POUR LES JÉSUITES, IL Y A MIRACLE ET MIRACLE
sur la reconamaitdatioa de son père spirituel, des pratiques de pénitence auxquelles elle renonçait bientôt, parce qu'au fond elle aimait assez sa petite personne; Glémentioe enfin était un auge ; mais les anges de la terre, quand ils sont encore dans la fraîche éclosion de leur jeunesse, ont souvent le rire sur les lèvres. Clémentine était naturellement gaie. Sa gaieté, elle la communiquait au doux et mélancolique Raphaël. Le comte comprenait que les joyeux éclats de rire de ces deux enfants mettaient, seuls, un peu de vie dans ce triste château. Clémentine partie, toute joie disparaîtrait avec elle; et Clémentine ne partait pas.
Le congé de Frédéric de Lentilly touchait à sa fin. La santé du père paraissait raffermie, lorsqu'une nouvelle attaque de goutte l'emporta. Ce fut une affaire de vingtquatre heures.
Au milieu de souffrances aiguës, il avait voulu voir Clémentine seule; et il lui avait dit, de cette voix solennelle des mourants dont l'impression est si profonde :
— Ma fille, je meurs avec le regret de n'avoir pas rempli envers toi les devoirs d'un père. Des questions de vanité, de convenances sociales, qui me paraissent bien misérables en ce moment, ont exercé une influence fatale sur ma conduite. J'ai eu tort, il y a un désir en toi que je n'ai pas combattu, et maintenant je mè le reproche. Si je le croyais vrai et sincère, je serais heureux de t'y encourager. Il s'agit de la vie religieuse. Retiens bien ma parole, ce sera la dernière que tu entendras de mes lèvres : Je vois en toi beaucoup d'enthousiasme, ce n'est pas de la vocation.
Après avoir rendu les derniers devoirs à son père, Frédéric eut hâte de quitter Brindas, Il n'y regrettait que l'abbé Louis et les enfantas. La comtesse, au moment
de son départ, loi témoigna pourtant une véritable affection. Le coup qui venait de la frapper inopinément avait amolli son cœur. Frédéric, le fils de cet époux qu'elle avait beaucoup aimé, lui devint plus cher qu'il ne l'avait été jusqu'à ce moment. Elle lui dit d'une voix émue :
— N'est-ce pas, Frédéric, que le lien formé entre nous, par mon mariage avec votre père, ne saurait être rompu ? H. de Lentilly a aimé mes fils, et surtout Raphaël, avec une tendresse de père. Vous serez toujours un frère peureux. Je sais que vous regardez Clémentine comme une sœur. Quant à moi, mon ami, il me serait douloureux de supposer que nous pourrions devenir, pour vous, des étrangers. C'est donc toujours ici la maison paternelle. Je sais bien que Brindas n'est pas un séjour bien attrayant pour un jeune homme trop attaché peut-être aux joies de ce monde ; mais vous voyez ce qu'elles deviennent. Frédéric, promettez-moi de revenir ici prier avec nous sur la tombe de votre père. Adieu, mon fils; je ne savais pas encore combien vous m'étiez cher. Puisse aussi votre cœur vous attirer à nous !
Cet élan de sensibilité loucha Frédéric. Il comprit mieux qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, ce qu'il y avait de bon dans le cœur de cette femme, et il promit de revenir à Brindas.
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Elle devait sonner Theure fatale oii prendraient fin les longues et enivrantes joies de la vie fraternelle, pour nos deux anges du château de Brindas. Raphaël avait accompli ses dix-neuf ans, et allait entrer au séminaire. L'abbé Louis, impatient d*élargir le champ de ses investigations et de ses études, dégoûté de l'esprit d'intrigue et d'orgueil des communautés religieuses, peu soucieux, — sa mère n'existant plus, — de se jeter dans les tristesses et l'oubli d'un presbytère, se préparait à partir pour l'extrême Orient comme missionnaire. .
C'était un monde nouveau à explorer pour lui. Ces religions exaltant l'âme jusqu'aux macérations farouches, aux extases délirantes oii la notion du moi vient à se perdre et emporte Tétre dans l'immensité de l'anihilation, étaient une énigme terrible qu'il voulait s'expliquer, au sein même des peuples qui se courbent sous de si étranges doctrines.
