‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 18 sur 63 · LE PREMIER MIRACLE DE ROSALIE · texte numérisé non relu

LE PREMIER MIRACLE DE ROSALIE

En effet, sous l'œil de toute la famille réunie dans le salon, — le comte admirait le prodige et en était ému presque autant que sa femme, — on vit lentement l'impression disparaître sur l'épiderme. Les lignes rougies, environ une heure après, ne laissèrent que le vestige insaisissable d*un corps dur qui a longtemps pressé la main.

— Merci, ô mon Sauveur! dit alors Rosalie.

Le soir, au dîner, madame de Lentilly voulut examiner la main. Il ne restait plus rien de l'impression des cinq croix, si ce n'est la toute petite égratignure de l'épiderme dont nous avons parlé, laquelle n'avait aucune profondeur et disparaîtrait bientôt.

Ce fait extraordinaire, vu et bien vu par une famille si respectable, étudié minutieusement par un jeune prêtre, théologien instruit, avait tous les caractères de crédibilité qui s'attachent aux événements dont la véracité est incontestable. Il eût fallu douter de sa propre existence plutôt que de douter des glorieux stigmates des ' cinq croix; les témoins n'étaient ni trompés ni trompeurs.

Madame de Lentilly se précipita vers Lyon, et alla raconter le prodige à Véronique la sainte, et au très-révérend jésuite, son directeur. Elle portait une lettre de Rosalie, qui racontait au Père, avec tous les détails, la glorieuse marque d'amour qu'elle venait de recevoir.

Dans cette lettre, elle s'humiliait beaucoup, se reconnaissant toujours, ce qui est d'usage dans le style mystique, une indigne pécheresse, remerciant Dieu d'avoir exaucé sa prière en enlevant, par sa toute-puissance, jusqu'aux moindres traces des stigmates, et elle suppliait h deux genoux son directeur, celui, disait-elle, à qui elle voulait en tout obéir comme à Dieu même, de ne pas Tobliger de dévoiler la glorieuse manifestation.

Ild LES MYSTIQUES

Le jésuite réfléchit un peu, et dit à la comtesse :

— Oui» elle a raison. 11 est plus beau poir elle d'avoir reçu ces faveurs de Dieu^ et de les ensevelir dans un profond silence, que d'en recueillir Thooneur aux yeux du monde, même aux yeux des âmes pieuses. Je lui écrirai. En attendant, dites-lui que j'eatre dans les saintes pensées que ^on humilité lui suggère. Que ni vous, ni M. l'abbé, ni personne autour de vous ne divulgue ce grave événement. Il faut respecter la modestie des saints.

U était trop tard. Les domestiques du château avaient su le miracle, et l'avaient ébruité dans le village. Définitivement, Brindas, comme tant d'autres localités heureuses du monde catliolique, avait sa miraculée.

Le curé de Brindas ne s'était pas beaucoup impressionné de cette affaire, qu'on lui avait racontée de plusieurs façons. On n'avait pas manqué d'embellir les circonstances du prodige. Selon les bruits populaires, le sang avait coulé des stigmates jusqu'à imbiber plusieurs linges. On eût été si heureux, dans le petit monde des. crédules du village, d'avoir des fragments de ces linges, comme autant de précieuses reliques.

Le curé prit ^os renseignements auprès de l'abbé Louis, qui, voyant la chose divuli;uée, donna, avec beaucoup d'enthousiasme, tous les détails de la manifestation divine.

— Ex vous croyez à cda, monsieur l'abbéï

— Oui, certes, comme à mon existence. J'ai vu, touché...

— Trèsrbieu. Je ne discute pas l'existence des cinq croix. C'est le fait matériel. Je n*ai pas k le nier. Mais est-ce un fait miraculeux? Pour un théologien, vous allez vite en besogne.

LE PREMin IfiaMXE DE ROSALIE iil

— Mais, iDoasieurle curé, quand ua fait est aUeslé par des témoias ni trompés ni Irampeurs...

— Eb bien ! cda reod-il le £ak miraculeux, divin?

— Mais d'où Tieodraieut ces ciuq croix symétriques?

— Je q'cd sais rien.

— Elles vieonent ou de Dieu ou du diable.

— Ouï» c'est le dilemme de la théologie ignorante du moyen âge. U faudrait l'élargir et mettre un troisième terme, et dire : Gela vient de Dieu, du diable ou des bommes.

— Comment voulez-vous que quelqu'un ait imprimé ces croix sur la main de mademoiselle Rosalie?

— Par elle ou par d'autres, ces croix ont été imprimées : cela est pour moi d'une évidence mathématique.

— La pauvre fille sait-elle seulement ce que c'est que la croix de Jérusalem?

— Elle doit Tignorer. Sa science héraldique ne va pas jusque-là. Mais quelque ancien sceau peut porter celte empreinte.

— Un sceau n'a pas cette largeur; l'empreinte occupait toute la paume de la main.

— Mon cher abbé, retenez bien ceci : qu'un fait n'est pas miraculeux parce qu'on n'en a pas, au moment même, l'explication naturelle. Cette explication peut bien ne pas être celle que je soupçonne. Comment un sceau de ce genre serait-il à Brindas? Cependant il y a eu des chevaliers du Saint-Sépulcre dans l'ancienne famille de Nervieux. Mais je ne m'inquiète pas de l'explication. Elle aura lieu tôt ou tard, peut-être par vous le premier. Tout se sait dans ce monde.

— Vous ne croyez donc pas cfux stigmates?

— Nullement, mon cher abbé.

— Moi, j'y crois.

— Libre à vous. Mais sougez à ceci. Dieu voulût-il abaisser sa majesté iufinie et sa suprême dignité à sillooner de contusions sanglantes la chair de quelques pauvres filles, ce ne serait pas mademoiselle Mangon qui serait choisie pour cela. Vous êtes bon et naïf, cher abbé. Je vous le dis pour votre gpuverne, et croyez bien que j*ai des raisons graves qu'il me serait trop long de vous donner aujourd'hui, je me tromperais bien si cette fille n'est pas une rouée, une fausse mystique, comme il s'en pro* duit tant à notre époque, et si, de plus, elle n'est pas voire espion.

— Vous m'effrayez.

— Vous le saurez plus tard.

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