COMMENT ON PEDT AVOIR DES STIGMATES
maiu ; c*est cette bavure du fer qui lui a sillonné la peau, et a pu faire couler une toute petite goutte de sang.
Voilà le miracle maintenant, le voilà !
Il faut renoncer à décrire l'impression que fit celte scène sur les bons voisins du curé de Brindas. Ceux qui avaient du penchant vers le mysticisme étaient atterrés. Le curé de Brindas se sentait trembler; mais sa théologie lui faisait froncer les sourcils, pour trouver quelque échappatoire devant cette révélation cruelle. D'autres déguisaient mal leur joie de Thumiliation du fanatique.
— Messieurs, j'ai répondu victorieusement à monsieur le curé de Brindas, n'est-ce pas? Mais je ne dois pas oublier le respect que je porte à cette maison. Je ne voudrais pas affliger la respectable madame de Lentilly. Vous êtes, messieurs, accoutumés au secret. Je confie celui-ci à votre honneur de prêtres. Mais jugez à votre tour, et dites si j'ai calomnié.
Une fois hors du château, ayant eu le temps de réfléchir un peu, le curé de Brindas dit à ses confrères.
— Ceci ne change rien à mon opinion sur mademoiselle Bosalie. Dieu a pu se servir de ce fer pour marquer la sainte fille du signe glorieux de la croix.
— En voilà une belle explication! dit le curé de Francheville.
— Vous êtes battu, cher confrère, dit un autre. Le curé de Brindas reprit :
— Après tout, les saints peuvent se tromper ; mais ce sont toujours des saints.
Nous sommes, à cette heure, au mois d'octobre 1857. Frédéric de Lentilly est revenu à Brindas qu'il avait cru fuir pour Téternilé, bien que son père fût là. Gomment le retrouvons-nous dans notre petit paradis angélique? Sa lettre à Prosper de Lanfeld va nous le dire.
Château de Brindas, octobre 1857.
€ Tu dois t'étonner que je t'écrive des bords pittoresques du Rhône, mon cher Prosper. J'avais juré de ne jamais faire un séjour de plus d'une semaine, dans ces lieux bénis où je me suis mortellement ennuyé, il y a deux ans. L'année dernière, je passai deux mois à Paris avec mon père; et cette année il devait encore m*y rejoindre. Je crois qu'il n'était pas fâché de prendre luimême aussi ses vacances. Il se plaignait autrefois que
ma pauvfe mère aimait trop la vie de Paris, le bruit, le mouyement, les fêtes, les voyages ; et, à présent, il est fatigué de cette félicité paisible et placide que sa seconde femme a organisée autour de lui. Û est entouré des soins les plus délicats, des prévenances les plus gracieuses; il a une table excellente, et il tient à cela; la comtesse a appris le tric-trac et les échecs, pour faire chaque soir sa partie; pourvu qu'il ait soin de cacher aux enfants certains livres pervers, tels que Molière, Victor Hugo, Cousin, Michelet, Lamartine, etc., elle lui permet de les lire dans sa chambre. Je suppose qu'au préalable, elle les asperge d*eau bénite-, eh bien! malgré tout cela, mon père s'ennuie de sou bonh.eur; et la lettre qu'il m'écrivit pour m'annoncer qu'un accès de goutte le forçait de renoncer à son voyage de Paris, me le disait assez. Il me suppliait de demander un congé. Ma présence lui était nécessaire pour le distraire un peu au milieu de ses cruelles souffrances.
c Je sens, me disait-il, qu'un peu de gaieté autour de « moi me ferait du bien, et ici personnne n*est gai. Ma «femme me soigne avec un dévouement admirable : c c'est une sœur de charité ; elle me prêche la résigua- € tien dans la souffrance. C'est très-beau et très-bon sans « doute; seulement je voudrais autre chose. L'abbé Louis c seul me comprend. C'est une excellente nature : avec « lui je puis causer; mais il a si peu de temps à me € donner. Il faut qu'il surveille les enfants. Sans cela, « mademoiselle Mangon les rendrait fous tout à fait. Elle c n'a que trop d'ascendant sur eux. Ma petite Clémen- € line, autrefois si vive et si gaie, est tout à fait chan- € gée. Plus que Raphaël peut-être, elle semble ne tenir «à la terre que par les pieds; et je tremble de la voir c s'envoler un jour, avec lui, vers les régions éthérées.
