‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 27 sur 63 · POUR LES JÉSUITES, IL Y A MIRACLE ET MIRACLE · texte numérisé non relu

POUR LES JÉSUITES, IL Y A MIRACLE ET MIRACLE

Madame de Lentilly ue douta pas uo instant de la mort et de la résurrection de Rosalie; et, Frédéric s'étant avisé d*en plaisanter devant elle, elle lui répondit sèche* ment qu'elle n'avait pas la prétention de le convertir,

du Sacré-Cœar. C'était là son îd4al, comme le plus grand honnear auquel pût prétendre une fille de sa classe. A force de persévéranee et d'habileté, eUe arriva à son but.

Voici comment eUe s'y prit :

En 1839, d'après ses lettres intimes, eUe vit Notre -Seigneur sur Tautel; et, pendant trois ans, il lui permit, chaque fois qu'elle assistait à la messe, de contempler sa sainte humanité. Il arrive même à Marie Lataste sur cela une idée fort singulière. Elle raconte dans une de ses lettres, qu'elle avait dit au Sauveur : r( Mon amour pour TOUS, pour votre humanité qui se manifeste à moi, n'a-t-il pas été trop sensible et trop naturel ? » Voilà certes une crainte bien pudique.

Déjà nous voyons là tme visionnaire. Pour qu'une femme fasse une remarque si mal séante, il faut un dérangement cérébral. Comment un amour ponr l'humanité de Jésus peut>il être trop sensible?

Ensuite Jésus se mit à l'instruire des vérités de la religion. Elle racontait ces belles choses au curé de Maimbaste, son naïf confesseur, qui d'abord en éprouva quelque étonnement, mais finit par j donner pleinement créance. Il lui ordonna d'écrire ses visions et ses révélations. Ce qu'elle se h&ta de faire dans un grand nombre de lettres que les Jésuites viennent de faire imprimer.

Quoique crédnle, après avoir reçu toutes ces longues lettres, le curé de Maimbaste finit par s'étonner de la prodigieuse mémoire de Marie Lataste pour se rappeler avec tant de détails ce que le Sauveur a pu lui révéler. Il lui fait part de son inquiétude sur cela. Marie Lataste n'est pas embarrassée. Aussi lui écrit-elle :

c Je n'ai jamais pensé à vous expliquer comment, après un si long temps, ma mémoire se rappelle les discours du Sauveur Jésus. »

Or voici son explication. C'est du plus joli qu'on puisse inventer.

Jésus , deux ans auparavant, lui avait donné un livre et une botte. Ce livre contenait tous les enseignements qu'elle avait reçus de lui; la boite contenait les plus belles fleurs qu^elle eût jamais vues. D'aprèa l'ordre de Jésus, eUe renferma livre et boite dans son cœur. Or quand elle voulait écrire ses révélations, elle ouvrait son livre; elle lisait et après elle écrivait. Ou bien eUe respirait le parfum des iaoTS^ et alora eUe écrivait ce qui lui venait à l'esprit. Or le livr? renfermait les leçons qui devaient servir à tout le monde; les fleura lui inspiraient oe qui la concernait seule.

mais qu'elle avait le droit d'exiger que, devant elle et devant ses enfants, on ne manquât pas de respect h la religion.

Le jeune officier se le tint pour dit, et se promit d*étre

Le curé de Maimbaste et les Jésuites ont accepté cette beUe explication. QnVst-ce qu'un livre qui se renferme dans un cœur? qu'estce qu'une boite pleine de fleurs dont on peut respirer le parfum, aussi renfermée dans le cœur de Marie Lataste? Des hommes à demi sérieux peuvent- ils ne pas renvoyer comme folle ou comme fourbe, une iiUe qui écrit de telles billevesées ?

