AMOUR ET MYSTICISME
L ORGUEIL DU MOH
Trois ans se sont écoulés. Le château de Brindas est, de nouveau, plongé dans un deuil profond. Le fils aihé de madame de Lentilly a succombé aux suites d une blessure reçue à Puebla. Rosalie assure, en termes plus ou moins ambigus, à la mère désolée, que son fils est mort en chrétien. Une lettre de Frédéric vient en donner la certitude; et Tinfluence de Rosalie sur la comtesse acquiert une nouvelle force.
Comment se fit-il qu'en présence de cette douleur, la plus grande et la plus sainte qu'il soit donné à Tâme humaine d'éprouver, la douleur maternelle, il se trouvât place dans le cœur de la comtesse de Lentilly pour un regret de vanité ? Le nom de Nervieux allait descendre avec Charles, dans la tombe. Ce nom devait-il donc disparaître après avoir jeté un vif éclat dans la noblesse de robe du Lyonnais? Raphaël, le dernier héritier de ce nom, n'était pas encore prêtre, et la comtesse se rappelait les
paroles que son fils lui avait dites à Paris : < Je n'ai rien de plus à cœur que de rester fidèle à ma vocatiou; et pourtant, si vous m'en demandiez un jour le sacrifice, je vous le ferais sans hésiter. » Dans ces paroles n'y avaitil pas comme un pressentiment de l'avenir? Mais disputerait-elle à Dieu même le cœur de son fils, de ce fils qu'elle et M. de Nervieux avaient, presque dès son berceau, voué au Seigneur, pour le service de ses autels?
Madame de Lentilly lisait et relisait les lettres de son cher Raphaël : elle y troiàvaii t044ours le même enthousiasme pour sa vocation. Sa santé s'était merveilleusement fortifiée ; et il parlait dans toutes ses lettres de son désir de revenir en France.
Ce n'était pas assez pour la comtesse que son fils revint en France, il fallait encore qu'il renonçât à embrasser l'état ecclésiastique. Malgré ses id^es religieuses si absolues, madame de* Lentilly en arriva à faire un eompro* mis avec sa conscience. Regardant comme un mafteur l'extinction du nom des Nervieux dans le monde, eRe se crut autorisée à peser sur la décision de sev fils et à retirer à Dieu ce qu'elle lui avait donné trop împnMieaiffient peut-être.
Le résultat des réflexions de la comtesse, des combats entre sa religion et sa vanité, fot que, sans prendre conseil ni du Père Gribeauval, ni du curé de Brisdas, ni de Véronique, et sans même avoir demandé à Rosalie de jeter un regard dans son soleil, efle écrivit à son fils pour lui apprendre la mort de son frère et le snpplier de revenir incessamment en France. Elle lui rappelai! qu'an moment de son départ, il lui avait promis de renoncer au saeerdoce, si elle lui en demandait un jottr le sacrifice. Ce sacrifice, elle le de«andait, non pas en faisant valoir
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dfisiBtérét& Irop maiidaiQ&, mai& au nom de sa teadresse pour lui.
« — Je n'ai plus que toi, lui disaU-elle, jamais je ne ^iUerai Brindas : il y a là des tombeaux que je ne puis abaudouner. Clémentine entrera au couvent le jour où elle accomplira sa vingt-cinquième année*, mon fils unique pom-rait^il me laisser sans appui et sans consolation dans ma tristesse?»
Après deux mois d'une attente anxieuse , une lettre datée de Marseille annonçait l'arrivée de Raphaël eu France. Rosalie n'avait pas vu cela dans son soleil.
Clémentine, en apprenant le retour de Raphaël» ne pensa pas à dissimuler sa joie. Une absence de près de trois ans n'avait pas affaibli l'affection de la jeune fille.
La comtesse avait lu toute la correspondance de ces deux enfants, elle y avait trouvé de beaux élans mystifies qui l'avaient fort édifiée; elle n'y avait rien vu de plus. Raphaël, bien qu'il ne pensât pas avoir quelque chose à cacher, ne mettait pas dans ses lettres à Clémentine ces effusions de cœur qui avaient dicté celle qu'il avait écrite sur la colline sainte de Fourvières. L'amour le plus pur, le plus insdent de lui-même , a sa pudeur instinctive; il se couvre d'un voile quand il doit rencontrer des yeux profanes. La comtesse avait aimé ses deux maris plutôt d'un amour des sens que d'un amour de cœvF. Ca^laines délicatesses des âmes aimantes lui échappaient, et d'ailleurs elle était si loin de soupçonner un amour possible entre son fils et mademoiselle Couturier !
