‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 19 sur 63 · CONVERSION D UN MYSTIQUE · texte numérisé non relu

CONVERSION D UN MYSTIQUE

Une intimité douce n*avait pas tardé à s*établir entre le jeune abbé et le vieux curé de Brindas, malgré Tincrédulité de celui-ci au sujet des stigmates de mademoiselle Rosalie. Bientôt ils n'eurent plus de secrets Tun pour l'autre. Le vieillard tenait beaucoup à madame de Lentilly : c'était sa création; du moins il le croyait. Depuis le mariage qu'il lui avait fait faire avec le comte, il avait vu baisser prodigieusement l'influence des jésuites sur son enfant, comme il l'appelait quelquefois. Le digne homme était demeuré chaste, malgré bien des luties longtemps et douloureusement soutenues, quand était arrivée la crise inévitable où l'homme souvent terrasse le prêtre. Ses instincts de paternité s'étaient portés sur Sophie, la seule femme attrayante et honnête, parmi le vulgaire de ses pénitentes, qu'il eût jugée digne d'un sentiment plus exclusif et plus doux.

Rien donc de ce qui pouvait tenir à madame de Len-

tilly ne lui était indifférent. Et, si les jésuites avaient, dans le château de Brindns, une pieuse intrigante qui leur serrait d*e$pion, et avait pour instruction secrète de leur ménager une reprise d*influence sur Tune des maisons les plus honorables et les plus riches du Lyonnais, le curé de Brindas n'était pas fâché de trouver dans le jeune précepteur un aide délicat et honorable qui le soutint dans la tâche qu*il avait entreprise de combattre ce qu'il appelait, avec le saint évéque Camus, c les industries des moines » .

Il lui avait falto r»men«r de ïàeB loin ce pauvre abbé, tout enseveli dans les mille fadaises de l'éducation claustrale du collège des Pères jésuites et des séminaires, tout imbu des préjugés séculaires qui forment le fond d'idées d'une corporation au trefo'is si puissante matériellement et, par une brusque révolution, tombée des hauteurs de son rôle politique, comme premier corps de l'État, dans l'humble obscurité de sa glorieuse mission évangélique. Ce qui était le plus tenace dans cette jeune âme bien droite mais ardente, c'était un penchant terrible au mysticisme, que les âmes pieuses, autant que le clergé en général, confondent si facilement avec la piélé elle«méme.

Le vieillard, qui avait la patience de son âge et la finesse des lyonnais, comprit qu'il fallait y mettre beaii-^ coup de mesure, mais que c'était le point par lequel il fallait attaquer fortement son jeune ami, s'il ne voulait pas le voir lui échapper, au premier moment où quelque bouffée mystique le jetterait loin des régions calmes daos lesquelles il voulait le retenir. La tache était dilficile. On ramène une âme égarée, parce qu'on a prise sur les dernières délicatesses restées dans la conscience; mais faire entendre raison à une intelligence qui s'est abandonnée

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une fois aux mirages trompeurs du mysticisme, ce miracle se fait-il souvent?

Le curé de Brindas voulut essayer. Heureusement, pour le succès de cette expérience, que Tabbé Louis était l'argumentateur le moins obstiné du monde. Durant ses études cléricales, il avait si souvent surpris la théologie en flagrant délit de subtilité et de sophisme, il l'avait vue jouer si fréquemment à Téquivoque, donner des mots et des métaphores pour des preuves, que sa conscience droite Vavait mis pour toujours en suspicion des procédés théologiques. Il ne voulait se rendre qu'au vrai démontré. C'était donc de ce côté que le curé de Brindas entreprendrait son siège.

Depuis quelque temps, Tabbé avait remarqué, dans la cbâlelaine de Brindas,* dont il élevait le fils, un de ces retours que craignait tant le guide de son âme. Soit qu'elle eût reçu des lellres de spiritualité du fameux Père Gribeauval, soit un voyage récent à Lyon et ses consultations habituelles à l'oracle, c'est-à-dire ses entretiens avec Véroni(jue, soit enfin Taction incessante des lectures mystiques, et presque tous les livres de piété que lisent les femmes exaltent l'imagination aux dépens de la raison, ses paroles, ses rapports avec îe mari, l'enfant, le précepteur, la domesticité, accusaient quelque fatale influence.

