PAUL ET VIRGINIE
j'aperçus ClémentiDe; elle lisait... Paul et Virginie^ et elle était tellement absorbée par sa lecture qu'elle n'en* tendit pas le bruit de mes pas sur le sable. Je restai là immobile à la contempler. Je la voyais à chaque instant porter son mouchoir à ses yeux. Bientôt elle se mit à lire à demi-voix; c'était la scène si touchante des adieux de Paul et de Virginie. Les pleurs suffoquèrent la pauvre enfant. Elle.se leva brusquement et elle m'aperçut.
€ — Oh ! mon cousin, me dit-elle, ce livre est-il à vous? Comment Tai-je trouvé là? Vous ne direz pas à ma tante que je l'ai lu; elle me gronderait. Je suis pourtant bien sûre que cela n'est pas un roman. Dans un roman, tout est faux, dit-on, et cette histoire est bien vraie, n'est-ce pas? Ces deux enfants élevés ensemble et forcés de se séparer, ils ont existé? Au nom du ciel, Frédéric, ne dites à personne que j'ai lu ce livre et que j'ai pleuré en le lisdBt.
« — Je vous le promets, ma chère Clémentine.
< — Merci, merci; je suis bien malheureuse, Fré* déric !
€ Et elle disparut, emportant avec elle le petit vohune.
a Qu'elle était belle en m'implorant ainsi ! Âh ! si c etait moi qu'elle aimât, que les convenances de fortune et ée naissance me paraîtraient misérables! Mais c'est Raphaël qu'elle aime, et Raphaël ne voit ni ne comprend son bonheur. >
PREMIÈRE LETTRE d\\MOUR D*UN MYSTIQUE
Au moment du départ de Raphaël , Clémentine se montra courageuse ; et personne, excepté Frédéric, ne s'aperçut ae ses angoises. Hais, quand la* voiture qui emportait sou ami eut disparu, elle éclata en sanglots.
— Parti ! parti ! disait-elle, et moi je reste seule !
Les voyageurs arrivèrent à Lyon, quelques heures avant le départ du chemin de fer pour Paris. Raphaël devait aller, avec la comtesse, faire une visite au Père Gribeauval et à l'extatique; mais en descendant de voiture il dit à sa mère qu'il ne raccompagnerait pas. Il voulait aller prier à Notre-Dame de Fourvières. A la grande surprise de la comtesse, il parut se soucier assez peu d'aller demander des prières à Véronique et des conseils au jésuite, son directeur.
Raphaël sentait un impérieux besoin de se trouver seul pendant quelques instants; il voulait écrire à Clémentine. 11 alla, pour l'acquit de sa conscience, à Four-
PREMIÈRE LETTRE d' AMOUR D*UN MYSTIQUE 201
yières ; et après une très-fervente mais très-courte oraison, il sortit de la chapelle, chercha dans les massifs de yerdure de la colline, un endroit bien solitaire, et Ih il écrivit k Clémentine :
c Non, ma Clémentine, non je n'attendrai pas d*élre à c Paris pour décrire. Que n'aurais-je pas donné, hier, c après notre dernier entretien, pour retarder de quelc ques jours mon départ de Brindas! Un instant, la pen- « sée m'est venue de feindre une indisposition légère, c J*ai bien vite repoussé cette pensée, elle était indigne c de moi. Oh! ma sœur bien-aimée, la vérité, la vérité, c voilà ce que nous devons chercher toujours, évitant c autant de nous tromper nous-mêmes que de tromper c les autres. Si des ombres passent devant notre esprit, c si nous ne savons plus lire dans notre conscience, in- € voquons Téternelle lumière : elle nous éclairera, elle « nous rassurera; mais sondons hardiment les mystères c de notre âme, avec la volonté de ne nous laisser ni € effrayer ni abattre par ce que nous pourrons y renconc trer. Surtout, mon ange, ne nous forgeons pas des chic mères pour avoir le mérite de les combattre.
c J'ai réfléchi toute la nuit à tes dernières paroles, jec tées vers moi comme un cri d'effroi de ton pauvre « cœur. — « Serait-ce donc de l'amour que nous avons f l'un pour l'autre? » — Et, après cette question, tu t'es c enfuie ; et ce matin tu as évité de te trouver seule avec c moi. £n vain mon regard a cherché le tien ; et quand» c au moment du départ, je t'ai donné le baiser d'adieu, t je t'ai sentie trembler comme une pauvre petite coc lombe effarouchée, et tu es devenue si pâle, si pâle, que c j'ai failli m'écrier : Je ne veux pas partir.
c Mon amie, j'ai réfléchi sur tes étranges paroles, c Avant de te rassurer, j'ai voulu me rassurer moi-même;
202 LES MYSmUES
< car vois-tu, mon ange, nous sommes deux enfants c pour lesquels, jusqu à présent, la vie a été douce et bt- « cile. Nous avons marché appuyés l'un sur l'autre, sons ff Tœil de Dieu et sous celui de ma mère. Notre ciel a c toujours été pur, jusqu'au moment d*une séparation
< voulue par tous les deux. Ce mot séparation, Clémeif tine, nous n'en comprenions pas le sens, nous ne sa-
< viens pas ce qu'il pouvait contenir de troubles et d'anc goisses. Notre ciel est devenu plein d'ombres, et, dans c ces ombres, tu as vu un fantôme. Palpitante d'effroi, tu 9 me l'as montré, et j'en ai été un instant effrayé comme
< toi-même. A présent je ne crains plus rien : j'ai inter- « rogé mon cœur ; c'était interroger le tien. — Puis-je
< avoir une pensée qui ne soit pas la pensée de ma sœur? « — L'ombre est devenue lumière.
c J'ai trois ans de plus que toi ; et tu m'as souvent c dit que, seul, j'avais été ton véritable maître. Made- « moiselle Rosalie et même l'abbé Louis mettaient des
< mots dans ta tête, mais je t'en donnais l'intelligence, c Eh bien ! chère et aimable écolière, je vais reprendre « avec toi ce rôle de maître. Je dois t'expliquer ce mot c amour que tu ne comprends pas, dont je ne comprec nais pas, hier encore, toute la profondeur; car je n'y « avais arrêté ma pensée que pour l'appliquer à Dieu. « Quant à toi, ma Clémentine, je t'aimais comme j*exis- « tais, sans plus sonder le doux mystère de mon affec- « tion pour toi que eelui de mon existence.