L'abbé Louis était un esprit logique qui avait marché dans ridée de la transformation religieuse. Les exagérations dont il avait été le témoin, les réflexions qu'elles lui avaient suggérées, ses sages entretiens avec le vieux curé de Brindas trop tôt enlevé à sa vénération, l'étude minutieuse des différents siècles de l'Eglise et la lecture des Pères des premiers âges, avaient provoqué en lui une réaction complète contre le mysticisme et le formalisme dominant l'Eglise contemporaine. Le côté divin du christianisme n'avait rien perdu pour lui de sa splendeur; sa foi était restée intacte. Mais quelle épaisse forêt de préjugés religieux, d'idées préconçues, de superfélations misérables recouvrant l'idée chrétienne, il lui avait fallu impitoyablement abattre ! Cette hécatombe du faux en religion, il l'avait faite avec courage, devant l'autel d'une raison éclairée qui voulait Dieu, mais qui ne voulait plus l'homme sous le manteau de Dieu.
Nous connaissons déjà la vocation de Raphaël : elle était toute d'instinct et de sentiment. Il avait vécu jusqu'alors dans un monde idéal qui ne tenait aucun compte des réalités de la vie. Jamais il n'avait examiné un seul des motifs qui déterminaient cette vocation. A quoi bon, du reste? Un attrait irrésistible ne Tentraînait-il pas à l'autel? Le bonheur pouvait-il être ailleurs pour lui? Mille fois non. La passion religieuse a toutes les ardeurs, toutes les illusions des passions humaines. La délicatesse de son tempérament, son éducation presque claustrale avaient retardé en lui le réveil terrible auquel n'échappe aucun adolescent. Et à la place de ce mouvement de crise, avaient gonflé en lui des ardeurs tout aussi passionnées pour Dieu, pour l'Eglise, pour sa mère, pour Clémentine. Tous ces amours se confondaient : il ne distinguait pas encore entre eux. Il savait, par ses études
religieuses, que l'homme peut subir des entratnemeuts funestes ; mais ces entraînements, il ne les comprenait pas; il n'en avait qu'une notion confuse, et sa pensée ne s'y arrêtait jamais.
C'était bien la situation d'âme innocente qui paraît si heureuse à tant d'esprits dans le sacerdoce, pour fournir de bons prêtres 'k l'Eglise. Est-ce bien celle qui assure des vocations durables? Avoir choisi sans comprendre, quel étrange procédé d'éviter une cruelle erreur ! Ce fut pourtant ainsi que le malheureux enfant devait arriver an séminaire.
Cependant son départ avait à subir un temps d'arrêt. Après la mort du comte de Lentilly qui avait été un père pour lui, quand sa mère était si profondément attristée, quand sa chère Clémentine était enrx)rc sous l'impression de cette mort si peu prévue, pouvait-il laisser si brusquement et la mère affligée et la sœur, la tendre sœur dont il était l'unique affection ? L'abbé Louis ne trouva rien que de légitime dans ce retard.
Mademoiselle Mangon et le curé de Brindas blâmèrent cette résolution.
« — -Laissez les morts ensevelir leurs morts, » dit sévèrement le curé à Raphaël.
Ces paroles impressionnèrent peu l'ami de Clémentine, qui, dans le fond, était tout heureux d'un bon prétexte pour prolonger, quelque temps encore, son séjour à Brindas.
Pendant ces derniers mois, l'intimité entre les deux anges, se resserra, s'il est possible, davantage. Mademoiselle Mangon était presque toujours malade, depuis qu'on l'avait priée de mettre une sourdine à ses révélations. Madame de Lentilly se renfermait dans son oratoire, ou était en conférence avec des révérends Pères,
capucins ou jésuites, seuls visiteurs reçus au château depuis la mort du comte.
Clémentine et Rnphaël, heureux de se trouver plus seuls que jamais, faisaient, en se promenant sous les beaux ombrages de Brindas, de la poésie mystique, rémiuiscence de leurs lectures. Un petit livre surtout, que le curé fanatique leur avait donné, avait un charme particulier pour eux. C*étaient les Exercices de sainte Gerirude (1). Ils le lisaient ensemble, ils en apprenaient de mémoire des passages, se promettant, lorsqu'ils seraient séparés, de les redire au pied de l'autel, à une même heure, pour unir leurs cœurs dans Tabime du divin amour.
Et ces enfants, aussi chastes qu'ils étaient beaux, amollis par ces accents passionnés, ne savaient pas que, dans leurs cœurs, il y avait tout un poème d'amour qui
(1) C'est le révérend père dom Guéranger, abbé de Solesmes, qui a fait cette publioation.
