PAUL ET VIRGINIE
Frédéric de Lenlilly à Prosper Lanfeîd.
Château de Brindas, mars 1859.
« Ma belle-luère s* est montrée si affectueuse pour moi, après la mort de mon pauvre père, ses lettres ont été si bonnes que je n'ai pas eu la pensée de manquer à ma promesse de revenir h Brindas. Un triste anniversaire m'y a naturellement rappelé. J'y ai trouvé le fils aîné de madame de Lentilly, Charles de Nervieux. Il est plus que jamais libre penseur. Je le suis aussi ; mais au moins je sais respecter les croyances de sa mère. Il a quitté hier le château. La comtesse se désespère de l'incrédulité de son fik ; elle ne comprend pas comment il se fait qu'élèves des jésuites, nous fassions si peu honneur à Tenseigcc- *meot de nos maîtres.
c — Sans doute, lui dis-je, ils n*ODt pas le talent de nous donner une instruction religieuse assez solide pour qu'elle puisse franchir sans danger le seuil de leurs maisons. Dans leurs collèges, nous sommes tous, ou à peu près, de petits saints bien croyants, bien sincères; et en disant que, sur cent élèves sortis des mains des jésuites, dix au plus conservent intégralement leurs principes religieux, je crois flaiter encore les bous Pères (1).
< Raphaël va entrer au séminaire de Saint-Suipice; je partirai avec lui et madame de Lentilly, pour Paris. La comtesse, avant de laisser entrer son Gis %\i séminaire, veut, d'après le conseil du docteur Bérard, consulter les sommités médicales. Raphaël n'est pas malade, il ne se plaint jamais; pas un organe, assure le docteur Bérard, n'est sérieusement attaqué; mais il y a une faiblesse générale qui peut devenir inquiétante.
c Quant à Clémentine, je n'aurais pas cru, même il y a uu an, qu'elle deviendrait aussi belle. Jamais je n'ai vu des yeux comme les siens. Son teint, trop bistré il y a quelques années, s'est éclairci; il n'est plus que chaudement coloré. Sa bouche est un peu grande, mais les dents sont superbes et le sourire ravissant. La taille un peu audessus de la moyenne, les pieds, leà mains, tout est admirable. Sa chevelure noire est splendide. Puis l'amour rayonne sur cette délicieuse créature : il est en elle, il
(1) Lamennais, dans un temps où il ne pouvait ttre suspecté d'oii sentiment hostile aux ordres religieux, écrivait sur Saint- Acheul les ligues suivantes :
« Combien pensez-vous, par exemple, que, parmi les jeunes gens qui sortent de Saint- Aohenl, il y en ait qui persévèrent, u'est-à-dire qui fassent leurs pftques la première année? Un sur trente. Les vmgtneuf autres deviennent pires que tout oe qui sort des autres col* léges. > {Correspondanee de LamêntMia,) La dernière remarque est évidemment une exagération. Mais le fait principal est eonstaté.
PAUL ET VIRGINIE i97
est autour d'elle, il est daus sa voix, il est dans son sourire; et je crois qu'elle commence à ne plus se faire d'illusions sur son affection pour Raphaël. Quant à celui-ci, je ne le comprends pas; il aime ma cousine avec une tendresse infinie, qu'il ne cherche pas du tout k cacher; il est bien plus expansif que Clémentine et il persiste à dire qu'il ne peut y avoir de bonheur pour lui que dans le sacerdoce. Hier au soir, après une conversation sur ce sujet, il prit entre ses mains la tête de Clémentine et me dit : Votre cousine et moi nous sommes des êtres prédestinés ; dans quelques mois, je recevrai la tonsure, et quand Clémentine aura vingt-cinq ans, on coupera ses beaux cheveux, — et la main blanche et délicate de Raphaël passait et repassait dans les boucles soyeuses de la chevelure de Clémentine, — on mettra un grand voile sur sa tête, et alors le bonheur de l'un et de l'autre sera complet. Vous ne comprenez pas cela, Frédéric, et pourtant cela est vrai. Dieu nous a donné l'un h l'autre, pour nous fortifier mutuellement dans notre vocation; et voilà pourquoi nous nous aimons, comme si nous avions la même mère. N'est-ce pas que tu es ma sœur chérie?
€ — Oui, Raphaël, je suis ta sœur, répondit Clémentine d'une voix un peu émue.
c Je l'observais : elle avait frissonné au contact de la main de Raphaël; et la pensée d'une mère abbesse quelconque faisant tomber sa belle chevelure sur les dalles du sanctuaire, ne me parut pas lui sourire. Et pourtant, si la vocation de Raphaël n'était pas un obstacle au mariage de ces enfants, il y en aurait un autre presque aussi grave. Jamais la comtesse de Lentilly ne permettrait à son fils de donner son nom à Clémentine Couturier. Serait-il donc à désirer que la folie mystique de ma pauvre
petite cousine fut aussi fortement enracinée que celle de Raphaël?
« Je ne te dirai rien de mademoiselle Rosalie Mangon. On ne la voit pas; elle^sst malade. Le dimanche, on la porte dans la chapelle sur une chaise longue. Sa maladie est due, à ce qu'il parait, à une foule de visions et de prophéties rentrées. Ses supérieurs lui ont imposé silence i>uT cjes belles choses. En attendant qu'on lève la consigne, elle regarde mélancoliquement dans son soleil : elle y voit le passé, le présent et l'avenir. Je sais ces détails par Jacques, qui est toujours l'admirateur enthousiaste de Rosalie. »
' Le même au même.
« Avril 1859.
« Nous partons demain pour Paris. Un tout petit incident m'a donné la preuve que je ne m'étais pas trompé Sur les sentiments intimes de ma cousine.
«c Avant-hier, j'ai trouvé, dans la bibliothèque , le chef-d'œuvre de Bernardin de Saint-Pierre, Paul ei Virginie. Comment ce livre a-t-il échappé aux razzias successives opérées ici par des révérends Pères, plus ou moins barbares? Je me l'explique seulement par l'exiguité du format. Je pris le livre et j'allai dans le parc en relire quelques belles pages. Je l'y oubliai. Hier matin, je me rappellai mon étuurderie. Il avait plu pendant la nuit; et je fus assez contrarié de la pensée que ce petit livre, très-richement relié, serait gâté par la pluie.
< En arrivant près de l'endroit où je l'avais laissé.