162 LES MTSTlftUES '
c Edêii , moD bofi curé de Brwdas est rempladË par an « fanatique qui vient fréquemment id, et tient de longues c cofliféreDces avec ma femme et mademoiselle Rosalie, c Je t*eu prie, mon cher Frédéric, arme. J'ai besoin c de t(H. »
« Que pouvais-Je faire, mon cher ami, stnofi demander un congé et partir?
c J*ai trouvé mon pauvre père bien affaissé. Quant au reste des JuJ^itants du château, ils marckefil toujoufs à grands pas dans la voie de la sainteté. La Mangon est décidément passée à Téut de prophétesse. £lle ne parle plus que par sentences, et en roulant ses yeux de lelle sorte qu on n'en voit que le blanc. Cela adiëve de la rendre affreuse. Mon fidèle Jacques n'est pas et cet avis; et il Ta priée de le oMivertir. Je ne plaisante pas. C'est dangereux, non pour Jacques, mais pour Rosalie.
« Raphaël a dix-huit ans, il a très-peu grandi; mais son tempérament, toujours délicat, m'a paru s'être fontifié. J'ai trouvé son frère à Brindas. Il sert dans l'artillerie. Peste ! ce garçon fait contraste avec Raphaël. Il n'a rien d'angélique, je t'assure; et les bous Pères ont là un élève qui leur fait médiocrement honneur.- J'ai mis hb temps raisomable à me dépouiller de ma rohe d'écolier toute chargée d'amulettes, et j'ai conservé, sison Tinté* grité de mes croyances, du moins le respect de la religion. Mais 4^ garçon-là a sauté d'un seul bond, des con* fessionnaux des révérends Pères, dans le camp de la libre pensée la plus radicale. Il n'est resté ici que huit jours, et il a mis le désespoir dans le cœur de sa pauvre mère^ autant que l'effroi dofis celui de l'angélique RaphaëU Heureusement que Rosalie Mangon a vu, dans son soleil, la conversion de Charles de Nervieux. Le soleil de Rosalie? me diras-tu. Quel est ce nouvel astre dont M. Ba-
LE SOLEIL DE SAINTE lU^AUE MANGON 163
Mfietn'a pas signalé l'apparitioti? Et eomment se trouvet-il la propriété exclusive d'une dévote?
c Tu comprends, mon cher, que cette question a pour moi 4e& (obscurités. On parle d« iout cela à voix basse. Mademt^iseile Rosalie, la fioe mouche, ne veut pas avouer h tout le monde qu'elle est en si bons termes avec le ciel, qu'un de ses anges probablement a décroché quelque étoile pour servir de ianterne à la sainte fille. Elle laisse deviner cela. Elle dit un mot à Tun, un mot à l'autre. Mtidame de Lentilly commet aussi quelques indiscrétions volontaires. Quand on a le bonheur d'avoir une sainte dans sa maison, et une sainte favorisée de dons extraordinaires, il est bieii difficile de garder le silence sur ces merveilles.
c Jacques assure que Rosalie pleure beaucoup, quand elle apprend que les dons célestes, qui lui sont si libéralement départis, viennent à être divulgués«ie ne sais pas si le drôle essuie les larmes de la sainte ; il n'aime pas .qu'on le plaisante là-dessus, et j'en suis encore ii me demander s'il est fanatisé ou amoureux, l'un et l'autre peut-être. Figure-toi qu'hier j'avais perdu mon portemonnaie. Il ne contenait que quelques petites pièces d'argent; maïs il était fort joli, un véritable objet d'art; et puis c'était un souvenir. Jacques et moi, nous cherchons inutilement. Tout à coup mon homme se ravise.
< — Attendez, me dit-il; dans dix minutes je saurai 06 il se trouve; et il disparaît.