Sainte Gertrude a été certainement l'une des femmes illustres dn treizième siècle. Placée à l'âge de cinq ans dans l'abbaye de Rodersdoff, elle 7 fut instruite dans les divines lettres et dans les arts libéraux. Ame ardente et passionnée, elle trouva dans la poésie biblique un aliment à son imagination. J.e mysticisme la' conduisit bientôt aux visions et aux révélations. Elle composa alors le cinquième livre des Insinuation* de la divine bonté, les quatre antres aj'aut été écrits sur des documents fournis par elle. Elle écrivit les Exercices à l'usage des religieuses de son monastère. On 7 reconnaît une âme nourrie de la lecture du Cantique des Cantiques. Comme curiosité littéraire, on doit remercier M. Guéranger de nous avoir fait connaître une œuvre assurément fort remarquable du moyen ≥ mais c'est moins au point de vue littéraire que dans la pensée de son influence mystique que le bénédictin a fait cette publication. Le livre est aussi extravagant que les œuvres de Marie Alacoque et celles de Marie Lataste. Mais quelle différence pour la forme ! Seolement c'est cette forme qui rend le livre très-mauvais pour les jeunes filles et pour les femmes enfermées dans un couvent. A ce point do vue, dom Guéranger en offrant les Exercices aux âmes pieuses, ne pouvait leur faire un présent plus dangereux.
s*y chantait, et dont celui qui les enivrait n'était que l'écho (1),
Dans Tascétisme, il y a deux côtés bien distincts : l'un qui porte aux macérations, aux jeûnes, aux veilles, c'est là le cdté austère ; l'autre, c'est le côté tendre, le côté des ardeurs passionnées qui jette dans l'extase. Celui-là surtout captivait le cœur de Clémentine. Aussi insciente que son ami d^s mystères du coeur humain, de ses besoins, de ses aspirations, elle en avait plus que lui, en raison de son organisation si riche, les puissants instincts. Elle s'aperçut la première que, dans son cœur, une autre voix parlait aussi d'amour, mais d'un amour qu'elle n'avait pas entrevu jusqu'alors. Elle fut, dès ce moment, plus rêveuse, plus timide avec Raphaël; elle commença à se demander ce qu'elle deviendrait, quand il ne serait plus là.
N'emporterait-il pas avec lui toute la poésie de Brindas? Avec qui chanterait-elle ces beaux cantiques qui
(1) Voici quelques passages de ces Exercices : ils feront comprendre les inconvénients du langage erotique transporté dans la spiritualité, pour les imaginations ardentes, et pour les femmes nerveuses et histériques :
€ O Jésus, unique amour de mon cœur, amant rempli de tendresse, aimé, aimé, aimé an-dessus de tout ce qui jamais fut aimé, c'est vers vous que soupire et languit l'ardent désir de mon cœur (p. 69). »
c vous qui êtes mes obères délices, que je succombe dans vos embrassements, et que le mystique baiser de votre amour soit pour moi un tombeau ! » (p. 143.)
c O amour ! amour I quand viendras-tu séparer si efficacement mon âme de mon corps, que mon esprit n'habite plue désormais qu'en toi? Vos fugitifs embrassements, 6 Jésus 1 ont pour moi tant de douceurs que, si j'avais mille cœurs, ils se fondraient en moi à l'instant. Vos baisers divins font passer ma vie en vous-même, et mon àme ose vous prodiguer ses amoureuses étreintes. bonheur! si dans ces instants je tombais sans vie pour me perdre dans les ondes de votre divinité. > (p. 250.)
194 LES mrsTiQOBS |
parlaient 4es félicités du ciel tt la faisaient rêver k celles de la terre? Les fleurs, dont ils ornaient ensemble i'aatel de la Vierge, auraient-elles les mêmes parfums? ^ les plus beaux discours de Rosalie sur les charmes de l'amour divin varudraient-ils jamais ces si vraies et si simples pareles de Raphaël : « On aioie bien mieux Dieu, quand on est desx k l'aimer. > Oh ! Raphaël parti, quel vide et quel froid dans son âme, et comment pourrait-elle prier et amer sans lui?
Plus le moment du départ approchait, plus la pauvre enfant devenait triste et anxieuse. Elle comprenait enfin que la présence de Raphaël lui était nécessaire, comme Pair qu'elle respirait.