L'abbé avait remarqué que la dame, chaque fois qu'elle était revenu» du confessionnal du vieux curé, avait eu une bonne quinzaine de sérénité, de vie douce el calme. Son sourire était vrai; son regard bien ouvert disait une âme en paix, un cœur d'une bienveillance souveraine. Le mari la trouvait plus aimante; les enfjuits recevaient plus de caresses ; le précepteur devenait presque UD ami, et les serviteurs des frères. Elle lisait moins ses

livres de mysticité, méditait moins longuement et agissait davantage. C'était le temps où les malades étaient visités, les pauvres familles du voisinage soulagées, les ignorants instruits, les misérables d*esprit et de corps accueillis avec une sympathie chaude et une courageuse abnégation. La contemplative du Thabor, enlevée dans les airs par les chaudes paroles des mystiques, et oubliant la terre, reprenait l'office du bon Samaritain, en ne s'épargnant pas, et en réalisant sa foi par des œuvres.

Mais il avait été frappé de ce qu'au retour de ses pieux voyages à Lyon, quand elle rentrait au logis, tout imprégnée de parfums mystiques, que les paroles de sainte Anne, tombant du paradis mais passant par Véronique, bourdonnaient encore à son oreille, qu'elle avait entendu les cantiques de Marie Alacoque, qu'elle s'était chauffée au soleil acre de l'éloquence de quelque carme ou de quelque jésuite, et qu'on avait fortement puisé dans sa bourse pour la statue de saint un tel, pour la couronne de telle madone, pour les fleurs artificielles de ï'autel de l'Immaculée dans telle chapelle, cette femme u était plus reconnaissable. On la voyait triste, préoccupée, cherchant à voiler un vide de cœur, une sécheresse d'âme par ce sourire de commande que vous surprendrez sur les lèvres de la plupart des femmes qui mènent la vie stérile du cloître; l'époux la trouvait contrainte ou froide ; les enfants pouvaient Vattendre à des gronderies plus ou moins méritées ; le bon baiser maternel avait disparu ; on ne voyait plus dans l'abbé qu'un étranger à gages, et, dans les serviteurs, que des gens de travail qu'on renvoie pour peu qu'ils ne plaisent pas. Les lectures alors, les méditations, de longues heures de solitude dans un petit boudoir converti en chapelle, des entreliens plus fréquents avec Rosalie, le serpent que les jésuites avaient

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fait glisser dans cet honnête intérieur, remplissaient les journées. On remontait sur le Thabor, on reprenait le vol avec la vie contemplative. C'est à peine si l'on s'inquiétait, comme à l'ordinaire, qu'il y eût, dans le gros bourg de Brindas*, quelque malade abandonné; on n'avait pas le temps de songer qu'il se trouvait au monde des malheureux, frères du Christ, dont les opulents charitables doivent adoucir les souffrances et le délaissement. Madame cessait presque d'être visible; et c'était le pauvre comte qui, durant ces jours de ferveur de madame, devenait le bon Samaritain.

Un dimanche que l'abbé était au presbytère et devait y dîner, les conversations habituelles entre le vieillard et lui recommencèrent. Le dîner, qui n'avait rien du luxe cérémonieux de la table du château, avait, pour l'abbé, ce gros et bon confortable assaisonné par la liberté, qui lui faisait trouver délicieuses les soirées du presbytère de Brindas. Une très-vieille bouteille de vin des coteaux voisins de THermitage, non moins chaleureux, non moins chargé d'un doux arôme, mais d'un prix plus modéré que celui du crû officiel, avait mis en verve nos deux convives. L'abbé avait rejeté cette fois définitivement les philactères du séminariste. On en était à ce moment heureux des confidences intellectuelles, où deux esprits qui se comprennent, deux âmes qui se vouent Tune à l'autre se disent tout, comme on ouvre, devant Dieu même, la pensée la plus secrète, le repli dernier du cceur.