« Permets-moi d'aborder mon grave sujet, en le rapc pelant quelques-unes des heures bénies de notre adoc lesceoce. Te souviens-tu de nos courses vagabondes en « cherchant les papillons et les fleurs? Bientôt épuisés
< de fatigue, nous allions nous asseoir à l'ombre d'un « vieux hêtre pour lequel nous avions une affection
PREMIÈRE LETTRE d' AMOUR d'uN MYSTIQUE 303
€ particulière. De cetle place, nou» dominions notre c belle vallée duRhdne. J'étanchais, avec mon moudioir, c la soeur qui ruisselait sur ton front; et presque toujours c tu t'endormais, pendant quelques minutes, la tête apc puyée sur mon épaule. A ton réveil, devenus .plus c calmes, nous sentions cette riche nature parler à nos « cœurs. Tout nous rappelait la pensée de Dieu ; et nos • € conversations devenaient graves et solennelles. Je fai-
< sais alors pour cette chère enfant, devenue sérieuse, <i ce que j'espérais faire plus tard pour un grand nombre
< d*âmes; je lui parlais de Dieu et du lien qui unit Tétrc « au créateur. Je te le disais, Clémentine, ce lien c'est c l'amour. Dieu nous aime, il veut être aimé de nous. Le « lien qui doit unir les hommes entre eux, ce n'est pas
< celui de l'intérêt réciproque, c'est encore l'amour. Le c Christ n'est venu sur la terre que pour apporter l'ac mour, la fralernité universelle. Des premiers chrétiens, c les païens disaient : Voyez comme ils s'aiment! L'a- « mour, c'est uu soufle de Dieu sur les âmes ; il veut c qu'il remonte à lui comme à sa source, et redescende « pour se répandre sur nos frères. Toute affection pasc sionnée est un amour. On dit : l'amour de la patrie, l'a- « mour filial, l'amour fraternel.
c Je le sais, il y a aussi Tamour qui unit ensemble
< deux cœurs, soit qu'ils soient engagés dans les liens
< du mariage, soit qu'ils aspirent à s'y engager. J'en ai
< trouvé les séduisantes peintures dans les poètes de « l'antiquité ; et c'est un amour de ce genre que tu crains c pour nous. Pourquoi le craindre, mon amie? Tous les « deux, nous avons un but que nous poursuivons avec « ardeur; tous les deux, nous aspirons à une vie plus «parfaite que celle du vulgaire; tous les deux, nous « voulons, avant tout, être à Dieu. Moi, consacré au ser-
204 LES KYSTIÛOES
c vice des autels; toi, dans Tombre du cioitre, livrée c aux sublimes délices de la contemplation. Si le sentia ment que nous avons Tun pour l'autre nous éloignait f de notre vocation, sans doute il serait un piège tendu c par Tennemi de nos Ames; mais il n'en est pas ainsi, c Depuis hier, j*ai pesé toutes mes affections; mon tendre c amour filial pour ma mère, mon amour fraternel pour
< mon frère, mon amitié si vive pour fabbé Louis. Dieu, « ma Clémentine, a fait mon cœur tout amour : si je n*aic mais pas, je mourrais. Mais que sont ces tendresses c réunies auprès de celle que j'ai pour toi et que je ne c saurais avoir pour d'autres que pour toi ? J'ai voulu en € sonder toute la profondeur et j'ai trouvé un amour ira- « mensc. Pourquoi craindrions-nous de donner ce doux c nom d'amour à notre sainte affection ? Il n'y en a pas c d'autre qui puisse lui convenir. Hou cœur n'en est point c troublé : pourquoi le tien le serait-il? Crois-moi, plus € nous élèverons nos cœurs vers Dieu, plus l'amour y c arrivera à son plus haut degré de puissance. Chère, c bien chère enfant, en l'écrivant je me sens inondé de c bonheur. Tu es, tu seras toujours ma sœurbien-aimée- <r Si tu n'étais pas la fiancée du Christ, comme je suis le € fiancé de l'Église, jamais aucune autre femme que toi t ne porterait mon nom ; mais nous avons choisi la c meilleure part, elle ne nous sera point ôtée. Ni l'un ni
< l'autre ne veut d'un amour de la terre; le nôtre sera c céleste et pur ; ce sera le chaste hymen des âmes.
c A l'autel, j'offrirai mon cœur avec le tien; et, dans
< ta douce cellule, livrée à la contemplation de la beauté « éternelle, mon souvenir sera avec toi. A l'abri des « orages, tu prieras pour le prêtre qui doit se mêler aux
< fanges de ce monde, sans en être souillé. Aimons-nous, t ma Clémentine! Pourquoi briserions-nous notre cœur!
PREMIÈRE LETTRE D*AMOUR d'UN MYSTIQUE 20B
c Pourquoi y éteindrions-nous la flamme que Dieu lui* c même y a allumée? Mon amie, tout est vanité dans le c monde» hors Dieu, qui nous donne toutes choses, la nac ture qui est son œuvre gracieuse, et Tamour à quelque
< degré qu'il soit dans les âmes.
ff Ne troublons donc pas, par de vaines craintes, les « joies de deux cœurs également ardents et purs, et ne ff rougis plus de Tamour, car l'amour est saint.
c Adieu ! Adieu ! J'ai toujours aimé ce mot : il re*
< commande à Dieu, que j'aime» les êtres qu'il m'a donnés c à aimer. Je les abandonne, par ces deux mots, h cette (( puissance créatrice, à cette providence si douce, si « pleine de tendresse pour ses créatures. Recommander « à Dieu l'être qu'on aime, c'est faire mieux que de le « porter soi-même dans ses bras, c'est le jeter dans les « bras de la providence, pour qu'elle nous le garde. »
Après avoir écrit cette lettre, Raphaël revint à la chapelle; et là, à genoux, il resta quelque temps en contemplation : il offrit à Marie et l'amour de Clémentine et le sien. Mêlant les rêves du mysticisme aux réalités de la vie, il se plongea dans une de ces extases ineffables qui ne se racontent pas : les anges seuls pourraient les comprendre.
