‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 3 sur 63 · UN MONDE ÉTRANGE · texte numérisé non relu

UN MONDE ÉTRANGE

Que la ville de Lyoa ait été fondée, Tan 41 avant notre ère, par Muoatius Plancus, pour y recueillir la colonie romaine de Vienne que les Allobroges avaient chassée; qu'elle ait atteint rapidement uu haut degré de prospérité; qu'elle ait eu» pendant trois ans, Thonneur d'être habitée par Auguste, qui y établit un sénat» un collège de soixante magistrats pour rendre la justice, et une école de belles-lettres appelée Athénée, ce sont vieilleries historiques dont beaucoup de mes lecteurs prennent peu de souci.

Pourtant, j'aimerais à leur parler des deux tables de bronze, touchées par les antiquaires comme de saintes reliques, sur lesquelles fut conservée la harangue au sénat, prononcée par l'empereur imbécile qui avait nom Claude, le jour où ce César, né à Lyon, cooférait à sa patrie le droit de cité romaine. Je voudrais leur dire que, cette ville ayant été détruite l'an 58 par un incendie, ce fut Néron, célèbre entre autres crimes pour avoir mis le feu

à Rome, qui la fit rebâtir; que, sous lesAntonins, elle fut embellie de magnifiques monuments; qu'elle avait la gloire d*étre le centre des quatre grandes voies militaires qui traversaient la Gaule ; et que là s*élevait ce fameux temple d* Auguste et de Rome, près duquel le fou Caligula avait institué des combats d'éloquence^ où les vaincus avaient le choix d*effacer avec la langue leur mauvaise prose, ou d*étre battus de verges et jetés dans le Rhône.

Cette petite vanité d'érudit une fois satisfaite, et il m'en coûte d'en dire si peu, je consens à oublier l'histoire ancienne et profane de la cité célèbre dont le voyageur, venant de Paris et débouchant d'un sombre tunnel qui l'amène à Vaise ou à Perrache, sait d'avance qu'il ne retrouvera aucun débris, pour placer quelques mots rapides sur la ville chrétienne qui fut le berceau de la foi dans notre Gaule celtique, et qui, recevant par le commerce les effluves de TOrient , se trouve avoir été , comme elle l'est encore de no$ jours, la ville mystique par excellence.

Fondée par saint Pothin, disciple de saint Polycarpe, évêque de Smyrne, qui avait longtemps vécu avec l'apôtre saint Jean, l'Église de Lyon commence ses annales par un glorieux monument : c'est la lettre des martyrs de Lyon et de Vienne qui souffrirent sous Harc-Aurèle. Elle était eu grec et adressée aux chrétiens d'Asie (1). L'é-

(1) C*e8t le plus ancien écrit d'une authenticité incontestable qne possède l'Ëglise des Gaules. Il commence ainsi : « Les serviteurs de Jésus-Christ qui sont à Vienne et à Lyon dans la Gaule, à nos frères d'Asie et de Phrype qui ont la môme foi... * On y voit le caractère démocratique de TÊglise primitive. Une parfaite égalité règne entre tous les frères, l'évêque lui-même n'étant mentionné qu'à son rang, comme martyr. La rédaction de cette lettre est attribuée à saint Irénée, successeur de saint Potbin.

Yftque Pothin, âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, accablé par Tâge et par la naaladie, parut avec courage devant le tribunal païen. Insulté, accablé de coups, il fut jeté dans une prison que Ton voit encore, où il expira deux jours après.

La plupart des marlyrs de Lyou appartiennent à la Grèce : Pothin, Attale, Epagathe, Alcibiade, Apollone. Attale, qui était de Pergame, ne répondit qu*un seul mot, et en langue latine, quand on lui demanda son nom, son pays, sa condition : « Je suis chrétien. »

Une jeune esclave eut les honneurs de cette lutte.

c Blandine, demeurée la dernière, entra dans l'arène où eUe devait servir de pâture aux bétes. Après qu*elle eut souffert les fouets, les morsures des bétes, la chaise de fer, on l'enferma dans un filet et on la présenta à un taureau qui la jeta plusieurs fois en Tair; mais la sainte martyre, occupée de Tespérance que lui donnait sa foi, s'entretenait avec Jésus-Christ et n'était plus sensible aux tourments. Enfin, on égorgea cette innocente victime; et les païens mêmes avouèrent qu'on n^avait jamais vu une femme qui eût ni tant souffert ni avec une si héroïque constance. »

C*était un beau titre de gloire que ce baptême de sang donné à TÉglise de Lyon. La lettre dit que les martyrs furent au nombre de quaranfe-huit.

