REMINISCENCES DE LA VIE MONDAINE
Quand Raphaël apprit à Clémentine que son iqtention était de ne jamais se marier, elle n'éprouva pas une déception irès-pénible. Sans doute, en voyant son ami arriver à Brindas, revêtu de l'habit laïque, l'idée d'un mariage avec lui se présenta naturellement à son esprit ; mais elle se répéta, ce qu'elle s'était déjà dit bien des fois, qu une union entre Raphaël et une jeune fille sans nom, sans fortune, était, dans les idées de la comtesse, une chose impossible. Clémentine connaissait Thorreur de madame de Lentilly pour les mésalliances. La détermination de Raphaël lui parut devoir arranger tout pour le mieux. Raphaël gardait sa liberté, il ne la blâmerait donc pas de ne plus vouloir enchaîner la sienne. Il voulait vivre pour Dieu, pour sa mère, pour sa sœur bien aimée, et ne jamais connaître d'autres affections : cela suffisait à Clémentine, et cela -devait, croyait-elle, lui suffire toujours. Rester à Brindas avec Raphaël, reprendre avec
lui leurs chères études, le bonheur était là pour elle. Dans sa chaste ignorance des mystères de la vie, elle ne demandait rien de plus.
La résolution de Raphaël n'avait pas été prise au sérieux par la comtesse. Son fils lui avait déjà cédé sur ud point si important, qu'elle devait espérer qu'il céderait sur celui du mariage. Le Père Gribeauval lui-même disait que, renonçant au sacerdoce, Raphaël devait se marier. En attendant, madame de Lentilly s'absorbait dans des pratiques de piété encore plus multipliées qu'auparavant. Elle croyait devoir dédommager Dieu pour avoir éloigné son fils du sanctuaire ; et, deux ou trois autres confréries s'étant formées, elle se hâta d'en faire partie. A force de pater, i*ave, de litanies, madame de Leolilly se trouva à peu près en règle, et ses scrupules de conscience se calmèrent. Toutes ces dévotions nouvelles l'attiraient souvent à Lyon; il fallait assister aux réunions, nommer des zélatrices, des secrétaires, des trésorières, accepter des présidences. Ces pieux devoirs accomplis, la comtesse s'occupait de choses moins célestes; elle renouait avec quelques anciennes connaissances, et en faisait de nouvelles.
Depuis son veuvage, elle avait resserré de plus en plus le cercle de ses relations et fait le vide autour d'elle. Elle avait rompu avec madame do. T... parce que celle-ci avait parlé légèrement de la nécessité du pouvoir temporel; avec la baronne de..., parce que, tout en récitant avec foi le symbole catholique, la l3aronne ne croyait pas que la sainte Vierge fut descendue du ciel pour venir parler patois à deux enfants, sur la montagne de la Salelte; et avec madame de..., parce que cette dernière refusait positivement de croire qoe Notre-Seigneur eût donné son cœur à Marie Alacoque et à Véronique en échange