Raphaël alla rejoindre à la gare sa mère et Frédéric. Devant eux, il donna la lettre qu'il avait écrite à Clémentine au valet de chambre qui était venu surveiller les bagages, et il le chargea de remettre cette lettre à mademoiselle Couturier. La pensée de dissimuler une action si simple ne lui vint même. pas. Madame de Lentilly dit à demi- voix à Frédéric :
— L'attachement de ces deux enfants l'un pour l'autre est vraiment touchant. Vous le voyez, mon ami, la piété
t06 LES MYSTIQUES
ne dessèche pas le cœur, cofflme on le dit si souvent dans le monde.
— Je ne l'ai jamais dit, madame, répondit le jeune homme, ne pouvant s'empêcher de sourire k la pensée qu*un de ces deux enfants avait dix-neuf ans et l'autre seize.
Rosalie Mangon avait été plus clairvoyante que la comtesse de Lentilly. Bien qu'elle eût le droit de parler de sa vertu, sans que sa conscience lui donnât un trop éclatant démenti, sa jeunesse avait eu des aspirations d'un ordre peu séraphique. Elle avait aimé un jeune liomme pauvre comme elle. Des serrements de main, quelques baisers peut-être avaient été échangés; mais Rosalie, après la mort de sa tante, avait réfléchi. Elle se souvenait du triste intérieur de ses parents, de leur misère; et l'union qu'elle rêvait ne lui offrait pas une meilleure perspective ; elle étouffa son amour. Faire vœu de pauvreté dans le mariage était un acte de vertu dont elle ne se sentait pas la force; il lui paraissait plus facile de faire ce vœu dans un couvent. Celui-là assurait le nécessaire et même le superflu. Quand elle entrait dans Tintérieur d*une maison refigieuse, propre, aérée, ayant des appartements bien clos, de vastes jardins et de
beaux ombrages, et qu*elle comparait le grand édifice avec la petite pièce basse, froide et humide, sans air et sans soleil, à la fois chambre, cuisine, salon où elle végétait avec sa mère, le couvent avait pour elle un attrait ir* résistible. C'était, pour elle, passer de la chaumière dans un palais. Si des instincts sensuels la portaient vers le mariage, son égoîsme, son amour du bien-être, de la vie facile, Ten éloignaient. De ce qui n'était au fond qu'un calcul, elle fit un acte de vertu.
Rosalie Mangon n'était donc pas insciente des choses de la vie; elle avait beaucoup lu, beaucoup compris, beaucoup deviné. Pas un des mouvements du cœur de Clémentine n'avait échappé h sa pénétration. Elle avait lu là comme dans un livre ouvert, attendrie quelquefois en y retrouvant les réminiscences de son passé. Le plus souvent, irritée en pensant que, si la vocation de ces deux enfants changeait d'objet, il n'y avait pas d'impossibilités matérielles à leur union. Le rêve de la fondatrice de Tordre des Solitaires ne serait donc plus qu'un i-êve. La fille de Tobscur Couturier serait une grande dame, et elle, Rosalie Mangon, reviendrait à sa position première. On croirait être très-généreux en lui donnant une petite dot pour entrer dans un couvent, où son rôle serait celui d'une subalterne, tandis que ses visions lui en présentaient un bien plus élevé, celui de fondatrice d'un ordre nouveau dans l'Église.
Rosalie se demandait si elle devait avertir la comtesse du danger des relations continuelles de ses enfants. Mais qu'arriverait-il alors? La comtesse eflrayée ne manquerait pas de mettre la jeune fille au couvent, et Rosalie perdrait sa position au château. Y rester après le départ de Clémentine était chose difficile. La comtesse avait pour Rosalie une grande vénération ; elle acceptait, les yeux fer-
mes, ses miracles, ses prophéties, ses visions, même sa résurrection; elle la consultait sans cesse; et, malgré cela, la pénétrante créature savait très-bien que, si elle avait subjugué la comtesse, elle n'avait pu s'en faire aimer. On la gardait parce qu'on la croyait nécessaire, et surtout parce qu'elle avait été imposée par le Père Gribeauval ; mais, qu'une occasion se présentât de secouer le joug, madame de LentiJiy, quelque flattée qu'elle ftit d'avoir une sainte dans sa maison, ne la laisserait pas échapper.
Raphaël avait grandement simplifié la tâche de Rosalie, chargée d'insinuer à la jeune fille le goût de la vie religieuse; il faisait de Clémentine une sainte. Le même courant les emportait donc tous les trois. Rosalie avait cherché à s'attacher Clémentine par la flatterie et la condescendance la plus entière. Clémentine, persuadée comme sa tante, et surtout comme Raphaël, que Rosalie était une créature conduite par Dieu lui-même dans les voies les plus extraordinaires, s'était trouvée attiré vers elle par l'attrait si puissant du merveilleux. Rosalie la prenait quelquefois pour confidente de ses révélations. Clémentine était flattée de cette confiance, et cela, joint à la liberté qu'on lui laissait, à la patience avec laquelle on supportait ses petits défauts de jeune fille, lui fit aimer une institutrice à la fois si parfaite et si indulgente.