« Iki instant après, il entre triomphant. Mon portemonnaie était dans la bibliothèque de mon père, à un endroit qu'il me désigna. J'avais la clef dans ma poche; je la lui donnai. Il me rapporta aussitôt mon porteiDonnaie. Cela me parut assez singulier. J'interrogeai Jacques, et je ne pus en tirer autre chose sinon que
mademoiselle Rosalie avait vu mou porle-mounaie dans son soleil.
c — Comment, dans son soleil? lui demandai je.
c — Ou dans une grande lumière qui ne la quille jamais, reprit Jacques. Mais comme cette lumière est plus grande et plus brillante que le soleil, on peut bien rappeler uu soleil.
c — Et elle a vu mon porte-monnaie dans ce soleil?
« — Sans doute. Il parait qu'elle y voit tout ce qu'elle désire y voir; seulement elle ne veut pas en convenir. J*ai eu bien de la peine à lui faire dire où était votre portemonnaie. Mais elle a regardé, et aussitôt elle m*a dit : « Il est dans la bibliothèque, sur le bureau en laque de chine. »
« — Et tu as vu cette lumière ?
c — Non, elle n'est visible que pour elle.
c — Eh bien ! pour moi, il est visible que Rosalie a une clé de la bibliothèque, qu'elle y est allée après moi, et qu'elle y a vu mon porte-monnaie.
c — Mon lieutenant est incrédule. Et pourtant, ify a bien d'autres choses qui se sont retrouvées ainsi.
c — Et encore bien plus qui ne se sont pas retrouvées.
« — Je le crois bien, quand elle ne veut pas regarder dans sa lumière.
c — Ah ! elle refuse donc quelquefois?
€ — Oui, mon lieutenant.
« — Cela me suffit. Va, mon garçon, Rosalie me parait excellente pour te faire voir une infinité d'étoiles en plein midi.
€ Jacques me quitta très- scandalisé (1).
(1) On travaiUe en oe moment à faire canoniser une romaine, Anna-MariaTaSgi. Cette illuminée est morte en 1836. Les Jésuites la protf^geaient, et cette fois ils n'eurent pat un fiasco comme celai
c Tu me diras, mon cher ami, que je te parle bien longuement de ces niaiseries. Que veux-tu? Ici, le mysticisme déborde tellement que, malgré soi, on s'en occupe. C'est une maladie à étudier. Seulement, comme le médecin expose sa vie en traitant certaines affections contagieuses, moi j'expose ma foi, beaucoup plus sérieuse que je ne le crois peut-être, à sombrer complètement.
c L'abbé Louis n'a nulle confiance dans les visions de mademoiselle Mangon. Il a voulu s'expliquer là-dessus avec madame de Lentilly. Il avait des preuves palpables, prétendait-il, delà fausseté de cette fille, au sujet dé certains stigmates dont lui-même avait été dupe. Il a été fort mal reçu, et l'on n*a pas voulu l'écouter. Depuis ce temps-là, il est suspect et traité comme tel. Madame de LentOly assiste à toutes les leçons qu'il donne aux enfants.- Le nouveau curé s'est chargé de la partie religieuse . de leur éducation. Bref, le pauvre abbé est presque un paria. Cherchez donc à soutenir la vérité dans ce monde !
€ — Depuis six mois, m'a-t-il dit, je me demande si, dans l'intérêt de ma dignité, je ne devrais pas m'en aller d'ici; mais j'aime ces enfants, j'aime votre excellent père; je crois leur être utile à tous les trois, et je
qn'iU eurent depuis avec Pie IX, au commencement de ion règne, à propos de la Catarinella Leur iUmninée réussit à merveille. Elle avait le don de prophétie; elle connaissait le passé, le présent et l*ayenir. Pendant quarante -sept ans, elle vit constamment une lumière plus brillante que le soleil; et quand on la consultait, elle regardait dans ce soleil; et Dieu lui montrait ce qu'elle désirait oonnaltre. « Â Paide de ce don, assurent les auteurs de sa vie, eUe pouvait éclaircir en un moment quelque point que ce fût de l'histoire profane, s Quel malheur que nos savants historiens n'aient pas eu connaissance de ce moyen si simple de fixer tant de doutes sur des fisits importants ! Maria Taîgi aurait regardé dans son soleil, et nous anrioDS eu \à vérité historique. Le mysticisme nous a menés là que des hommes graves semblent croire possibles des sottises de ce genre.