L'abbé n'avait pas manqué de raconter, en termes assez incisifs, les deux phases par lesquelles il voyait passer celle qu'il appelait madame la châtelaine. Le terrain était préparé pour le vieillard; l'abbé lui-même était entré, de quelques pas, dans le camp des défenseurs de la piété ra-

tionnelle^ et venait, sans trop s*en rendre compte, de prononcer le réquisitoire contre la piété mystique. Le curé, continuant Tentretien, lui demanda :

— Quelle est celle de ces deux vies qui vous parail le plus conforme h l'Évangile?

— Cher curé, vous m'offensez; vous savez bien ma réponse.

-^ L'une est donc la religion dans sa pure substance, la foi active, les aspirations les plus nobles de l'âme appliquées au bien, à des œuvres réelles, tangibles, qui sont le terme de la grande loi du Cbrist, son accomplissement à la face de Dieu et des hommes?

-^ Sans aucun doute.

-^ L'autre est donc la négation même de cette loi de dévouement, d'abnégation, d'indulgence, d'amour des siens, d'amour de tous?

— Oh! assurément,

— Une âme passerait ses plus longues heures dans des contemplations séraphiques, parlerait aux anges et croirait que les anges lui parlent, lirait deux cents pages par jour de Marie Alacoque, en connaîtrait tous les traita fins, en chanterait tous les cantjques spirituels, son cœur se fondrait d'amour dans des épanchements extatiques et se mourrait du regret de ne pouvoir mourir, que tout cela, contemplation, vieion, extases, pâmoisons d'amour spirituel, ne vaut pas quelques miettes de pain ramassées sur la table et portées à une pauvre femme mourant de faim sur un grabat?

"^ Mille fois non.

— Eh bien ! cher abbé, voilà la solution en quelque sorte palpable de la question du mysticisme. Vous m'avez dit quelquefois : — Hais le mysticisme, c'est la religion elle-même; c'est la piété; c'est l'aspiration douce de

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l'âme ver8 Dieu; c esi trouver Dieu aimable, bon, le re* conoaUre le bien supréftie; lui dire avec saint AugustÎD : • c Beauté ^ aneieone et toujours nouvelle, que faisaiB-je quand je ne vou« aimais pas? » C'est Taspîration incesfsaute de Texilé vers h pairie , Tunion de l'être faible et fini avec Tétre tout-puissant et infini ; c*est le c^ur franchis* saot Tespaee et prensipt par avance possession du bon* heur qui ne sera jamais ravi . — Vous m'avez dit ces belles choses et d'autres aussi belles. Je vous répondais que tout cela tenait bien, par quelque cété à la religion^ mais que ce n'était pas la religion elle-même. Vous ne com-<preniez pâs. 11 y avait un nuage entre la réalité que je saisissais si nettement, mais qui était encore obscure pour vous, et l'image idéale que vous vous faisiez d'une religion dont la valeur intrinsèque est précisément la négation du procédé conlemplatif que tant d'âmes fourvoyées prennent pour la perfection dernière. Je vois que le nuage commence à se déchirer pour vous, et je vous en félicite.

Vous venez de poser la question, de manière h montrer le jour au plus aveugle. Avez-vous remar^^ que que vous avez défini comme définissait le divin Haitre lui-fnéme? Cela vaut bien la façon scoiastique, n*esl-ce pas? On lui demande : Qui est notre pro-^ ehuin? Il ne répond pas, comme le Docteur augélique, par une abstraction selon les procédés d'Aristote, qui ne resterait pas dans l'esprit, mais par une image qui porte avec elle une éternelle leçon, ^-i- Un prêtre, un lévite, passent auprès d'un homme que des voleurs ont meurtri et ëëpouilié, et suivent leur cliemin : un hérétique, un samaritain passe à son tour : il soulève le mourant, verse de l'Iraile et du vin sur ses plaies, le conduit à rhôtellerie la plus proche; il paie la dépense que pourra faire cet

homme. — Voilà Tunique définition. Comprenez main- ' tenant ce que c'est que le prochain.