Irénée, Grec comme Pothin et disciple de saint Polycarpe, succéda à Pothin (1). Comme l'illustre martyr, il transportait au sein de la Celtique les idées, les traditions, les tendances orientales. Si la lettre des martyrs

(1) Grégoire de Tours écrit qu'il fut envoyé dans les Gaules par saint Polycarpe. Le père Longneval, jésuite, contrarié de ce texte, dit qii*il vaut mieux croire qu'il fut envoyé à Lyon par l'évêque de Rome.

est précieuse pour nous, il nous reste un ouvrage d'Iréoée écrit en grec (1) et traduit dans un latin barbare, qui nous donne d'importants détails sur les croyances de TEglise au second siècle (2).

Ce qui nous intéresse aujourd'hui» ce ne sont pas les arguments de saint Irénée contre Valentin, Marcion et les hérétiques de son temps (3), mais ce sont les opinions émises par lui et qui prouvent avec quelle liberté s'exprimaient, sur mille questions, les chrétiens des premiers siècles, sans qu'une autorité inquiète et courroucée fût là pour jeter l'anaUième à toute parole émise par les croyants.

Quelques exemples sont curieux et mon lecteur me pardonnera de les citer.

Irénée croyait, avec saint Justin, martyr, que les âmes des impies cesseront d'être, après avoir été longtemps tourmentées : négation, par conséquent, de l'éternité des peines de Tenfer.

Que les âmes, une fois séparées du corps, étaient placées dans un lieu invisible, en attendant la résurrection glorieuse du corps.

Que les justes, après avoir régné mille ans avec Jésus- Christ sur la terre et joui des plaisirs des sens, entreront dans le ciel pour posséder un bonheur étemel.

Que les anges sont corporels comme l'homme.

Que Jésus-Christ a vécu plus de cinquante ans, et qu'aux enfers il a prêché la foi aux justes tant juifs que païens. Ce qui implique le salut de toutes les âmes

(1) Ce curieux livre avait pour titre dans l'original : Ctnq livres d9 l'esplication et 4e la réfutation de la prétendue Qnoêe,

(2) L'original greo est perdu.

(3) Photius déclare du reste ces arguments de peu de force : Spurii* rationibus fulciri videtur. (Phot. cod,f 120).

justes en dehors du judaïsme, telles que celle de Socrate.

Notez que Tertullien déclare (1) Iréaée un trèscurieui explorateur de toutes les doctrines, et que le livre contre les hérésies a toujours été mis au rang de ceux dont la doctrine était reconnue orthodoxe par tous les Pères des premiers siècles (3).

L'illustre «Irénée (3) mourut martyr comme saint Pothin.

Saluons-la donc maintenant, cette Église mère des Gaules, et étudions le mouvement qui s'opéra en elle, quand le christianisme devint dominant et n*eut plus à redouter de persécutions.

Nous savons que, par son commerce important, dès le

(I) Irenaui omnium docirifutrum ewriosUsimu» txphrator.

{2) Elies du Pin, docteur de Sorbonne, fait sur cela cette réflexion sÎDgalière : f n fiiiit pardonner ces sortes d'opinions à tons les anciens auteurs du christianisme, n'y en ayant presque pas un seul qui n'en lit en de semblables, s merveille ! Mais pourquoi la condition des écriyains contemporains serait-elle moins douce que dans les premiers siëeleB^ et telle qu'an moindre mot < ofiSensant les oreilles pies >, Rome flétrisse leurs livres, et que le monde nltramontain, implacable dans son fanatisme, les pdursuive de ses fureurs?