Clémentine donna donc facilement un peu de son cœur à Rosalie. Elle écoutait avec une âpre curiosité les révélations de la sainte, mais elle ne lui parlait jamais de tout un monde de pensées nouvelles qui troublaient son imagination sans l'éclairer. La lecture de Paul et Virginie jeta la lumière à flots dans son cœur. Eff'rayée de ce qu'elle y apercevait, il ne lui vint pas dans la pensée de s'ouvrir à Rosalie. Que dirait-elle, grand Dieu ! à cette sainte eu-
trée une fois déjà dans les tabernacles éternels et revenue à la vie tout exprès pour fonder Tordre des Solitaires? Comment lui avouer qu ou rêvait un autre bonheur que celui du cloître? Cela n*était pas possible. Mais autre sujet d* effroi. Ce soleil qui ne quittait pas Rosalie et sur lequel elle n'avait qu'à jeter un regard pour y découvrir les choses les,plus secrètes, ce soleil ne lui dirait-il pas tout?
Clémentine tremblait devant son institutrice, et celle- ^i notait toutes les impressions de son élève. Elle avait vu le joli livre à tranches dorées qui racontait les amours des jeunes créoles de rUc-de-France ; îl était ouvert a la scène des adi&ux, et elle y avait trouvé la trace des larmes de Clémentine. Elle avait vu tout cela, non dans son soleil, mais tout vulgairement dans la chambre de la jeune fille, qui communiquait avec la sienne. Elle y était entrée, avant le réveil de Clémentine, pour y chercher un livre ^e mysticité, et elle y avait trouvé un roman ! Ce roman, elle aussi l'avait lu dans sa jeunesse, elle aussi avait pleuré ! elle aussi avait aimé!
La sainte replaça le livre sur la table de Clémentine, et sortit doucemeut de la chambre, en se disant :
— Raphaël part aujourd'hui, gardons le silence et attendons; après tout, ce livre, ces larmes ne m*âpprennent rien de nouveau.
Le lendemain, elle fut plus affectueuse que jamais avec Clémentine. La conversation tomba sur la vocation religieuse.
— A votre âge, dit Rosalie, une vocation peut encore être douteuse.
— Et c^ l'âge de Raphaël? dit Clémentine, non sans rougir beaucoup.
— Raphaël a trois ans de plus que vous*
— Alors, sa vocation n'est pas douteuse?
— Non, assurément.
— Eh bien ! la mienne ne Test pas non plus; je serai religieuse, chère Rosalie.
Et la jeune fille sortit pour cacher ses larmes, en se disant :
— Elle n'a rien deviné, elle n*a rien vu.
Et elle trouva que le soleil de son institutrice savait être quelquefois d'une grande discrétion.
Clémentine se rendit à la chapelle; elle voulait prier.
Que dire maintenant h Dieu? Depuis les clartés que le roman révélateur avait jetées dans sa conscience, en lui donnant la notion sérieuse d'un amour humain qui. avait pris tonte son âme, pour un être tendre et charmant qui s'appelait Raphaël; depuis qu'elle savait par Bernardin de Saint-Pierre comment se rendent les sentiments passionnés du cœur; comment, sous les inspirations delà nature, se prononce ce grand mol : Je t*aime, un trouble inconcevable Tavait saisie. On avait mis sur ses lèvres, pendant son éducation mystique, toutes ces expressions sensuelles et brûlantes qui scandalisent dans les poésies érotiqueS) et qu'un sacerdoce imprudent croit pouvoir sanctifier, en les appliquant à Dieu et à l'amour immatériel ; elle avait chanté avec Raphaël :
Je nage au sein âH plus ptli'efl déUces, Un Dieu puiatant irrite mes désirs; Il me consume, et je sens qae je Taime, Et cependant je m*exbale eh soupirs!
Elle avait soupiré, avec lui, après les baisers divins^ les amoureuses étreintes i et^ tout à coup, quand elle trouvait dans son cœur un amour autre que Tamour di vin, pur et chaste^ sans doute, mais ardent, mais pro-
fond, qui avait pour objet une créature, quand cette révélation subite s'était faite en elle, était-il possible qu'elle trouvât une langue, pour parler à Dieu, qui ne lui rappelât pas cet amour terrestre, suave comme la fleur éclose sous les premiers soleils, mais qu'elle sentait, à cette heure, bien distinct dans sa conscience de l'amour suprahumain qu'elle savait dd à Dieu? Quelques mots de la tendresse de Paul et Virginie montaient de son cœur à ses lèvres, parce que le souvenir de Raphaël était là tout ardent, même au pied de l'autel. Et, s'il arrivait que sa mémoire lui rappelât les accents passionnés des Gertrude et des Angèle, un instinct puissant amenait la rougeur sur son front et faisait passer dans ses veines des frissons étranges qui la troublaient; le double sens de ces expressions brûlantes, dont elle se servait naguère si naïvement, l'effrayait; il lui semblait qu'il y avait profanation et sacrilège à s'en servir. Elle en vint, dans son angoisse, à ne plus distinguer nettement l'objet auquel elles s'adressaient : si c'était Dieu, l'hommage lui semblait étrange; si c'était Raphaël, elle n'avait qu'a rougir.
Il lui fallut sortir de la chapelle, plus agitée qu'elle n'y était entrée, ne se comprenant plus dans ce chaos où la plongeait son éducation mystique, trop chaste pour s'abandonner aux seuls délires de l'amour terrestre, trop éprise par le cœur, pour épancher par de bonnes paroles, d'une piété bien filiale, dans le sein de Dieu, ce sentiment qu'il a si doucement déposé en nous, comme la première et la plus pure notion de l'amour prédominant auquel il a droit et auquel il nous invite.
L'éducation de Clémentine ne lui avait rien enseigné sur cela.
Pauvre cœur des vierges ! Elles passent d'ordinaire, de la poésie mystique dont ou les sature, aux réalités gros-
sières des affections sensuelles : nos cantiques leur ont appris le vocabulaire qu'elles dépensent dans leurs abandons. Et, quand Dieu vient demander sa grande part, il n*est plus rien resté au fond de ces âmes de la langue profanée par l'amour vulgaire, pour rappeler un peu ce qui est dû à Dieu d'amour souverain et impérissable.