Ce n'est rien encore de mettre au net ses révélations; mais que deviendront-elles? Tout cela ira-t-il se perdre dans un coin Un bureau d'un brave curé ? Marie Lataste y a songé. Elle écrit à sou confesseur qu'elle a demandé au Sauveur Jésus, ce que devaient devenir ses écrits. Le irauveur lui répond :

I Votre directeur sait bien déjà que ce que je vous ai appris n*est pas pour vous. Il a appris lui-même beaucoup de choses qu'il ne savait pas et d'autres feront comme lui, même des hommes trèssavants, s'ils ont vos cahiers entre les mains, parce qu'ils renferment mes instructions... Je veux qu'on garde fidèlement vos écrits. On imprimera séparément vos cahiers et vos lettres, et on y inscrira votre nom. Votre directeur fournira aussi les documents nécessaires pour qu'on écrive votre vie ; et celui qui récrira devra s'aider en même temps de vos cahiers et de vos lettres, qui seront gardés précieusement. •

Tels sont les ordres.

Y eut-il jamais piège plus grossier tendu h la simplicité d'un pauvre prêtre? On lui dit qu'il a appris quelque chose dans ces cabiers. Peut-être bien, le digne homme. On lui dit que d'autres feront comme lui, môme des hommes très-savants. Oh non ! mille fois non! les hommes, même les moins savants, n'apprendront rien dans les cahiers de Marie Lataste. Ces cahiers sont imprimés, revus et corrigés par les Jésuites. Lisez-les, et vous n'y trouverez rien à apprendre, rien qui ne soit dans les lieux communs de tous les livres do piété. Et cette petite paysanne appelle ces belles cho8<»s les instructions mêmes de Jésus-Christ 1 Cela touobe à la plaisanterie ou en blasphème. Au blasphème, si elle a la prétenticn d'émettre de la part du révélateur une seule idée que nous ne connaissions pas déjà; à la plaisanterie, si la bergère des Landes songe à nous donner ses pensées pour des pensées divines. Cette lettre dénote une frénésie de vadité et d'ambition qni aurait dû desailler les yeux de sou curé, et plus tard des Jésuites ses éditeurs.

On ne s'étonnera pas de l'orgueil immense qui se dévoile dans

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plus circonspect à J'avenir. II n'en continua pas moins d'écrire h son ami les événements merveilleux de Brindas. Jacques, de plus en plus dans les bonnes grâces de Rosalie, ne le laissait pas manquer de matériaux. Il avait

cette lettre, quand on saura que Marie Lataste, dans sa première jeunesse, éprouvait du dépit d'être condamnée à Tobsourité, qu'elle était désolée de la pauvreté de sa famille, parce que cette pauvreté Tobligeait à vivre dans la solitude, privée des plaisirs et des jouissances qu'elle croyait attachées aux richesses ; tout, jusqu'à l'humble village qu'elle habitait, lui déplaisait et irritait son orgueil. Plus tard, la lecture de quelques livres ascétiques détermina sans doute sa vocation. Elle se fit inspirée. Elle avait de l'esprit, de l'imagination. £Ue s'assimila ses lectures. £Ue ne trouva pas d'autre issue pour sortir de son obscurité. Mais il faut convenir qu'elle sut parfaitement se servir des éléments qu'elle avait à sa diposition; et jusqu'à un certain point, elle a pu se faire illusion à elle-mt^me. Je ne sais si les Jésuites ont été dupes de leur illuminée : je ne le pense pas. Mais la petite paysanne de Maimbaste était assez extraordinaire pour qu'il fût possible d'en tirer parti; et ils ont publié ses révélations en assurant que « leur lecture ne peut faire que le plus grand bien ».

Un chanoine théologal de Rennes a approuvé le livre, en dédarans « qu'il ne voyait rien qui puisse empéc!!» de croire à ces communications, ni l'importance que Marie Lataste attache à ses écrits, ni réloge qu'elle fait de votre société (celle des Jésuites), ni le cadre, souvent étrange, de ces visions ».

Il -n'y a d'étrange que le cadre ! ! Voyons l'une de ces visions.

