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LE PREMIER MIRACLE DE ROSALIE

Les semaines se passaient, à Brindas, comme des semaines de l'âge d*or. Le chapelain disait la messe chaque matin, à neuf heures. Toute la famille y assistait, même le comte, au fond assez religieux. Déjà Rosalie qui, selon le mot employé par elle dans une lettre secrète au Père Gribeauval, avait complètement empaumé la comtesse, était parvenue à persuader aux domestique de venir à cette messe, ce qui était un grand succès de propagande que le chapelain n'avait pas osé entreprendre.

Les deux enfants, natures tendres et très-portées au mysticisme, se sentaient heureux de cette vie d'adoration et de prière. Raphaël servait la messe, comme un petit ange. Clémentine avait voulu absolument la charge d'apporter le vin et l'eau, d'allumer les cierges, de nettoyer la lampe qui brûlait nuit et jour devant l'autel *, ses petites mains pures préparaient le linge sacré, le tout sous la surveillance de mademoiselle Rosalie. On était en plein paradis terrestre.

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Peu de temps avait suffi pour établir» dans le château et dans les habitations du voisinage, la réputation de sainteté qui avait précédé Rosalie à Briudas. L'inconnu religieux a une grande puissance de fascination sur rame humaine. Avoir près de soi une sainte , on n'analyse pas cela, mais on s'en impressionne involontairement. Pour peu que son attitude sorte de Tattitude vulgaire, pour peu que la voix, le geste, les intonations aient quelque chose qui ne se trouve pas dans le commun des mortels, autant de gagné pour la mystique. Les saints sont ainsi; ils parlent ainsi, ils lèvent ainsi les yeux; on dirait presque : ils mangent et dorment ainsi.

La vénération était donc arrivée rapidement à Rosalie, par la logique même de la réputation qu'on lui avait faite.

Un samedi, vers les deux heures, au moment où les enfants jouaient dans la cour du château, Rosalie, ayant descendu le grand escalier, s'était rendue à la chapelle, pour son examen de conscience. Une ou deux fois, Raphaël, en saisissant le cerceau de Clémentine, qui allait frapper la porte de la chapelle et troubler mademoiselle Rosalie dans sa dévotion, entendit comme des sanglots, des cris étouffés. 11 eut peur; il appela M. Tabbé, qui récitait ses vêpres, sous un vieux ormeau placé dans la cour, à l'opposile de la chapelle.

Il lui raconta, un peu ému, ce qu'il venait d'entendre. L*abbé craignit quelque accident. Il ferma le bréviaire et se précipita. Les eafants, curieux, le suivirent.

Les bruits singuliers prenaient plus d'intensité. Par la porte, qu'il avait doucement entr'ouverle, l'abbé vit Rosalie prosternée sur le marche-pied de l'autel et s' écriant dans ses transports :

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-r- SeigiMur, envoyee-mot les cmx que vtms voudrez, ma» pas de c€s croix visibles sur mon eorps qai m'attireraient Testime des h(nnmes! Si tous ne me les ôtez pas, je Yals m'enfoir dlcî, pour qne nul ne me vo!e(l).

Et éhe disait cela, tout en sanglots et en larmes.

L*abbé ne eompren^ait pas. Cependant Tattitude de ki sainte fille, ses soupirs éioufës, sa position derast Tantel, l'idée qu'il s'était faite lui-même, d'après les admi* rations multipliées de la ebitetaine, des rapporter vsecreis de Rosalie avec le monde surnaturel, lui firent soupfoo* ner qu'elle venait de recevoir quelque f race extraordinaire. Il se précipita alors, dans sou enthousiasme, et se mit à la relever.

— Mademoiselle ! mademoiselle !

— Ah ! le Seigneur est trop bon, il m'accable !

— Quoi ! mademoiselle?

— Ah ! monsiew l'abbé, une iusigne pécheresse...

(1) t II arriva qa*an vendredi, «lie (la mère Agnès) sentit que sa douleur aux pieds et aux mains augmentait de violence extraordinairement. EUe jeta les y«Bx sar sa main, et vit qn*il s*jr était fonné dtts croix rouges qui perçaient de part en part et avaieoi une fleur de lis au bout de chaque branche. Elle fut surprise de se voir marquée de croix si honorables, et prosternée dans sa cellule, elle dit à Notre-Seignenr : c Tant de croix, à mon Diio« c qu'il vous plaira I mais de ces croix en peinture, je n'en venx pas.