Vous, mon cher abbé, vous avez fait de même. La vie chrétienne av6c le mysticisme, c'est-à-dire toutes les folies, toutes les illusions, d'une piété mal comprise, vous me l'avez montrée en action tout à l'heure. Une femme mécontente d'elle-même, se senltnt le cœur sec après l'alimentation mal saine d'une fausse spiritualité, froide pour tous et réduite à ne plus rien aimer pour tendre à mieux aimer Dieu , quelle amère censure de ce mysticisme misérable qui, depuis tant de siècles, étouffe dans le monde le véritable esprit chrétien ! Une femme douce, dévouée, se dépensant cœur et âme pouf que toute souffrance soit soulagée, toute larme séchée, toute joie possible répandue autour d'elle , quel éloge touchant de la vie chrétienne, sans le mysticisme, dans la pratique auguste et sévère des mille devoirs que la providence a imposés ici-bas à l'homme au milieu des siens !

Vous voilà bien converti, j'espère. Et celte fois, le convertisseur ce n'est pas moi , aimable abbé , c'est vousmême.

Voyons, puisque nous sommes sur ce chapitre, tirons les choses au clair. Nous sommes amis, n'est-ce pas ? Eh ^ bien ! pour mieux nous aimer, qu'il n'y ait pas une doctrine sans autre base qu'une puérile équivoque, qui puisse se dresser entre nous, le ne suis pas mystique, pas le moins du monde. Quand on parle de moi chez les dévotes, on dit, en levant les yeux au ciel avec une componction touchante : Malheureusement, ce n'est pas un homme intérieur. Ah! tant mieux, mon Dieu! tant mieux mille fois ! Mais je veux que vous compreniez définitivement comment je ne suis pas, à la façon vulgaire, un homme intérieur.

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— Oui, cher bon curé, dites-moi comment vous pouvez être ce que je vois, un homme de Dieu, chaste, dévoué, généreux, pensant à tous, sans être un homme intérieur.

— Eh! mon ami, c'est bien simple. Ici, on joue sur les mois. Si être l'homme intérieur, c'est sentir au-dedans de soi la sainte flamme de l'amour de Dieu pour lui plaire par ses pensées, par ses paroles, par toute sa vie, et de l'amour de nos frères en se consacrant à leur faire du bien , si c'est là l'homme intérieur, je crois tendre de toutes mes forces h être cet homme-là. Mais je n'ai pas besoin qu'on me fabrique une locution stupide, j'en ai une autre bien plus précise, je suis chrétien ; et si je n'étais pas chrétien, je répondrais même : je suis homme, c'est-h-dire je sers Dieu selon les lumières naturelles de ma conscience.

— Vous élargissez bien le programme.

— Et certainement, mon fils. Il ne faut pas scinder misérablement l'humanité. C'est au cœur que Dieu nous regarde; et il voit bien, soit aux glaces des pôles, soit sous les bambous indiens, quels sont les cœurs qui le cherchent.

Revenons à notre sujet.

Mais si l'homme intérieur est celui qui se parque dans lin règlement monacal, qui fractionne ses journées, tant pour l'oraison, tant pour les lectures ascétiques, tant pour les litanies et pour les chapelets, tant pour les examens de conscience, tant pour sainte Anne, tant pour le Sacré- Cœur, tant pour les pèlerinages à la sainte tunique ou aux saints clous, ou au sang de saint Janvier, ou au lait de la Vierge, je ne suis pas né d'aujourd'hui, on m'accorde un peu de bon sens, eh bien ! au nom de mon front blanchi et de ce bon sens qu'on veut bien ne pas me refuser, je

déclare que je ne suis pas rfaomme intérieur^ par celte raison mathématique que je ne puis pas courir mes villages, les maisoBs de mes pauvres, celles des riches qui sont pauvrds aussi du côté de Tâme et auxquels ma parole peut faire du bien, quand tout entier à mes exercices contemplatifs, je me renfermerai dans le cercle inflexible d^une dévotion absorbante.