Clémentine ne montrait h sou institutrice ni les lettres qu'elle écrivait ni celles qu'elle recevait; mais, grâce à la double clef, Rosalie voyait au moins ces dernières. Rien de plus chaste et de plus pur : Raphaël y parlait toujours de sa vocation et de celle de Clémentine. Mais Rosalie,
plus pénétrante que la comtesse, lisait entre les lignes les pensées intimes de Raphaël. Et, quelquefois, elle se demandait si ce jeune homme ne commençait pas à voir clair dans son cœur. Trois ans de séparation avaient rompu la chaîne des amitiés enfantines. Rentré en France après cette longue absence, il allait retrouver Clémentine dans tout Tépanouissement de sa beauté : il était devenu un homme. Tout allait conspirer contre sa vocation.
Enfin Raphaël arriva à Brindas. Il avait grandi; il s'était fortifié; ses traits, toujours d'une perfection sans égale, avaient pris de la virilité. Le soleil des tropiques avait bruni la blancheur de son teint et Tor de sa chevelure. Son ensemble avait peut-être quelque chose de moins angélique qu'autrefois ; mais Clémentine le trouva bien plus beau; et quand le jeune voyageur s'approcha d'elle, prit sa main, et posa ses lèvres sur son front pour lui donner le baiser fraternel, elle devint si pâl^ et elle se sentit tellement trembler, qu'elle fut obligée de s'appuyer sur le bras de Rosalie.
La comtesse, tout au bonheur de revoir son fils, ne s*aperçut pas du trouble de Clémentine.
Le soir même, madame de Lentilly eut avec son fils une longue conversation.
— Mère chérie, lui dit Raphaël, vous voulez que je renonce h la vie sacerdotale, j'y renoncerai. Je dois même vous l'avouer, lorsque votre lettre m*est arrivée, je me trouvais dans une disposition d esprit des plus douloureuses : je doutais de ma vocation, je sentais qu*elle s'était développée dans un milieu où m'avait mauqué l'épreuve , cette condition essentielle de la connaissance intime de soi-même. Je n'ai pas à* vous raconter les causes de la révolution qui s'est faite en moi ; il y en a de trop intimes pour les dire à une femme, même quand
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cette femme est une mère. Les hommes d'expérience auxquels je les ai fait connaître, les ont trouvées puériles. — Pas un homme, m'ont-ils dit, ne s'engagerait dans le sacerdoce, s'il donnait de l'importance à des motifs semblables. — Mes autres scrupules leur ont parji plus futiles encore. — C'est l'épreuve, c'est la tentation, me disaientils* — L'abbé Louis était parti pour une expédition de quelques semaines; je luttais seul avec moi-même : car on est seul, quand on n'a pas une main amie pour vous soutenir. C'est au moment de mes plus grandes perplexités que votre lettre arriva. Elle fut pour moi la voix de Dieu même, le moyen dont il se ^rvait pour fixer mes irrésolutions. Vous réclamiez l'exécution de la promesse que je vous avais faite. Je devais vous obéir. Je partis, après avoir quitté cet habit ecclésiastique que vous m'aviez vu revêtir à Paris avec tant de joie. En le prenant, je croyais faire le premier pas dans la voie que la Providence m'appelait à suivre. Cette voie me paraissait si belle alors 1 Pauvre voyageur, mes pieds se sont meurtris aux premières aspérités de la route, et je suis retourné en arrière. Je me croyais fort, et je me suis trouvé faible. En quittant cet habit , j'ai dépouillé aussi quelque chose de l'estime de moi-même.
— Oh I mon cher enfant, dit la comtesse, qui avait toujours un lieu commun pour répondre à tout, tu sais bien qu'on peut se sauver dans le monde comme dans le cloître.