Lorsqu'on remit à Clémentine la lettre de Raphaël, elle était dans le salon avec Rosalie. Celle-ci eut la discrétion de se retirer pour laisser toute liberté à son élève; mais elle trouva le moyen de l'observer pendant cette lecture.
La lettre de Raphaël ramena un peu de calme dans l'âme dé Clémentine. Il acceptait son amour; il le partageait : que pouvait-elle espérer de plus? Habituée à se laisser dominer par Raphaël, elle revint facilement à la donnée mystique contre laquelle sa passion*, plus ardente que celle de son jeune ami, avait réagi un instant. Elle lut et relut la lettre, chercha le sens de chaque mot. Elle se dit que Raphaël n'aimait pas autant qu'il était aimé, puisque la pensée de lui sacrifier sa vocation ne lui était pas même venue; mais enfîn elle était aimée, bien tendrement aimée, aimée d'amour! A cette pensée, une joie immense dilata son cœur, l'espérance y rentrait. Raphaël ne pouvait pas s'engager dans les ordres avant deux ou trois ans; il reviendrait à Brindas passer ses vacances, et alors!... ^
Et Clémentine, se levant, s'approcha de la grande glace du salon. Elle se regarda avec attention ; elle se dit qu elle était belle, bien belle. Un orgueil de femme, qu'elle ne connaissait pas encore, illumina ses traits ; elle pressentit que la beauté est une force.
Rosalie avait vu couler les larmes, entendu les soupirs,
saisi quelques exclamations; elle avait vu l'examen fait devant la glace, et le sourire de triomphe.
— Bien ! dit-elle, j'en sais assez. Ces larmes sont des larmes de joie; elle se regarde comme le foni les mondaines; elle s'admire, donc elle espère. Ce sera plaisant de voir mademoiselle Couturier devenir madame de Nervieux. Mais qu'elle sera justement punie d'avoir manqué à sa vocation !
Et Rosalie, comme tant d'autres femmes de son es* pèce, alla faire l'oraison, le cœur dévoré de jalousie et de haine, sentiments misérables qu*elle mettait sur le compte de son zèle pour les intérêts de Dieu.
Le même soir, Rosalie vit Clémentine serrer avec soin sa lettre dans un charmant petit bureau, présent de Ra« phaël. Précaution fort inutile, Rosalie avait une double clef, nou-seulement de ce bureau, mais de bien d'autres meubles de la maison.
Aide-toi; le ciel t'aidera. Rosalie connaissait ce proverbe, et, pour ses prophéties, elle ne négligeait pas les procédés humains.
U TÉLÉGRAPHE A l'OSAGE DE lA PROPHÉTESSE
Madame de Lentilly devait trouver à Paris son fils aine ; il était au moment de partir pour Tltalie. La grande campagne qui a amené l'indépendance de la Péninsule et qui sera la plus belle page de Thistoire du se* cond Empire allait commencer. Le jeune Nervieux s'était épris d'idées de gloire; il ne rêvait qu'avancement, croix d*honneur, position brillante un jour dans le monde, grâce à sa fortune, à son nom, à ses épaulettes. Tout jeune officier est, en expectative, un général.
Pendant ces beaux rêves, le cœur de la mère était déchiré. Outre les dangers des batailles, bella matribus ditestata^ sa piété exaltée ne voyait qu'avec un profond désespoir la vie mondaine de ce (ils. Comment le ramener à la pratique religieuse à présent qu'il s'était jeté dans le courant de la libre pensée, qui entraine la jeune génération ? Cet enfant si pieux chez les jésuites, le chevalierdê Marie, était devenu un athée. Charles de Ner-
vieux n'acceptait pas cette qualification ; mais combien de fois elle avait entendu dire aux révérends Pères que les spiritualisles, en dehors de l'Église, n'étaient autre chose que des athées déguisés? El son fils était un de ces hommes! Quelques reproches bien tendres glissèrent sur l'âme du jeune officier, qui crut faire beaucoup en gardant tout le respect possible dans le refus formel qu'il fit à sa mère d'aller, avant son départ, se confesser aux jésuites de la rue de Sèvres.
Les jésuites avaient dit à la comtesse :
— Il faut absolument qu'il se confesse ! qu'il se confesse seulement; n'ayez pas peurl
— Mais il n'a pas la foi? avait hasardé madame de Nervieux, h laquelle son mysticisme n'avait pas enlevé un reste de raison.
— La foi ! allons donc! Tombé aux genoux du prêtre, après l'aveu de ses égarements, la foi se réveillera,
La mère n'avait pas été absolument convaincue. Pourtant les jésuites croyaient à l'efficacité immanquable du procédé. Le difficile, c'était d'amener le pénitent à leurs pieds.
Charles de Nervieux avait eu une explication avec sa mère, au sujet de Raphaël. Une fois en dehors du monde mystique, il lui avait été impossible de ne pas remarquer l'imprudence de l'éducation claustrale donnée à son frère. Il fit sur cela, avec beaucoup de douceur et de sens, des représentations à sa mère.
— Raphaël, lui avait-il dit, est encore un enfant, un enfant profondément sensible, ayant besoin d'affections vives; et, quand les passions qui dorment h présent s'éveilleront en lui, qui vous dit qu'il ne se trouvera pas malheureux, qu'il ne regrettera pas les joies du foyer domestique ? Raphaël, dans un presbytère ou dans une
LE TÉLÉGRAPHE A l'uSAGE DE LA PROPHÉTESSE Si 7
cellule, me semblerait un de ces oiseaux charmants des tropiques transporté sous une zone glacée. Ma mère, pourquoi vous hâter de le jeter hors du nid où il a été réchauffé par votre tendresse maternelle? Pourquoi ne pas attendre que l'équilibre des forces physiques et des forces intellectuelles soit établi. J*aime tellement Raphaël que je n'ai jamais été jaloux, vous le savez, de votre préférence bien marquée pour lui. L'affection qu'il inspire ne peut ressembler à aucune autre. Dans la mienne, il y a un sentiment d'orgueil en face de sa belle intelligence, et il y a quelque chose d'attendri devant sa délicatesse physique. J'aimerais, je crois, à le porter dans mes bras, comme je le faisais il y a quinze ans.