(3) Sa querelle avec le pape Victor montre Tindépendance des Églises deoe tssnps. Les Orientaûc célébraient la Pâqne le 14 de la lune de man, à bi manière des Juifs, en quelque jour de la semaine qu'eUe arriv&t; les Occidentaux, le dimanche qui suivait le 14 de la luue. Le pa^ Victor, indigné que les évêques d'Orient soutinssent leur opinion, envoya partout des lettres par lesquuUes il les déclara exoomma* niés. Saint Irénée lui écrivit que, quoique lui-même céléftràt la Pàque à Lyon comme les Occidentaux, il ne pourrait cependant approuver que Victor TonlAt excommunier des Églises entières pour des coutumes qu'elles ont reçues de leurs ancêtres. Il lui dit que c'est sur beaucoup d'autres pratiques que les Églises ont des coutumes différentes. n lui représente que ses prédécesseurs ne se sont pas brouillés pour ce sujet avec les évéques d'Asie, et que saint Polycarpe étant venu à Rome et ayant conféré touchant cette pratique avec le pape Anicet, ils avaient jugé qu'il ne fallait pas rompre la communion et la paix pour une chose àe si peu d'importance. Quel cas ferait-on à Rome aujourd'hui des remontrances d'un évêque ?

haut empire, elle avait des relations si nombreuses avec rOrient qu'elle était plutôt une colonie orientale qu*une cité de Celtes. Le sacerdoce y devint puissant. 11 y eut une époque du moyen âge, qui dura plus de deux siècles, où les archevêques de Lyon, à l'exemple des papes de Rome, furent à la fois évëques et princes temporels, battant monnaie (1) et ne relevant d'aucune* suzeraineté. Le génie mystique de l'Orient qui, depuis les Indes jusqu'au sommet du Carmel, a couvert le sol de contemplatifs et d'ascètes, et qui produisit, surtout vers le septième siècle, époque de la décadence byzantine, ces nombreux écrits où l'imagination des moines se donna toute carrière aux dépens de la raison et de l'histoire, trouva dans l'Église de Lyon un asile où il s'abrita contre le génie positif et rationnel de l'Occident.

Lyon, par la vallée du Rhône, touche au Midi. 11 lui appartient géographiquement. La double influence de l'enthousiasme méridional et de la rêverie orientale devait conduire, à une dévotion ardente çt portée à l'illuminisme, un monde qui vit beaucoup par les sens. La dévote lyonnaise a, comme la femme de TOrient, quelque chose de vaporeux et de mou, en même temps je ne sais quoi d'ardent et de terrible, qui rappelle les contrées où l'inquisition régna en souveraine. Ce sont des natures singulièrement intolérantes.

Disons, pour terminer cette esquisse dont on voudra bien me pardonner la sécheresse, que le mysticisme chez les Lyonnais ne nuit en rien à leur esprit de combinaison et de calcul. C'est de Lyon qu'est sortie cette association

(1) I^urs monnaies portaient la légende : Prima tedes Oalliarum, Arehiepiscopuê et comté /vgdunrtifja; d'autres: Priimi tedes Galliarum, Moneta lugduneMti.

du SOU par semaine, qui donne annuellement à la Propagation de la Foi plusieurs millions.

Le clergé lyonnais s'engage facilement dans les missions étrangères. Il produit des hommes d'esprit, souples, ambitieux, habiles, qui ont gardé la finesse du Grec, mais chez lesquels on chercherait vainement les grands caractères, moins encore ce génie initiateur qui aide un siècle il briser avec les routines et h inaugurer un monde nouveau. Les penseurs de l'Église ne sortent pas de son sein.

Inutile de dire que les jésuites sont plusmaitres de la ville pieuse de Lyon que le clergé séculier : leur révérend Père supérieur est le véritable archevêque de Lyon.

C'est à Lyon que nous allons étudier nos mystiques modernes, copistes de l'illuminisme des derniers siècles, mais, disons-le tristement, n'ayant rien de cette simplicité et de cette grâce naïve qui plaisent tant dans les récits de sainte Thérèse, et que n'ont su retrouver, depuis, ni Marie Alacoque, ni sœur Emmerick, ni la jésuitesse Marie Lataste.

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