« Monsieur le curé,

c Je veux vous rapporter des dioses bien étranges dont j'ai le souvenir en ce moment. Vous en penserez ce que vous voudrez..

t Un dimanche, au commencement de la messe, le Sauveur Jésus me fit réciter le : c Je me confesse » et l'acte de contrition. Après cela, il me donna l'absolution de tous mes péchés. Il dit ensuite : Qu'on apporte une robe teinte dans le vase d'or de mon sang, un roi le trtmpé dans Veau de la divinité ^ une couronne faite des mains du SAint-Ësprit ; je veux qu'elle soit vêtue aujourd'hui selon la eon" dition de$ princeeses du ciel. On obéit à sa parole. On apporta une robe rouge, un voile d'une éblouissante darté et une couronne de fleurs blanches, telles que je n'en avais jamais vues de pareilles. Quand on m'en eut revêtue, ma figure, mes mains et mes pieds devinrent aussi tout blancs, et Jésus me fil asseoir sur un petit siège

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encore un mois de congé; et, maigre tout son attachement pour son père, il n'attendait pas sans un peu d'impatience ce qu'il appelait la fin de son exil. Les révérends Pères jésuites s'étaient montrés assez

près de lui. J'avais noa ceinturé doréi autour des rsina. J'étais on ne peut plus contente.

c Après la oommunion, j'ouvris la petite porte de mon oœnr, qui était comme une petite chambre fort belle et fort agréable. Jésus y entra, prit place sar son trône dont j'ai déjà parlé. Je demeurai là, près de Jésos, avec mon ange gardien et la sainte Vierge qui était entrée avec nous.

> Je restai ainsi parée tonte la journée, vivant dans l'intérieur ds mon cœur, t {La Vi» et lêi enwres de Marie LatoêU, t. 1, p. 219).

Monsieur le théologal, mes révérends pères, dites-nous ce que d'est que VeaAi de la divinité? Et cette femme, toute contente de sa ceinture dorée, qui entre dans son propre cœur, où elle demeure près de Jésus, compreneas-vous ce galimatias? Et c'est ainsi que vous enseignez que le Dieu trois fois saint se révèle aux grandes âmes ? Aller! vous feriez croire de vous d'étranges choses !

On comprend que Marie Lataste, comme toutes les visioimaint, se donne le plaisir d'ôtre prophétesse.

Jésus-Christ lui prédit qu'elle serait comme renfermée dam un cachot pendant un an, et qu'on lui ferait subir mille interrogatoires avec des menaces et des promesses pour l'ébranler. Voici, de plus, ce qu'elle raconte :

« Enfin, un jour, à la méditation, je vis Jésus tout transporté de joie pendant qu'il me parlait; j'en parus surprise : — Ah! si vous saviez ce qui m'occupe en ce moment ! — Qu'est-ce donc, Seigneur ? lui dis-je. — Ma fille, c'est votre martyre. Vous mêlerez votre sang au mien. Qu'il me tarde^ ma fille, de contracter avec vous cette alliance ! > (La Vie et lee œuvre» de Marie Lataete^ t. 4, p. 221.)

Eh bien ! est-elle fausse prophétesse, cette fille à visions? Elle n'a jamais été comme enfermée dans un cachot. Elle n'a jamais été exposée aux interrogatoires, aux menaces et aux promesses. Et eUe a fait mentir le Sauveur lni-m8me sur un martyre dont l'idée devait fortement impressionner l'innocent curé de Maimbaste, mais qui n'a été qu'une mystification.

On comprend l'embarras des Jésuites devant ces niaiseries et ces ruses de paysanne qui abuse de la crédulité de son pasteur. Ds ergotent. Ils font ce triste aveu c que, dans les visions surtout, l'imagi* nation de la personne éclairée d'en haut peut ajouter, ajoute même presque toujours, sa part à ce qui vient de Dieu. » Ils citent Be* nolt XIV, affirmant c que les sainte peuvent avoir de fausses rêvé-

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froids à Teudroit de la résarrectioa de leur protégée. Dans ce moment, ils 8*occupaient de préparer rentrée, sur la scène dévote, d'une autre illuminée, morte il y avait quelques années, et ils connaissaient trop leur public

Utions et les croire véritables. » Ce qni prouve que Benoit XIV amit do bon uns. Et enfin iU conviennent « que le thème que Marie Lataite avait préparé pour m présenter a» Saoré-Ccewr renfeme dea restrictions mentales qui ne semblent pas pouvoir s'accorder avec l'esprit de vérité. Malgré cela, les Jésuites, dupes ou complices, ne ▼raient pas suspecter tes intentions, « encore moins supposer que rorgueil ait dicté ca qu^elle dit k son avantage ».

