RÉMINISCENCES DE LA VIE MONDAINE S
du leur. Pour des motifs tout aussi graves, elle avait cessé de voir, même avant la mort de son second mari, plusieurs autres de ses connaissances. Mais, tout entière à ses nouveaux plans, elle se rappela que si ses anciennes amies ne voguaient pas en pleines eaux du mysticisme, elles étaient bonnes chrétiennes, et qu'il y avait, dans leurs salons, des filles, des nièces, presque toutes élèves du Sacré-Cœur, par conséquent des brus en herbe, telles qu'elle pouvait les convoiter.
A l'époque de son veuvage et a celle de la mort de son lilg aine, elle avait reçu des visites de convenance de . toute Taristocratie de Lyon ; elle se décida à rendre ces visites. Elle ne manquait pas de cette grâce qui sied si bien aux iemmes, quand elle vient d'un cœur bienveillant; elle voulut plaire, et elle y réussit. Les anciennes sympathies se réveillèrent ; et, quand elle annonça le projet de venir, avec son fils, passer l'hiver à Lyon, on lui témoigna une satisfaction qui lui fut d'un bon augure pour le succès de ses espérances.
A Lyon, on avait à peine entrevu Raphaël, mais on savait qu'il était beau, distingué, intelligent, que ses velléités de vocation s'étaient dissipées. Les mères, toujours à la rechercha d'un mari pour leurs filles, ont un flair incroyable pour pressentir ce mari tant désiré. Probablement, la pensée que le jeune de Nervieux était, sous le rapport de la naissance et de la fortune, un excellent parti, ne contribua pas peu k fondre la glace qui recou-* vrait toutes ces amitiés de femmes.
Madame de Lentilly passait donc des pieuses conférences et des saints exercices des confréries, aux salons de la société lyonnaise. Il y en avait quelques-uns où l'esprit du monde primait beaucoup, je ne dirai pas l'esprit chrétien, mais le dévolisme. La comtesse se trouvait
en veine d'indulgence; elle entendait parler littérature, courses, théâtres, sans se scandaliser trop. Bailleurs, elle n'ignorait pas, bien que cela fût resté pour elle à rélatde théorie, qu'il est reçu que les hommes et les femmes des classes riches et élevées ont droit à une certaine somme de plaisirs mondains qu'on n'accorde point aux classes inférieures.
Un révérend Père capucin déblatère contre la danse dans les faubourgs de Vaise, de h Croix-Rousse ou de Saint-Clair. Il la représenle à toutes les jeunes cougré- .ganistes, comme une œuvre de Satan et une occasion prochaine de damnation. Il termine son sermon, d'ordinaire, en déclarant que toute fille qui se permettra de danser avec des jeunes gens ne fera plus partie ni du rosaire vivant, ni des confréries; de plus, on lui refusera l'absolution, jusqu'à ce qu'elle ait reuoncé à la danse et à tous les plaisirs mondains.
Pendant que le capucin débite ces analhèmes contre la danse, en roulant de gros yeux et en grosissant sa voix, dans d'autres associations, celle des Mères chrétiennes^ par exemple, composée des femmes de l'aristocratie nobiliaire et financière, un Père jésuite apprend aux pieuses associées comment on peut arriver^ à la perfection, en usant des plaisirs convenables à son rang et à sa fortune. On engage les mères à ajouter quelques millimètres au corsage des robes de leurs filles et à leur interdire a valse et la polka. Ces deux points, surtout le dernier, accordés, ce qui est péché mortel pour les filles des ouvriers de Yaise et de Saint-Clair, n'est pour celles des nobles dames de la place Bellecour qu'une distraction innocente. Les jeunes filles du peuple sont damnées par les capucins pour des danses qui ne sont pas taxées de pé^cbé véniel par les directeurs des classes aristocratiques.