Croyez-vous, abbé, que l'âme humaine puisse faire si-< multanément le pour et le contre, être au développement de l'âme active, aller, venir, chercher les souffrances pour leur porter un allégement, arracher à leur fatale ignorance des pauvres que renseignement public n*a pas pu atteindre, prendre le bâton apostolique, se rendre dans les ateliers pour que l'esclave moderne sachie qu'il y a une patrie ou le servage ne le saisira pas de sa main de fer, et qu'en attendant il ne doit pas s'abrutir dans l'œuvre monotone et mille fois répétée du métier, voir les vieillards pour qu'ils songent à l'heure du réveil qui est prochaine, l'enfance pour qu'elle ne souille pas sa robe blanche, la mère pour qu'elle soit vigilante, l'homme de travail pour qu'il s'élève par quelque bonne a$i)iration au-dessus d'une condition hnmble et méprisée, croyezvous qu'on puisse faire tout cela, le faire fructueusement, et en même temps se donner les paresseux loisirs de la vie contemplative, les pieux colloques avec les anges, et les lectures énervantes de la littérature ascétique? Franchem^tit, ces deux choses peuvent-elles s'associer ? Dites-moi votre pensée.

— Quelques âmes essaient d'associer cela; mais je crois, comme vous, qu'il est difficile de jouer simultanément les deux rôles.

— A la bonne heure, vous êtes franc.

— Ce n'est pas tout. Vous m'avouerez que les âmes

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pieuses noyées dans leurs illusions et n'ayant d*uue vraie piété que l'apparence, soot fort nombreuses. Dans notre ministère, nous ne voyons que cela. Et vous ne trouverez pas de prêtre, arrivé au bout d'une longue carrière sacerdotale, qui ne vous dise que, sur dix dévotes de la dévotion mystique, telle qu'elle se pratique dans noire sainte ville de Lyon, sous la direction des moines et des prêtres singes des moines, il y en a neuf qui ont pris Tombre pour la proie, et qui sont de petits monstres d'orgueil, de jalousie, de médisance, de rnncunes, sans parier d« ce cruel fanatisme des âges passés qu'on nous ramène déplus belle, et qui, avant un demi-siècle, ferait dresser encore des bûchers contre tous mécréants, s'il était possible que la direction du monde retombât dans las mains des moines.

Maintenant, je reconnais avec vous qu'il y a, exeeplionnellement, des âmes exaltées par le mysticisme et visionnaires de bonne foi, qui sont bonnes et dévouées, qui cherchent avec ardeur à pratiquer le bien. Je rends hommage à leurs bons désirs; je reconnais que quelques-unes sont compatissantes pour les pauvres et qu'elles joignent, autant qu'elles peuvent se joindre, la vie de Marthe et celle de Marie. Certainement, la sainte folie de Lyon, qu'on appelle Véronique, est de ce nombre. Elle s'est toquée de sainte Anne. Cette idée, venant à coups redoublés, a tellement frappé son cerveau depuis son enfance^ que l'illuminisme et l'extase, provoqués du reste par des macérations et des austérités qu'une constitution faible ne supporte pas en vain, se sont emparés d'elle. Quoique plongée plus qu'aucune autre dans ces aberrations qui, d'ordinaire, conduisent aux maisons de (oas et ne sont en réalité qu'une des espèces de la folie religieuse, la pauvre Véronique est une belle âme, une âme

saintement avide de réaliser sa foi ardente par de bonnes œuvres; mais on n*en rencontre que bien peu comme elle.

Je suis convaincu qu'on canonisera un jour cette folle, comme on va le faire de quelques autres mystiques; c'est le courant qui l'emporte, pour le quart d'heure, à Rome. Mais, si celle-là a perdu sa très-faible intelligence dans la lecture de la vie et des écrits de Marie Alacoque, du moins elle a heureusement gardé un noble cœur.

Mais, de ce qu'elle aime à faire le bien, il faut en conclure, cher abbé, que ce n'est pas en vertu de son mysticisme, mais en vertu de son cœur aimant. Véronique, élevée dans un autre milieu, fût tombée dans les égarements de la vie ihondaine, qu'elle eût partagé avec les souffrants, les délaissés de la terre, le prix de ses libertinages. Il y a des courtisanes dont le cœur est plein de charité pour les pauvres : vous n'allez pas conclure de là à l'honorabilité de leur métier. Il y a des mystiques qui se dévouent aux bonnes œuvres; n'allez pas en conclure qu'elles sont charitables en raison de leur mysticisme.