166 LES MYSTiaUES
reste. Je m'efface autant que je le puis, afin de ne donner aucune prise sur moi à mes deux ennemis mortels^ sainte Rosalie Mangon et le pieux curé de Briudas. Bientài Rapluël entrera au séminaire. Alors notre séparalÂaa se fera naturellement, et je resterai son ami*
c Je lui ai demandé :
c — Et ma petite cou^e?
« — Votre petite cousine^ m'a*t-il répondu^ fondera un couvent dont mademoiselle Mangun sera la supérieure. C'est chose arrêtée. Les trente mille francs de dot donnés par votre père seront doublés par madame de Lentilly. De plus, une maison qu elle possède à Lyon sera donnée aux futures religieuses. Argent et immeubles seront pris sur la portion de Théritage qui doit revenir à RaphaëL Pour Charles, il n*entend nullement participer à ces pieuses largesses.
tf — Ainsi donc, dans un au, cette folle de Rosalie et une enfant de seize ans enrichiront le monde catholique d'un nouvel ordre religieux?
« — Dont le besoin ne se fait nullement sentir, reprit l'abbé.
or Toutefois les choses ne marcheront pas aussi vite ; votre père a déclaré qu'il ne voulait pas qne Clémentine entrât en religion avant Tâge de vingt-cinq ans ; sinon, point de dot.
< Ce mot d*un homme qu'on sait fort résolu a causé beaucoup de douleur; mais on ne désespère pas, la Vierge fera quelque miracle.
« Je sais vraiment gré à mon père de cette bonne pensée, mon eher Prosper. Clémentine a quinze ans; et, dans dix ans, quelles modifications ses idées n'auron^eHes pa? subies? Ou je me trompe fort, ou cette enfant n'est pas
LR SOLEIL M aâlNTB MflALIE MANGON 167
plfls faite que HMi p«ur la lie ekusirak. Elle embelMt tous les jour&; et ses yeux Boirs oat uae Aamine qui dé- Dole une nature ardente et passionnée* Je te disais, il y a deux ans, fu'elle aimait Rapbaèl sans s'eu doi^er ; mais à mesure que Tadolescente se îaii femme, elle lit plus clairement dans son cœur; et si Clémentine ignore encore l'amour, elle en a Tinstinct. Je Tétudie beaucoup. Je la vois souvent rougir et pâlir, en regardant son jeune ami, ou quand leurs mains se rencontrent. Elle me semble, d'un jour à l'autre, plus réservée avec lui : c'est un indice qui m'a frappé. Cependant on leur laisse toujours la même liberté. Personne ne s'avise ici de croire que ces enfants ne sont plus des enfants. J'ai fait part de mes remarques à râbbé. Il en a ri, comme un enfant qu'il est lui-même.
c Je ne vois pas pourquoi je me préoccuperais de tout cela. Après tout, je ne partage pas Topinion de mon père sur la nécessité du célibat pour la petite Couturier; et si Raphaël veut en faire un jour madame de Nervieux, je trouverai cela très-bien. Je sais que l'orgueil de madame de Lentilly souffrirait de cette union disproportionnée et pour le rang et pour la fortune; mais ce serait, pour une dévote, une excellente occasion de faire un acte d'humilité.
c J'allais fermer cette trop longue lettre, lorsque Jacques est entré dans ma chambre tout effaré. Rosalie vient d'être prise d'un mal aussi violent que subit : ce sont des convulsions, des évanouissements, etc. ftref, il m'a demandé la permission de prendre Flox, pour aller chercher à Lyon M. Bérard, la célébrité médicale du pays. Tous les chevaux de Brindas sont pacifiques et ont les allures solennelles convenables h des quadrupèdes destinés au service de maîtres pieux; aussi j'ai permis à
468 LES MTSTIOUBS
Jacques de prendre Flox. Pourvu qu'il ne me le ramène pas fourbu ! Il a eu de la peine à écouter ma recommandation. Décidément ce garçon est fou.
c Dans quelques moQients, je reprendrai la plume. Il faut bien que nous sachions où en est celte précieuse santé. »
Friiérie de LmtiUy à son ami.