< Si vous ne me les dtez, je ne yeux plus rester dans ce monastère; t je m'en vais tout maintenant sauter les maraillee et m'enAûr c parmi les bodt et les roelwrs. » EUe tenait d^jà isne pesohe pour monter sur la muraille quand un ange lui apparut. Elle lui dit : t Je c ne veux pas de ces marques visibles, je veux endurer de vraies

< croix. > L'ange lui dit : c £h bien ! on veus les étera* » L^age Ini efiaça les croix innontinent» l'aida à se relever. Elle regarda aloca ses mains : rien n'y paraissait. » (yie de la vénérabU mèrt Agmés de Jéstu^ religieuee de l'Ordre de Saint-Dominique, Paris, 1863. — L'abbé Davin, Monde du 25 juillet 1864, 2« article.)

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Et elle essayait de retirer une de ses makis, que Tabbé avait saisie.

— Si Dieu est boa pour vous, pourquoi craindre de divulguer ses bontés? « Il faut garder les secrets des rois, dit rÉcritare, mais il faut révéler la gloire et les œuvres de Dieu. »

— Je n'oserai jamais montrer. . .

Et dans le mouvement qu'elle fit pour se redresser, elle laissa voir, daus le creux de sa main droite, blanche et potelée, l'impression d'une grande croix aux branches égales, ayant entre chaque branche une autre ^croix plus petite, mais exactement de la même forme quela grande croix, ce qui- donnait, dans le langage dn blason, une croix grecque, cantonnée de quatre croix grecques, telles qu'étaient les armes des rois latins de Jérusalem. L'impression était si visible que l'extrémité de l'une des eroix, comme si un véritable fer rugueux et acéré eét porté fortement sur cette main délicate, avait légèrement égratîgné l'épiderme et montrait le tissu rosé de la chair sur une longueur de deux ou trois millimètres. Telle était physiquement Timage imprimée, que l'abbé vit rapidement, mais qu'il vit très-bien.

— Monsieur l'abbé, je vous demande i deux genoux, je vous conjure au nom de notre doux Sauveur, et devant son autel, où vous avez eu le bonheur de célébrer ce matin, et où moi, tout indigne, j'ai osé commuuier, de me garder le secret de cette faveur.

Seigneur, 6 doux Jésus, ô saint époux de mon âme, ne comblez pas ainsi votre pauvre servante ! Et vous, prêtre de uotre bon Seigneur, épargnez-moi, sauvez-moî en gardant mon secret !

Les enfants s'étaient approchés. Ils avaient entendu les paroles, sans rien comprendre ii la manifestation sur-

naturelle que Rosalie, par une humilité profonde, tenait tant h jeter dans un oubli éternel. Raphaël, d*nn regard rapide, avait aperçu le stigmate étrange.

— Une croix ! une croix !

Et, prenant la main de Clémentine, il conrut vers le salon, où se trouvaient sa mère et M. de Lentilly.

— Maman I maman ! Une croix dans la main de mademoiselle Mangon !

— Que dis-iu, mon ange?

Et il raconta, debout, devant la mère étonnée, tout ce qui venait de se passer dans la chapelle, le secret demandé par la demoiselle, l'abbé laissé avec elle.

Il ne vint à personne, au château, la pensée de scruter un peu cette étrange affaire.

Il semblait d'ailleurs impossible de suspecter cette sainte fille de supercherie. N'était-ce pas bien malgré elle que Tabbé et les enfants avaient découvert, sur ellej la faveur insigne qui n'est accordée qu'à de très-grands saints, celle des stigmates? N'avait-elle pas demandé à Uieu avec larmes de ne pas laisser apparaître, dans ses mains, les marques de cette manifestation extraordinaire? Celles qui veulent faire des dupes prennent toutes leurs précautions pour que leurs stratagèmes se produisent devant beaucoup de témoins, et que leurs prétendus miracles volent de bouche en bouche. Ici, c'était l'humilité elle-même, dans son désespoir des faveurs reçues de Dieu.

Madame de Lentilly, pas plus que l'abbé Louis qui était naturellement le grand casuiste du château, n'hésita à reconnaître, comme venant de Dieu, ces stigmates que Rosalie ne montra qu'en tremblant et en rougissant, comme une vierge pudique dont on soulèverait le voile.

Rosalie était toujours daus ses pieuses terreurs.

— Mon Dieu, effacez cela! disait-elle.

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