— Il y a beaucoup de vrai dans ces considérations, je ne veux pas le contester; pourtant une chose m'arrête, et la voici, monsieur le curé. Ce n'est guère que dans ce petit nombre d'âmes mystiques que l'Église compte aujourd'hui les amis des pauvres. Qui va visiter les malades dans leurs mansardes ou leurs tavernes humides? Qui s'occupe des jeunes filles prêtes à s'abandonner au vice? Qui porte aux vieillards délaissés des vêlements, du pain? Qui aide l'ouvrier dans la gêne à payer son loyer? Qui organise les quêtes, les loteries, les sociétés charitables? Des femmes mystiques. Voilà ce que j'ai à

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VOUS opposer. Si les fruits sont bons, Tarbre est bon. Si nous détruisons l'arbre, il ne nous restera rien.

— Maisr, cher abbé, vous ne voyez pas que vous êtes toujours dans une équivoque. Deux choses qui ont lieu simultanément ne sont pas la conséquence l'une de l'autre. Tout au plus prouveriez-vous que la plupart des âmes portées à la charité tombent dans le mysticisme; cela est possible, et raison de plus pour combattre celte tendance dangereuse. Mais alors reconnaissez logiquement que toute mon argumentation subsiste et que votre objection ne l'entame pas.

Vous me laissez le droit de dire que ce n'est pas en raison de leur mysticisme que les âmes chrétiennes fout le bien, mais en raison* de leur attrait intime et personnel vers les bonnes œuvres, soutenu, je le reconnais, par le principe de foi que nous ne confondons pas, j'espère, avec le mysticisme ; et je ne crains pas d'assurer qu'elles feraient plus de bien encore ou qu'elles le feraient mieux, si elles n'étaient pas mystiques.

Êtes- vous battu?

— Oui, je comprends à cette heure.

— Et puis, pour dernier aperçu, je nie formellement que, dans nos villes de France, où il se fait tant de bien, toutes les âmes qui l'accomplissent soient des mystiques. Beaucoup, poursuivre la mode du monde rehgieux, paraissent faire luxe de mysticité, parce que, selon une expression reçue, cela est bien porté. Heureusement qu'elles valent mieux que l'écorce religieuse dont elles s'enveloppent. Ce sont des mystiques en apparence, qui, dans le fond, sont de bonnes chrétiennes.

L'abbé semblait sortir d'un rêve. Des clartés qu'il n'avait pas soupçonnées, se faisaient dans sa raison et dans sa conscience, droites l'une comme l'autre.

— Mais comment arrive-l-il que tout le clergé favorise, avec tant d*ardeur, le mysticisme que vous me montrez si fatal?

— Mon ami, cela se fait à cette heure par la puissance insaisissable et fascinante de Timitation. Et, si vous voulez m'accorder un moment de plus, je vous donnerai la raison pliilosophique de la réaction étrange h laquelle il nous est donné d'assister, et que vous, plus jeune que mol, vous verrez se produire de plus en plus énergique, jusqu'à ce qn*elle ait provoqué une autre réaction qui la combatte et qui la 'détruise.

Il y a deux grands courants dans le mouvement des idées. Toute intelligence ici-bas se laisse entraîner par l'un ou par Tautre de ces deux courants. Pas de grandes familles humaines appelées peiqiles qui n'entrent, avec la force impétneuse résultante des forces individuelles accumulées, dans le courant où les pousse leur nature, leur constitution intellectuelle et ces mille causes accessoires de climat, de sang, de rapports sociaux qui déterminent les civilisations. L'un est le courant rationnel, l'autre le courant poétique.

La grandeur et le bien pour l'homme comme pour les sociétés, serait un équilibre où les deux éléments de raison et de sentiment auraient une puissance égale. Cet équilibre a fait les grands hommes et les grands peuples exceptionnels. Quand il vient à manquer, hommes et peuples, ou se jettent dans le sillon d'un froid positivisme qui les matérialise, ou se livrent aux extravagances rè* veuses de l'enthousiasme.