« 10 henres dn soir.
c Si tu veux, mon cher Prosper, donner quelques lannes à sainte Rosalie, morte en odeur de sainteté avant d'avoir pu fonder Tordre des Solitaires, tu peux te livrer à toute ta sensibilité. Tous les secours de l'art ont été impuissants. Les reliques, les médailles, l'eau de la Salette n'ont pas eu plus de vertu que les prescriptions du docteur Bérard. Celui-ci a quitté Rosalie, en nous déclarant qu'il n'y avait rien à faire. Rosalie, du reste, avait dit plusieurs fois :
c — Tous les secours sont inutiles, je dois mourir.
c La dévotion est au moins bonne à rendre les gens résignés, car ce passage de vie à trépas n'avait pas l'air
de rimpressionner beaucoup. Uoe heure après, une nouvelle crise s'est déclarée. Le médecin du village a été appelé. Quand il est arrivé, il n*a eu qu'à constater le décès.
« Tu peux juger de l'émoi de toute la maison. Ma belle-mère, les enfants, le curé de Brindas et Jacques sont auprès de la bienheureuse, c'est ainsi qu'ils l'appellent, et tu ne saurais t'imaginer la légende fantastique qoi se raconte déjà. On a vu une grande lumière (évidemment le soleil de la défunte, qui se retirait paisiblement dans le ciel), et un parfum exquis a embaumé la chambre. Je n'ai pas été curieux d'aller m*en assurer. Je reste avec mon père fort abandonné depuis ce matin. Précisément l'abbé Louis est à Lyon pour deux jours.
(c Adieu, mon cher ami. Je ne m'attendais pas à assister à l'enterrement d'une sainte. Mon pauvre Jacques est au désespoir ; il parle de se eoivertir tout à Cait et de se faire chartreux, dès qu'il sera libéré du service.
« Je t'embrasse. Adieu.
« Probablenàent ttr auras demain une lettre de moi. Ces pauvres enfants sont terriblement impressionnés : C'est pour là i^remière &hs qu'Us voient la mort. »
Le mime an même.
Octobre 1857.
« Ma foi, mon cher Prosper, je suis enchanté d'être à Brindas. On y voit des choses qui ne sauraient se voir ailleurs.
Qutl ehftteAu fiit jamais plus fertile ea misaollM l
c Familiarisé maintenant avec le merveilleux, je m'attendais bien à quelque prodige opéré par Tintercessioa de sainte Mangon. Mon fidèle Jacques, de plus en plus fanatisé, s'était empressé de lui demander, à genoux, la {uérison de sa mère paralytique, et il s'attendait h une lettre qui lui annoncerait que la bonne femme a recouvré l'usage de ses membres. Évidemment la défunte lui devait cela. Jacques a contribué plus que personne à établir la réputation de sainteté de cette singulière créature. Comment aurait-on refusé de croire ce qu'acceptait sans broncher un soldat de dragons? Je doute que le soleil de Rosalie eût jamais fait fortune sans lui. Les esprits forts deBrindas se permettaient d'en rire; la foi robuste de Jacques a vaincu les convictions récalcitrantes.
« Mais si je m'attendais à un prodige, je dois bien r»vouer, €6 n'est certes pas à celui qui vient de s'aecompîir.
c Rosalie, mon cher Prosper, a fait bien odieux, que de giénr «ne paralytique, bien mieux qne de ressusciter w mort — Quoi donc? diras-tu. — Elle s'est ressusciiée eUennéfliÉe, et, à l'beure qu'il est , elle se porte asssi biea que toi et moi. Tu mt diras : — Une léthargie! — Non, mon ami, la léthargie est une chase Aalurelle, et ses phémnèMS sont emnos. Le Tnlgaiire des oMMrtds peut tomber en léthargie, et revenir à la vie sans miracle. Les saintes comme Rosalie ressuscitent ; et, ^ j'o&ais me permettre BB doute, ma beHe^naèref me bannirait de sa présence, et Jacques quitterait mon service. Aussi je ne dMte pas, et j'écoute avee le plus profond sérieux le récit du grand évéïtemtnt.