La comtesse de Lentilly fut émue par cette expression d'amour fraternel.
— Il y a du vrai dans ce que vous me dites-là, moucher enfant, dit-elle à son fils, et, avant de laisser entrer Raphaël au séminaire, je consulterai quelques célébrités médicales. Je saurai si celte vie nouvelle n'offre aucun danger pour lui. Vous voyez que, depuis un an, il s'est beaucoup fortifié ; et j'espère qu'il pourra suivre l'attrait irrésistible qui l'entraîne vers le sacerdoce. Quant h vos autres appréciations, mon fils, elles sont tout humaines : vous ne comprenez plus les dons de Dieu ; son amour jette sa chaleur dans je plus pauvre presbytère et dans la cellule la-plus austère. Si le démon attend que le jeune lévite soit engagé par des vœux éternels pour soulever en lui l'orage des passions, il y a la grâce plus forte que le démon, et avec elle le combat est toujours suivi de la victoire. Vous avez su ces choses autrefois, mon fils, et vous les avez oubliées.
— Je l'avoue, chère mère, j'ai oublié complètement et volontairement la langue mystique; et, du moment oii.
dans une question toute physiologique, vous faites intervenir le diable, je n'ai plus qu à me taire, nous ne nous comprenons pas.
— Je ne le sais que trop, mon fils, et c'est pour moi une grande.douleur; malgré tout, j'espèra et j'attends.
. Toujours sous le poids de ses amertumes, madame de Lentilly écrivit à Rosalie Mangon le récit détaillé de ce qui s*élait passé entre son fils et elle. Dans sa lettre, la chère sainte, c'est ainsi qu'elle l'appelait, était priée instamment de redoubler d'ardeur pour demander à Dieu la conversion de Tégaré. Elle ajoutait :
— J'écris, par ce même courrier, au Père Gribeauval, et je le prie de vous autoriser à me dire ce que vous voyez, pour l'avenir de mes fils, dans ce brillant soleil que Dieu a placé près de vous. Ce bon Père pourrait-il refuser à .une mère affligée de chercher une consolation dans sa douleur, ou bien, hélas ! de vouloir connaître l'étendue de la croix qui peut lui être imposée, afin de se préparer à la résignation?
Rosalie Mangon sourit en lisant cette lettre.
— Eh bien ! dit-elle, si le père Gribeauval m'y autorise, je parlerai. 11 sait mieux que moi peut-être si mes extases sont un don de Dieu ou une illusion. Quand mon sang se porte violemment à la tête ou au cœur, je me trouve dans une disposition étrange. Je vois cette lueur rouge que j'ai nommée mon soleil? Alors est-ce un rêve? est-ce une réalité? Ma mémoire me semble acquérir un développement extraordinaire; ce que j'ai vu, ce que j'ai lu, ce que l'on m'a raconté, tout me devient présent; je crois même voir l'avenir. Le jeûne', les macérations dont je suis obligée d'user pour mater une nature trop rebelle, exaltent, j'en ai fait souvent l'épreuve, cette singulière faculté extatique. Ce que j'éprouve ressemble
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trop à ce que j*ai vu de ces états singuliers, à tout ce que j*ai lu sur ce sujet, pour que je puisse douter que Dieu ne m*ait accordé les méuics dons qu*à la bienheureuse Marie Alacoque et h Véronique. Si je me sers de ces dons merveilleux pour obtenir le respect des hommes, c'est que, pour faire de grandes choses, il faut être considérée et respectée. Je travaille pour Dieu : il faut que sa servante soit honorée, non pour elle-même, mais pour lui; et, puisqu'il veut faire de moi, pécheresse, un instrument de sa gloire, qu'il soit donc glorifié en moi.
Et, satisfaite de 5e trouver tant d'humilité, ayant sibien fait la part de Dieu et celle de l'orgueil, s'étant si bien confirmée elle-même dans la vérité de ses extases et de ses révélations, Rosalie écrivit au Père Gribauval et lui envoya la lettre de la comtesse.
I/abbé Louis avait revu son élève avec bonheur.
— Je redoutais, lui dit-il, l'indécision de votre chère mère, et j'aurais été malheureux de partir sans vous avoir vu.
— Quand ce départ aura-t-il lieu ?
— Dans quinze jours, je quitterai Paris, pour aller en Orient, le pays de mes rêves.
— Mon Dieu ! dit Raphaël, je dois donc me séparer à la fois de tout ce que j'aime! Mon frère et Frédéric partent pour l'Italie, vous pour l'Orient; aussitôt que je serai entré au séminaire, ma mère retournera à Rrindas; et il me semble qu'un lambeau de mon pauvre cœur s'attachera à chacun de vous. Savez-vous qu'à présent j'aimerais mieux vous suivre dans ces contrées où. la nature est si splendide et si enivrante, que de me renfermer dans un séminaire^ Je n'en ai encore vu que les murailles; il m'a semblé qu'on devait avoir plus froid là qu'ailleurs. Comment me passerai-je du soleil de notre beau Midi ?
— Éh bien ! suivez-moi en Orient. Vous aurez là un soleil encore plus chaud que celui du Lyonnais.
— Si c'était la volonté de Dieu, je vous suivrais bien volontiers. Nous parlerions ensemble de ma mère, de Brindas et de Clémenline, ajouta Raphaël, non sans un léger tremblement dans la voix, que Tabbé Louis ne remarqua pas.
