LA PAROISSE MYSTIQUE
Avec ses entretiens familiers et une petite bibliothèque de livres mystiques, il était devenu habile dans ce jargon, qui s'appreud comme tous les autres et qui va aux cervelles exaltées, parce qu'il marque admirablement l'absence de jugement et de raison.
Ce ne fut bientôt plus que retraites spirituelles, neuvaines, mois de tel saint, mois de tel autre. Il n'y eut que le mois de Dieu qui n'arriva jamais.
Le curé, après avoir lu un petit livre du mystique Père Faber, institua dans sa paroisse, avec une solennité plus éclatante que pour ses autres .œuvres, la dévotion au pape. Les journaux pieux de Lyon célébrèrent unanimement le zèle du curé de Brindas; et quelques mois s'étaient à peine écoulés de ce ministère si tapageur et si fructueux en perfection mystique pour le troupeau féminin, que les brebis, si saintement éduquées, allaient colportant partout ce mot de passe : — Notre curé est un saint. — Bientôt on ajouta avec une componction douloureuse : — Nous ne garderons pas notre curé ; une paroisse de campagne est trop peu pour son grand zèle; il ne tardera pas à être nommé curé de Tune des paroisses de Lyon. — Quelques paroles habiles de la prophétesse Mangon avaient donné lieu à ce bruit qui prit consistante et qui devait arriver à l'archevêché de Lyon, comme une voix de l'opinion pieuse dont M. le cardinal devait tenir compte.
On aurait pu écrire sur la porte du presbytère de Brindas, où il se faisait une si grande dépense de mysticisme, ces deux mots : Ambition et orgueil. On ne s'exalte pas dans h théorie de l'avancement en spiritualité, sans faire sur soi des retours dangereux, et sans se dire le mot du pharisaïsme ; Je ne suis pas comme le reste des hommes. D'un autre côté, un instinct puissant pousse
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les hommes qui ont une position officielle h monter à de plus hauts postes. Pour arriver, il faut se mettre en évidence; et quel moyen plus pratique que dé taire des saintes, <^ communier chaque matin, de la plupart de ses paroissiennes! Pour arriver encore, il faut servir; et pour servir, il faut devenir le surveillant officieux de ses confrères, ce que rend un mot plus trivial, mais plus vrai, se faire espion.
Le curé remplit ce rAle facile. Quand on est parfait, ce qu'on voit le mieux dans autrui ce sont des imperfections vraies ou imaginaires. On recueille les cancans; on exagère les fautes et les imprudences. Et, si le confrère a pu nous manquer par esprit d'indépendance naturelle ou de mépris pour le métier de curé mystique, l'on devient hardiment persécuteur; il faut prendre en main la cause de Dieu qui ne sait pas se défendre. On venge Dieu en se vengeant.
Noire saint ne tarda pas à être en horreur dans tout son voisinage; ses confrères ne le voyaient pas.
Comme il avait de grandes prétentions à l'éloquence, tout mystique est nécessairement un grand orateur, notre homme se mit à réfuter du haut de sa chaire ce qu'on appelle « les erreurs modernes. » Les Brindasiens n'y comprirent rien d'abord; mais comme il ne tarda pas k tomber dans les allusions et les pcrsonalités, qu'il signala les membres de la franc-maçonnerie à la haine et à la malédiction de Dieu et des hommes, vrais suppôts de l'enfer, disait-il, puisqu'ils étaient les ennemis du pouvoir temporel du pape, les mécontentements commencèrent.
La paroisse se divisa en deux camps. Celte population, autrefois si unie sous la direction patriarcale du vieux curé, connut les plus atroces des haines, les haines