c Rosalie est morte hier, à huit heures du soir, et ce matin, à deux heures, elle a tout à coup ouvert les yeux en dfeant d'mie roîx très-distincte :
« — He voilà doue enfin revenue sur cette terre 1 ô mon divin époux, ce n*est pas là ce que vous m*aviez promis hier.
c Clémentine a été tellement impressionnée, en entendant parler une personne qu'elle croyait morte, qu'elle est tombée sans connaissance.
c — Nous vous avons crue morte, chère mademoiselle, dit le curé de Briodas.
€ — J'ai été morte, en effet, j'ai vu le ciel, j'ai vu la place que tous ceux qui sont ici doivent y occuper un jour — Jacques était là. — Mais vous avez tant prié depuis que je suis malade, que mon Jésus n'a pas voulu me garder, et il- m'a renvoyée parmi vous. Que sa sainte volonté soit faite (1)!
(1) Je sais obligé de prévenir mon lecteur que cette étrange sc^ne n*est pas une stupide et bizarre intention de romancier. Les vies de nos mystiques contiennent des faits identiques. La vénérable mère Agnès de Jésus, née en 1602, est morte et ressuscitée de la sorte trois ou quatre fois. Cela n'a pas fait l'ombre d'un doute pour son confesseur, le père Panassière jésuite, pas plus que, de notre temps, pour l'un des grands excentriques de Tultramontanisme, M. l'abbé Davin, qui a reproduit ces scènes dans le Monde sans manifester le moindre étonnement, en diftant toutefois, à notre éloge, que notre eiiele tenettel et épate comprendra difficilement ces choses.
Voici comment il raconte la première mort d'Agnès :
c Cependant, depuis que sœur Agnès était religieuse professe, c'est-à-dire épouse titulaire de Jésus-Christ, le feu de l'amour divin la dévorait. Elle ne pouvait plus tenir dans la vie. Son estomac ne gardait plus aucun aliment. Le sommeil ne visitait plus ses yeux. La terre était devenue pour elle un siget de dégoût. Elle avait un désir inexplicable d'aller à Dieu, son amour. N'en avait-eUe pas, ce me semble, le droit? Sa perfection n'était-elle pas achevée? Tous les coups de marteau n'avaient-ils pas été donnés à cette pierre d'élite de la céleste Jérusalem? Son ange lui dit, un jour, qu'elle eut encore un peu seulement de patience ; et la Reine des anges lui apparut incontinent après, ajoutant : c Tiens*toi prête, mon fils te tirera c bientôt à lui. >
c Un samedi, en effet, an Salve Regina des compUes, elle tomba en défaillance par terre. On l'emporta. EUe fut vingt-quatre heures
c Juge des ébahissements.
c On a (»ffert, avec quelque hésitation, je suppose, des aliments à la sainte. Elle a prouvé qu'elle n'était pas un
dans de mortelles doulenn. Il lui semblait qu'on lui coupait le cœur avec un rasoir. On lui administra le saint viatique et l'extrêmeonction. Le père confesseur qui demeurait auprès d^elle pour l'assister dans son agonie fut inspiré àp lui commander de faire signe si la sainte Vierge venait la visiter à son départ de ce monde. Un demi quart d^heure après, elle fit le signe. Son visage était radieux. Toutes les sœurs se prosternèrent avec le père pour recevoir la bénédiction de la sainte Vierge. Le père s'étant relevé vit alors la moribonde faire un mouvement de dédain. Il jugea qu'elle repoussait le démon et jugea bien. Après quoi se retournant de coté, Agnès se reposa. La bouche était ouverte ; le visage pâle et froid. Le père dit : EUe est morte. A ces mots, toutes les religieuses jettèrent des cris. Le père approcha le cierge béni de la bouche et des narines; la flamme immobile témoigna qu'il n'y avait plus de souffle. Le pouls avait cessé. On pria, on pleura, on songeait aux devoirs funèbres. Au bout d'an quart d'heure, la morte jeta tout à coup un grand soupir, et dit : < Je suis retournée. > Et elle guérit de sa maladie.