Voilà pourtant un passage de ses lettres, et il y en a trente de la même force, où il est bien difficile de ne pas reconnaître l'immense orgueil de cette créature :

« — Seigneur Jésus, lui ai-je dit, votre volonté est-elle absolue, et m^appelez-vous réellement à devenir religieuse du Sacré-Cœur? Le Sauveur Jésus m'a répondu : — Ma fille, écoutez mes paroles avec attention. Je vais les «dresser k votre pastaor. Rapportes -les lui avec exactitude.

« Mon fils, rintérêt que vous portez à Marie me platt. J'aime la manière dont vous agissez vis-à-vis d'elle. Donnez tous vos soins à Marie. Vous ne savez point k qui vous les donnez. Marie sera un jour ia mère spirituelle des pauvres pécheurs, Marie sera la consolatrioe des affligés et la lumière des ignorants. La 9oix de Marie retentira comme la toix d'un grand docteur, et sa voix combattra les ennemis de ma religion sainte. Marie, comme une étoile brillante, sortira de dessous les nuages qui la couvrent et eerû donnée en spectacle à sa patrie et aux contréee lointaines. Les habitants du ciel là regarderont et seront éblouis de sa beauté. (Quelle modestie !) Marie deviendra la terreur^ des démons^ et un objet de haine et de confusion pour les ennemis de ma doctrine. Marie sera persécutée (prédiction qni s'est trouvée fausse); elle éprouvera toutes sortes de déboires, mais tout tournera à sa sanctification. Elle est à la veille d'entrer dans la retraite profonde que je lui destine. Permettez-lui de parler, et vous me serez agréable.

« Voilà, monsieur le curé, en toute simplicité ce que m'a dit le Sanveur Jésus. Vous en penserez oe que vous jugerez convenable.

« Maimbaste, 29 mars 1843. » (Vie et centres de Marie LatasU, p. 268.)

Je demande an lecteur de bonne foi s'il est possible de pousser Torgueil à de plus grandes limites. Éblouir les habitants du oiel de sa beauté 1 être la terreur des démons ! être donnée en q^otaele

pour s'exposer à abuser de sa patieoce. Rien ne ressemble à une mystique comme une mystique. Elles se copieot toutes. Les jésuites savaient cela ; et Rosalie aurait fait double emploi av«c leur protégée du quart d*heure (1).

Leur thème fut bientôt fait pour la manifestation miraculeuse de Briodas. Ils insinuèrent à la ressusçitée, à laquelle ils prodiguèrent beaucoup d*éloges, qu'il serait bien de se montrer très-réservée sur les grâces singu* Hères qu'elle recevait, et de ne pas s'occuper d'autre chose que de la jeune fille confiée à ses Soins. Rosalie fut piquée au vif de cette réserve de ses patrons; elle en conçut un amer chagrin. Allaient-ils l'abandonner à cette heure? Sans eux, elle sentait bien que son rôle était fini.

Sur l'avis de la comtesse de Lentilly, le jeune curé de Brindas vint mettre sous les yeux du P. Gribeauval, un manuscrit de la main de Rosalie elle-même et contenant ses révélations. Le provincial répondit qu'il tenait mademoiselle Mangon en grande estime, puisqu'il l'avait placée auprès de la nièce de M. 4e comte de Lentilly; mais qu'il jugeait que, pour le moment, il fallait éviter de donner de la publicité à des faits trop incertains encore

à sa patrie ! Tétoile brillante des Jésuites avait toutes ces prétentions. L'événement ne les a pas justifiées. Marie Lataste a fini bien humblement sa carrière obscure dans cet ordre du Sacré-Cœur qu'elle avait tant convoité.

Il est plus que probable que cette fille spirituelle et rusée, qui avait pris le procédé de Numa Pompilius pour arriver, une fois entrée au Sacré-Cœur, se repentit de sa fourberie pieuse, car elle n'eut plut l'air de se souvenir des fameux cahiers où les savants devaient tant apprendre. Le livre et la boite aux fleurs que le Seigneur Jésus lui avait donnés se trouvèrent inutiles : le stratagème avait réussi. Elle n'était pas assez maladroite pour se dévoiler elle-même. Les Jésuites auraient dû suivre son exemple, et jeter au feu les preuves de la supercherie.

(1) Marie Latastè.

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