées. J'aurai soin de maintenir l'admi-

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olstration archiépiscopale dans de bonnes dispositions pour vous.

Maintenant, cher abbé, vous avez fà-bas une Iriple mission. Ménager deux vocations naissantes, surtout celle de l'enfant, qui veut être prêtre. Nous aimons à voir les jennes gens des grandes familles entrer chez nous. Noas serions heureux de devoir on jour à votre influence un Père de Nervieux. Nous vous aimons assez pour que vous aous prépariez ce cadeau. La petite Clémenliiie, par la volonté de son onde, doit être aussi dirigée vers la vie religieuse. On lui fera une dot passable. Ou la dit Irè»intelligente. Nous la voudrions pour le Sacré-Cœur.

Troisième point, qui &*esi pas saus importance : nmàs craignons que madame la comtesse^ trop coafinée à Brindas par Famour de soo mari pour la campagne, ue finisse par échapper k une dineclioo spirituelle éclairée, qu'die se devienne indifférente à une foule de bonnes œuvres dont elle est l'âme, et dont notre bonne ville de Lyon a taat de bestùn, et qu en raison d'une certaine faiblesse de caractère, elle ne se livre entièreoieiit à la direction fort vulgaire du ciuré de son village. Vous aurez, doucement, sans qu elle se doute que nous nous entendons suf cela, à la prémunir, mais avec mille précautions dont vous êtes fort capable, contre celte pauvre direction. Je compte beaucoup sur vous. Du reste, voyez ce curé. Vous saurez mieux ce qui se passe, pour m'en informer à Toccasion. Mais tenez-vous en garde contre son influence. Ces vieillards sont imbus de Tesprit gallican qui dominait sous la Restauration, et sont par là même nos ennemis secrets.

Telles furent les instructions de l'habile jésuite. L*abbé Louis avait eu très-peu le temps de s'occuper de gallicanisme ou d'ultramontanisme. Cela, dans les paroles du

Père, ne Tintéressa guère. Mais avec sa nature droite, il comprit qu'on voulait faire de lui un espion.

— Merci, se dit-il, de la fonction honorable.

Et, de ce moment, il en rabattit beaucoup sur son jésuite.

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