• On ne peut guère douter de la réalité de cette résurrection. Le père Panassière et le père Boyre la tiennent pour indubitable. Agnès y a cru. Obligée par son confesseur de s'expliquer sur ce point, eUe lui dit : Qu'étant près d'expirer, elle avait vu la très-sainte Vierge qui lui était apparue aveo plusieurs saints; que la Reine du ciel, ayant béni le père confesseur et puis toutes les religieuses, son âme sortit de son corps et fut reçue entre les mains sacrées de la Mère de Dieu qui la présenta à son divin fils; qu'elle fut quelque temps dans le ciel, et qu'après y avoir demeuré fort peu de temps à son gré, son ange s'approcha d'elle et lui dit qu'il fallait s'en retourner. A quoi ayant fait, dit-elle, toute la résistance que je pouvais, je me suis pourtant enfin retrouvée dans mon misérable corps. J'étais morte véritablement, ajouta-t-elle, mon époux ayant voulu satis- &tre à la promesse qu'il m'avait faite, par mon bon ange et par la sainte Vierge, que je mourrais bientôt. » {Vie de la mère Agnèe de Jésus,)
Sainte Catherine de Sienne mourut aussi de la sorte deux ou trois fois. Il y a dans le récit qu'on vient de lire un mot très-naïf de M. l'abbé Davin : « On ne peut guère douter de la réalité de cette résurrection. Le père Panassière et le père Boyre la tiennent pour indubitable. > Je crois que la vénérable Agnès était comme les trois quarts de ses pareilles, une hallucinée de bonne foi, qu'eUe a eu des attaques de catalepsie, pendant lesquelles son imagination lui faisait
corps glorieux, en déjeunant de fort bon appétit. Elle n'avait pas mangé depuis vîngt-gualre heures, et, dans ce moment, sa santé est parfaite. Ce que c'est que de ressusciter.
« Pour la pauvre Clémentine, ces impressions terribles l'ont trop fortement atteinte; c'est elle qui est malade, peut-être très^malade. Jacques prend encore Flox pour aller ciierelier le docteur Bérard. Pauvre Flox! eeite fois je ne me plaindrai pas, si Jacques le surmène un peu ; car je m'intéresse autrement à ma petite cousine qu'à cette misérable intrigante.
< Adieu, mon ami; je f écrirai pour te donner des nouvelles de Clémeutine. »
Le même uu même.
c Clémentine est beaucoup mieux. Le docteur a admmistré des potions calmantes et recommandé le "repos.
faire des rêves paradisiaques; voilà tout. Je crois aussi qti^ime fiEiasse mystique peut donner le change il des esprits prévenus et simuler dm états merveilleux. Et je professe pour les trépas répétés, pour les extases, les visions, les stigmates, Fincrédulité ]a plus complète. Je se suis pas le seul des théolo^ens instruits qui repoussent ces merveilles et les attribuent souvent à la fourberie. Le père Debrejne qui vient de mourir à la Trappe, écrivait ceci : > Disons quelques mots des secrètes ruses et fallacieuses menées de certarnes filles. Un «colésiastique instruit et expérimenté m'a fait part dernièrement du fait d'une fille qui simulait parfaitement Tétat d'une personne mou- Tante ou à l'agonie ; et mSme, au besoin, elle se constituait dans un 4tat de mort apparente, sans respiration, sans pouls et sans senlâment. > {Enai mtr la théoiogie morerZf, p. 342.) Il ajoute que, « pour Tossusciter ces mortes pleines de vie et de santé, il faudrait leur mppliquer des fen rouges. » Il dit encore : c Si les prêtres avaient quelques oomaissances physiologiques, ils seraient moins souvient dupes de ees ^éatnres artificieuses et hypocrites. »