RÉMINISCENCES DE LA VIE MONDAINE 2S
YéroDÎque entendait autrement les choses. Elle jetait ranaihème sur les plaisirs des grands comme sur ceux des peiits. Elle voyait le diable, avec ses cornes, sa queue et ses pieds fourchus^ diriger les danses sous les lambris dorés comme dans les salles enfumées et obscures où se réunit la plèbe. Hais Véronique, la sainte, la stigmatisée, Véronique, avec laquelle le Sauveur avait fait réchange de son cœur, ce qu*il n'a jamais fait pour les marquises ni pour les banquières, Véronique était une fille du peuple ; et, si madame de Lenlilly la consultait encore sur la manière de faire l'oraison, elle trouvait que, lorsqu'il s'agissait de la vie du monde, un Père jésuite était un meilleur guide pour elle.
Pendant que la comtesse, toujours sur la route de Brindas à Lyon et de Lyon à Brindas, partageait son temps entre Dieu et le monde, et toute à ses nouveaux projets, louait un appartement, sur la place Bellecour, pour y passer l'hiver, Raphaël, fidèle à son programme, recommençait ses chères études. Comme autrefois, son plus grand bonheur était de développer Tintelligence de Clémeutine, en la faisant étudier avec lui. Elle le comprenait si bien! Elle était si fière et si heureuse d*étre appelée par lui au travail d'élucidation d'une pensée philosophique ! Raphaël projetait la lumière , et Clémentine la reflétait avec une telle puissance que le jeune maître, émerveillé des aptitudes de sa gracieuse élève, ébloui des inspirations qu'il en recevait, se demandait si quelquefois il ne devenait pas le disciple de cette adorable créature, qu'il comparait souvent à la belle et malheureuse Hypatia, si chère au saint évéque Syné* sius et si cruellement mise k mort par des fanatiques.
L'emploi des heures était exactement réglé. On n*a pas rêvé la vie claustrale pendant de longues années
sans en prendre les habitudes. Comme autrefois, les exercices religieux des deux jeunes gens occupaient phsieurs heures de la journée. Seulement, on donnait quelque chose de moins à la mysticité. Raphaël avait là-dessus rapporté de ses voyages des idées plus saines. Gertruile, Marie Alacoque, Marie d'Agréda étaient un peu négligées; on les remplaçait par une littéiature chrétienne plus relevée et plus religieuse.
Mais on ne fait pas, à toutes les heures, de la littérature et de la philosophie; les longues [promenades furent reprises; on redevint enfants, ce qui avait été si enivrant autrefois; on courut de nouveau après les papillons et les fleurs que Raphaël comparait maintenant avec celles de la flore indienne. C'était tout le passé revenu avec le bonheur qu'on avait cru perdu pour toujours; et, le soir, le cœur inondé des joies de cette amitié si tendre, on plutôt de cet amour si chaste, on remerciait Dieu dans la plus douce et la plus fervente des prières.
Le mot d*amour était quelquefois prononcé. Pourquoi pas? Raphaël n'avait-il pas écrit à Clémentine, trois ans auparavant, qu'il n'y avait pâs d'autre mot pour rendre le sentiment qui les unissait, et que Tamonr était une chose sainte. Sans doute ces doux épanchements n'étaient pas sans dangers. Clémentine était bien une fille du Midi, au sang vif et ardent, aux impressions spontanées; chez elle, la passion, encore à Tétat latent, n'attendait qn une étincelle pour se développer. Raphaël, au contraire, semblait être un enfant de certaines races du Nord, avides surtout de poésip et d'idéal.
Pour garantir ces deux beaux enfants des dangers de leur position, il y avait la pureté de leur cœur et leur saint amour <ie la vertu.
REMINISCENCES DE iA VIE MONDAINE 259
Que devenait Rosalie Mangon?
Rosalie Maogon surveillait Raphaël et Clémentine, sans qu'ils s'en aperçussent. Elle n'était jamais une gène pour eux; elle voyait tout, entendait tout, interprétait tout» se demandait et se donnait la raison de tout. Elle s'étonnait peu, s indignait beaucoup, enviait encore plus. Le couvent des Solitaires lui paraissait passer de plus en plus dans l'ordre des choses impossibles. Clémentine n'en parlait jamais; elle ne semblait vivre que pour prier le matin avec Raphaël, étudier et lire avec Raphaël, se promener avec Raphaël, chanter avec Raphaël, terminer sa journée par une prière avec Raphaël, et ne paraissait pas s'imaginer qu'il pût y avoir une vie plus parfaite que celle-là.
Et Rosalie Mangon se posait, au point de vue de son intérêt personnel, bon nombre de questions dont elle ne trouvait pas de solution satisfaisante.
— Quel sera le sort de Clémentine, se disait-elle, quand elle reconnaîtra la vanité de ses rêves d'amour? La comtesse jusqu'à présent ne voit rien, ne devine rien. Un mariage entre Raphaël de Nervieux et Clémentine Couturier, serait pour elle uu fait si étrange qu'elle ne peut même en concevoir la pensée. Le jour même où la lumière se fera, Clémentine devra quitter Rrindas.
Reviehdra-t-elle alors à sa vocation première? Non. Un désespoir d'amour peut conduire une femme dans le cloître ; mais, quand on a remplacé les aspirations de la vie cachée et mortifiée des épouses du Christ par les aspirations vers la vie du monde et les joies de l'épouse, on ne saurait revenir sur ses pas. On a méprisé la grâce, et Dieu vous abandonne.
Il en sera ainsi de Clémentine; et l'ordre des Solitaires ne sera jamais fondé.
Que deviendrai-je alors? Depuis le retour de son fils, madame de Lentilly me témoigue de la froideur; elle ne me consulte sur rien. Je suis habituée depuis longtemps h ses caprices d'affection ; mais, je ne puis me le dissimuler, elle me rendra responsable des déceptions de son orgueil; je suis venue ici avec Clémentine, je serai bannie avec elle.
Ha seule ressource sera de me faire religieuse ; mais, avec mes aspirations sur un nouvel ordre à fonder, je serai toujours malheureuse. Le bien que j'étais appelée à faire, je le verrai sans pouvoir l'accomplir. Il me faudra obéir à une règle imparfaite et à des religieuses aussi imparfaites que leur règle. Il faudra me courber longtemps devant elles, avant de pouvoir me relever et leur dire : Voilà la direction qu'il faut suivre.
Que faire pour conjurer ce sombre avenir?
Rosalie ne se posait peut-être pas ces questions avec autant de netteté, mais c'était là le fond de sa pensée. Le sentiment religieux, on le voit, y tenait peu de place.
Comme Rosalie ne craignait rien tant que de quitter Brindas, elle se promit de ne point ouvrir les yeux de la comtesse sur la dangereuse intimité des deux adolescents, et de continuer son rôle d'espion, se réservant d'agir suivant les circonstances.