Le jour même de cette causerie, la comtesse de Lentilly appela en consultation deux célébrités médicales. Après avoir beaucoup examiné Raphaël, Tavoir soigneusement ausculté, les médecins déclarèrent que, pour Raphaël, l'air de Paris serait détestable. Le jeune homme était dans une crise de développement physique, pendant laquelle il fallait laisser reposer son intelligence et donner à son corps une grande activité. Des voyages dans les pays chauds lui seraient surtout salutaires.
* - Eh bien ! dit alors Raphaël à Tabbé Louis, qui était présent a cette conversation, la volonté de Dieu se manifeste. Demandez aux pieux missionnaires, avec lesquels vous partez, de me permettre de les suivre.
— Cela n'est pas possible, s'écria la comtesse. Toi, mon cher enfant, affronter de telles fatigues et de 4els dangers! Jamais je n y consentirai.
— Alors, ma mère, je ne parlirai pas. Votre volonté est pour moi sacrée. Je n'ai rien de plus à cœur que de rester fidèle a ma vocation ; et pourtant , si vous m'en demandiez un jour le sacrifice, je vous le ferais sans hésiter.
— Merci, mon cher fils. Du reste, ces voyages qui te sont nécessaires, nous les ferons ensemble; nous irons à Rome, h Naples, en Sicile.
— Voulez-vous toute ma pensée, madame? dit brusquement l'un des hommes de l'art.
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— Sans doute, monsieur.
— Eh bien ! il ne faut pas voir longtemps monsieur voire fils pour s'apercevoir qu'il a reçu deux éducations : Tune virile donnée par M. l'abbé, l'autre féminine donnée par vous. 11 y a, dans ce jeune homme si frêle, du penseur dont le cerveau dépense une grande somme de forces, et de la petite fille qu'on empêche de courir au soleil, parce que le soleil brunit le teint. Voyager avec vous, madame, avec toutes les recherches du luxe, serait continuer cette éducation molle, que je reconnais avoir été jusqu'il présent une nécessité; si elle était continuée, elle empêcherait l'équilibre entre la force physique et la force intellectuelle de s'établir. 11 faut à votre fils des fatigues, des privations; et quelques dangers ne gâteront rien.
— Quant aux dangers , reprit l'abbé Louis , je n'en ' prévois pas dans notre expédition. Nous n'allons pas chez
les anthropophages. Nous ne serons pas obligés de nous Irayer des chemins dans les forêts vierges ; nous ne rencontrerons ni serpents à sonnettes, ni boas constrictors, ni tigres, ni lions, ni panthères. La presqu'île indienne est déjà h moitié civilisée. De courageux missionnaires nous ont ouvert la route; nous allons récolter ce qu'ils ont semé. Sans doute, parmi les jeunes gens qui se préparent à partir, il y en a qui brûlent du désir d'aller planter la croix et porter la civilisation là où nos prédécesseurs n'ont pas encore pénétré ; mais Raphaël ne les suivra pas, et mon afiectiou pour lui vous répond de ma sollicitude.
La comtesse, après quelques jours d'hésitations, donna son consentement.
Elle ne se décida pas à une résolution aussi extrême, sans qu'il en coûtât beaucoup à son cœur maternel. Elle
écrivit une seconde lettre h Rosalie; elle lui confiait toutes ses angoisses. Ses deux fils allaient quitter la France; elle aurait h trembler h la fois pour la vie de tous les deux, et pour le salut de Tatné; c'était trop pour une mère!
Le lendemain, elle reçut une réponse de Rosalie h sa première lettre; la seconde n*était pas encore arrivée à Brindas. Et voici ce que Rosalie écrivait :
« Madame,
« Le Père Grîbeauval m'ordonne de vous communiquer ce que le Seigneur veut bien me révéler sur Tavenir des derniers rejetons de l'illustre maison de Nervieux. Le silence qu'on m*avait imposé était pour moi plutôt une grâce qu'une épreuve.. Ne pouvant plus parler des dons de Dieu aux créatures, il me semblait que mes communications avec le divin Maître étaient devenues plus intimes. Nous étions plus seul h seule : l'amour aime la solitude et le silence.
« On me tire à présent, pour ainsi dire, de cette chère solitude de mon cœur : on m'ordonne de parler des dons de Dieu, j'obéis, mais je souffre; car l'ombre des choses créées va passer sur la vue claire et précise que le Sauveur me donnait des choses incréées, et il me Taut rendre dans le langage des hommes le langage divin.
« Rassurez-vous, mère chrétienne, Dieu a sur votre fils aine des vues de miséricorde. Je vois, dans la lumière qui m'est donnée, le frère de Raphaël au milieu des champs de bataille. Votre enfant est en grand danger, el "ai dit : Seigneur, sauvez-le ! sauvez surtout son âme ! Et il m'a été répondu : Le nouvel Augustin ne doit pas périr pour la vie éternelle. Les prières d'une autre Mo-
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nique et les tiennes seront exaucées. Je dis alors au Sauveur : -T Vous sauverez son âme, mais préserverez-vous aussi son corps de ces glaives étincelanls que je vois levés sur lui, de ces projectiles enflammés qui tombent à ses côtés? Voyez sa mère ! Seigneur, elle pleure : ne la rassurerez-vous pas? — Les larmes de la mère, me dit le Sauveur, lavent les iniquités du fils. Qu'elle continue à prier et à espérer! Et toi, apprends à son exemple combien les joies de la terre amènent d'amertumes après elles, et combien il est bon de n'avoir pas d'attaches icibas.