Cette grande misère de l'humanité qui ne lui a pas permis de se placer constamment dans ses conditions de vie harmonique, qui a fait des peuples sans nobles aspirationsj absorbés par les besoins et les intérêts cxté-

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rieurs de l'existence sociale, et des peuples rêveurs, toujours perdus dans rid^.alisme et prolongeant sans profit les ignorances et les illusions de l'individu adolescent, s'est concentrée, d'une manière plus visible et plus dou- . loureuse, dans fun des besoins vitaux de Tâme humaine, dans le sentiment religieux.

Là, les deux courants se sont violemment séparés, et ils ont produit ces deux phénomènes, qui frappent tant dans l'étude religieuse de rhumanité, d'hommes et de peuples poussant la raison jusqn'aux négations de la vie spirituelle , et d'hommes et de peuples poussant la croyance jusqu'au mysticisme. La négation et l'indifférence sont un abus de la raison, comme le mysticisme est une extravagance de la foi. Le noble équilibre serait une foi rationnelle, ou, si Ton veut, une raison croyante. C'est Ih Téternel desideratum dans la vie religieuse de Thumanité. Selon les temps, les influences, les lumières sociales, les erreurs ou la prudence des sacerdoces, le monde, au point de vue des croyances, se scinde en sceptiques qui ne retiennent que de vagues impressions du sentiment religieux étouffé dans leurs âmes, et en mystiques qui ne gardent rien de Tinstinct de raison, qu'ils ont immolé devant les emportements de l'intuition idéale et fantastique.

César, en plein sénat, déclarant une fable la croyance h une autre vie, et sainte Thérèse se mourant de ne pouvoir mourir, sont les deux expressions vivantes des deux extravagances en sens inverse, le sentiment perdu dans le doute, la raison noyée dans le mysticisme.

Jamais cette scission profonde ne s'est montrée d*une manière plus éclatante et en deux courants plus opposés, qu'h r^poque contemporaine. Nos pères finissaient le siècle dernier par des saturnales impies. Nous sommes

menacés de voir finir le nôtre par des saturnales dévotes. On brûlait en 1793 « le ci-devant bon Dieu j>\ en plein Paris, au diK-neuvième siècle, on attache des médailles au cou des mourants pour que la conversion s'ensuive, lorsque la tendresse de la famille et la parole du prêtre ont échoué. Nous sommes envahis par les illuminées , comme Textatique des Vosges , comme les stigmatisées du Tyrol. On ne voit que miracles; tout fait miracles.

Où allons-nous? A la grande ïolie mystique dans laquelle se perdront les natures sentimentales et enthousiastes; à la grande folie sceptique où se jetteront les natures froides et raisonneuses.

Voyez ces horribles incrédules ! diront les mystiques.

Voyez ces stupides mystiques! diront les incrédules.

Quand je suis entré dans la vie, mon cher enfant, sur la fin de ce dix-huitième siècle qui entassait autour de moi tant de ruines, j'étais loin de prévoir la réaction religieuse des dernières années du siècle présent. Je rends même cet hommage au sacerdoce des trente premières années du dix-neuvième siècle, qu'il n'était d'aucune sorte fanatique en religion. La question politique l'avait absorbé. Il revenait de Texil : il se retrouvait joyeux dans ses sanctuaires restaurés ; mais, instruit par l'expérience, il ne fit pas la faute, en relevant l'autel, de ramasser les superstitions qui déshonorent l'autel. On savait quel amas (le reliques plus ou moins suspectes on avait entassées pendant des siècles : tout cela gisait«pêle- mêle dans les arrière-sacristies des églises; et pendant mes voyages, curieux et fureteur, j'ai retrouvé cela encore sous la poussière, dans ces paisibles catacombes, jusque vers la fin du règne de Louis-Philippe. Le clergé respectait ces vieillerigs pieuses, comme on respecte les vêlements des grand'mères, qu'on garde en souvenir et qu'on ne porte

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