— Sans doute, ma chère mère; mais enfin j'avais rêvé quelque chose de grand, soupçonné, dans la mission du prêtre, d'autres points de vue que ceux que nous indiquent nos livres. Que de beaux projets conçus avec Tabbé Louis! Que d'horizons nouveaux entrevus! On ne descend pas sans douleur des sommets de l'idéal. Je puis
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me sauver dans le monde : je Tespère; mais ce monde, après l'avoir considéré au point de vue de mes ardentes aspirations, après avoir cherché non ce qoeje pouvais en attendre , mais ce que je pouvais lui apporter, ce monde ne me parait plus devoir fixer mon attestioD. Je ne pourrai jamais rien pour lui, et il ne peut rien pour moi. Je ne serai pas ce que je voulais être, le père, Tami, l'éducateur des petits et des opprimés. Mon action se bornera à soulager quelques individus, et^ renfiermé dans dans ce cercle étroit, je regretterai le bien que j'aurais pu faire sur un autre théâtre. Je me suis trop séparé du monde pour y rentrer. Entré lui et moi, il y a un abime.
— Ton imagination t*égare, mon cher Raphaël : les regrets que tu donnes au passé t'empêchent de juger le présent. Dans le monde, il y a des tâches saintes h accomplir. Le père de famille a son apostolat comme le prêtre.
Raphaël, à cette allusion aux espérances de sa mère, rougit et pâlit. Il garda quelque temps le silence.
— Écoutez-moi avec attention, ma mère, dit-il enfin d'une voix émue, il est nécessaire de bien nous entendre. le vous ai promis de renoncer à l'autel : je tiendrai ma promesse. Ne croyez pas cependant que le changement qui s'est fait dans les idées qui m'ont dominé depuis mon enfance, soit l'indice d'un caractère inconstirnt et faible. Il n'en est pas ainsi : il y a en moi une volonté bien arrêtée, celle de vous consacrer ma vie, de ne jamais la séparer de la vôtre, de vous tenir lieu de tout ce que vous avez perdu, de vivre pour les affections calmes mais puissantes qui seules peuvent me convenir. Je veux me livrer à l'étude, reprendre les travaux àè mon père, je veux ch^cher dans la science la force et la consolation.
— Mon cher enfant, il faut beaucoup prier. Nous
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ferons ensemble mie netivaine an cœur de sainte Anne et une autre autre à saint Joachim; ce sont les patrons desr familles ebréliennes.
Madame de LcntîDy ne trouva rien de mieux à dire à cette âme d*unc nature exceptionnelle, quî lui découvrait à demi ses blessures. Trop pressée d*obtenrr de son fils ce qu'elle désirait, elle crut très-adroit d'ajouter :
— Nous invoquerons aussi saint Joseph et, puisque enfin tu renonces à être prêtre, c*est à lui surtout qu'il faut s'adresser pour obtenir la grâce de rencontrer une femme chrétienne. C'est là...
Raphaël interrompit sa mère, et lui dit avec beaucoup de fermeté :
— Je croyais m'étre suffisammment expliqué, ma mère. J'ai tenu ma promesse, je suis revenu auprès de vous; ne demandez rien de plus, vous ne l'obtiendriez jamais.
— Oh! mon cher enfant, tu reviendras sur cette décision. Tu es le dernier des Nervieux; il y a des noms qu'on ne doit pas laisser s'éteindre.
— Croyez-moi, ma mère, l'humanité ne sera pas entravée dans sa marc)ie, quand moi, le dernier des Nervieux, j'aurai quitté ce monde. Des noms illustres dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, dans la magistrature, dans l'armée, surgissent tous les jours. Eux aussi légueront à leurs descendants de glorieux souvenirs; eux aussi disparaîtront ; mais d'autres noms, aussi glorieux, les auront remplacés : car l'honneur, le dévouement, le génie ne meurent pas. Heureuses les races qui s'éteignent, avant de n'avoir plus d'autres titres de gloire que ceux du passé ! Mon frère est mort pour son pays, après une action d'éclat; notre nom s'est éteint en
lui glorieusement, je ne suis pas appelé à le faire revivre.
La comtesse de Lentilly n'osa pas essayer, pour le moment, de vaincre une résistance aussi nettement formulée. Elle avait gagné le point essentiel : son fils renonçait au sacerdoce. Le reste serait, pensait-elle, une affaire de temps.