« Je suis tombée alors dans un de ces états d'extase que, par une permission de Dieu, on prend ici pour du sommeil (1). Vous savez ce qui se passe en moi. Cette fois^ il m*a été communiqué des vues générales sur les tribulations de TEglise; mais, tout à coup, j'ai vu Raphaël et M. l'abbé Louis sur un vaisseau ; il y avait avec eux plusieurs jeunes prêtres, et tous chantaient XAx^e maris Stella. J'ai vu ensuite ces mêmes hommes dans un pays qui ne ressemble en rien au nôtre; et Raphaël cueillait des fleurs aux couleurs merveilleuses et aux parfums exquis. Je voyais toujours aussi l'abbé Louis et les jeunes prêtres, et tous avaient, auprès d'eux, leurs anges gardiens. Je n'ai rien comprfs à cette vision; et le Seigneur Jésus m'a dit : — Encore quelques jours, et la vision sera une réalité, j»
(1) Les bîstoriend de Marie Taigî racontent qu^en se livrant aux travaux de son ménage, à table même^ pendant le repas, elle tombait subitement dans un état d'extase que son mari el ses entants prenaient potlr du sommeil. Le mari la grondait même à ce sujet. Quand, après la mort de cette femme^ on commença à faire grand bruit, dans le monde pieux, à Rome, de sa sainteté, de son soleil et de ses sommeils extatiques, le mari dit trè»-naïvement < qu'il ne 8*était jamais douté de toutes ces belles choses. >
Madame de Lentilly avait une croyance si aveugle tous les rêves des mystiques, que rien dans ce ^enre ne devait l'étonner. La première partie de la vision de Rosalie lui causa une grande joie : son fils aine se convertirait. Mais, à côté de la joie de la chrétienne, se plaçaient les inquiétudes de la mère. Charles échapperait-il aux dangers auxquels il allait être exposé ? Là-dessus la prophétie était des plus obscures; elle laissait tout craindre, etelle disait d'espérer. Les oracles des extatiques, comme ceux des anciennes pythonisses, ont toujours un double sens, et, quel que soit l'événement, la prophélesse ne se trouve pas plus en défaut que les almanachs qui annoncent la naissance, la mort ou le mariage d'un grand prince, une guerre et des tempêtes.
Quant à la seconde partie de la prédiction, elle jeta la comtesse dans une admiration profonde. Cette fois, elle ne pouvait en douter. Dieu révélait à Rosalie les choses cachées. Le jour même où le départ de Raphaël se décidait à Paris, Rosalie, à Brindas, le voyait traverser les mers en compagnie de l'abbé Louis, des missionnaires et de leurs anges gardiens.
Madame de Lentilly n'était pas une femme inintelligente, destinée par les faiblesses de son esprit à adopter les croyances les plus stupides. Il lui avait fallu lutter avec elle-même, pour en arriver à repousser sa raison comme un guide toujours trompeur. Il avait fallu que ses directeurs argumentassent beaucoup avec elle, pour lui apprendre à déraisonner. Il avait fallu la saturer de livres mystiques, et lui répéter souvent que l'Église, sans nous imposer une croyance absolue aux prodiges de ces états extraordinaires dont quelques âmes ont le privilège, a cependant témoigné qu'elle les regardait comme vrais, puisqu'elle otfre à notre vénération ces grands mystiques.
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La victoire remportée par les jésuites sur le bon sens dé la comtesse avait été complète. Mais il n'y a pas de nuit si profonde qu'il ne s'y produise quelque lueur. L'éclair peut tout à coup déchirer le nuage sombre. Ce qui avait survécu à la raison de madame de Lentilly, c'était un esprit droit, un puissant instinct du vrai, et bien souvent elle s'était prise à trouver Rosalie en défaut. Dans les inflexions de voix de cette fille, dans son regard, dans son attitude, dans sa manière de présenter et d'envisager les choses, il y avait je ne sais quoi de faux qui la blessait. Malgré elle, elle avait douté de Rosalie. Ses doutes reposaient sur de légers indices, et bientôt elle se les reprochait. Le démon, pensait-elle, ennemi de toute sainteté, pouvait lui suggérer ces impressions fâcheuses. Mais à présent elle était vaincue. Rosalie était bien la voyante inspirée de Dieu. Cette manière de se faire dire ce que les gens simples appellent la bonne aventure, lui parut plus que jamais rationnelle; et il ne lui sembla pas que l'idée de Dieu pût être amoindrie par une telle croyance. Le jour même où le départ de Raphaël pour l'Orient se décidait, Rosalie en était instruite. C'était un fait; il n'y a rien à objecter contre un fait.
La comtesse de Lentilly ne se doutait pas que sa femme de chambre, toute dévouée à Rosalie, avait promis à cette dernière de lui faire savoir, à l'instant même où ils se produiraient, les faits importants qui pourraient concerner ses maîtres. La rusée soubrette pratiquait avec une grande perfection l'art de savoir écouter aux portes ; et un télégramme ainsi conçu avait été expédié à Brindas :
Pas de séminaire. Part avec l'abbé Ijouis. Quatre missionnaires. Orient.
Un de nos grands fanatiques déblatère , dans ses livres, contre l'électricité et contre les inventions mo-
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ienMS. Il a graad tort : rien de plas fayorable que Télectricité aux fails miraculeux ; et, dans notre siècle impie, on ne saurait trop se féliciter d'avoir un agent qui vous permet de jeter de la poudre aux yatx des gens qui ne demandent pas mieux que d*étre avenglés.
Clémentine reçut une lettre de Raphaël. Il lui apprenait son départ. Elle pleura beaucoup en la lisant; et pourtant, il lui semblait qu'ils seraient moins séparés par rinmensité des mers que par les murailles du séminaire de Saint-Sulpice. Leurs pensées se communiqueraient mieux à travers l'espace qu'à traversées froides pierres. Enfin l'engagement irrévo<!able de Raphaël était retardé pour plusieurs années, et l'espérance rentra dans le cœur de Clémentine.
Rosalie ne revenait pas de sa surprise, en voyant Clémeatine calme et presque joyeuse.
— Cet amour, se disait-elle, ne serait-il donc qu'une sensation, le rêve d'un instant? La vocation religieuse remporterait-elle ?
Le soleil ne répondait pas à ces questions. Rosalie remarqua que Clémentine dévorait tous les livres de voyages qui pouvaient lui faire connaître les contrées que Raphaël allait parcourir.