‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 44 sur 63 · UN BAL DANS UNE MAISON DEVOTE · texte numérisé non relu

UN BAL DANS UNE MAISON DEVOTE

L'été et Pâutomne s*étaient passés, pour Raphaël et pour Clémentine, dans tous les enchantements d'un amour qui sMgnore à demi. La comtesse continuait à faire trois ou quatre voyages par semaine h Lyon. Elle partait, le matin, après avoir embrassé son (ils et ^a nièce; elle revenait presque toujours, le soir, àTheure du dîner. Alors, elle racontait l'emploi de sa journée, ce qu'elle avait appris à Lyon. Véronique avait eu des révélations très-importantes sur l'avenir du pouvoir temporel ; la santé du cher Père Rufiin laissait de plus en plus à désirer; on commençait une neuvaine pour lui à Notre-Dame-de- Lourdes ; puis mille menus détails de sacristie et de parloirs de couvent ; on parlait beaucoup dans ces derniers des difficultés qu'on avait h faire accepter le bréviaire romain; tel mot inconvenant, à l'endroit du susdit bréviaire, avait été dit par le curé de telle paroisse ; les bons Pères étaient bien affligés de l'opposition du clergé lyonnais

daoDs cette affaire; mesdames telles et telles avaient donné des sommes considérables pour le denier de Saint- Pierre, et l'éloge de la piété de ces dames servait de transition à madame de Lentilly pour arriver à dire qu'elles avaient qui une fille, qui une nièce sortant du Sacré- Cœur, admirablement bien élevée, jolie, spirituelle, ai^ mant les études sérieuses, — ceci devait attirer l'attention de Raphaël, — mais sans prétention aucune, et alliant une piété solide avec la gaieté qui va si bien à la jeunesse.

Madame de Lentilly, se répandant en éloges sur les grâces, les vertus, les talents (^ Louise, de Marie ou de Gabrielle, n'était écoutée sérieusement que par Rosalie et par Clémentine. Celle-ci commençait à entrevoir les vues de la comtesse; et, bien que fixée sur les déterminations de Raphaël, elle ne pouvait se défendre d'un sentiment pénible ; elle voyait poindre des nuages à l'horizon.

La comtesse, pendant l'été, donna quelques dîners, à Brindas, à l'élite de la société lyonnaise. Raphaël, placé adroitement, à table, par sa mère, auprès de quelques riches héritières, était, avec ses voisines, poli, gracieux, spirituel. Mais ces poupées élégantes, avec leur langage de convention, leur modestie affectée, leur ignorance masquée par des mots dont elles savaient à peine le sens, ne pouvaient d'aucune manière être mises ea comparaison avec sa chère Clémentine, et il se disait :

— Quel malheur pour des hommes sérieux de vivre avec des femmes semblables! Que peut-on leur dire pendant les longues heures de l'intimité? Si encore elles comprenaient leur nullité ! Mais toutes celles que je vois ici sont persuadées qu elles ont reçu l'éducation la plus complète qu'une femme puisse recevoir. Quelques-unes n)émes tournent au pédantisme. Clémentine est cent fois

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plus insiniite que pas une d*eUes, et elle fi*e$t ni pédante ni orgueilleuse. Tous les deux nous ne savons que trop combien sont bornées nos connaissances^, et, par de li, BOUS apercevons, dans le domaine de l'art, de la philosophie, de la science, des horizons immenses auxquels nous n'atteindrons jamais, pendant que ces petites niaises sont bien persuadées que les colonnes d'Hercule de la science sont plantées dans l'enceinte des couvents du Sacré-Cœur.

Ces jours de grandes réunions à Brindas étaient, pour Clémentine, des jours de tristesse. Présentée par sa tante comme mademoiselle Couturier, nièce de H. le comte de Lentilly, elle comprenait que son nom paraissaitvulgaire. La comtesse ajoutait à demi-voix quelques paroles pour expliquer la présence de la jeune fille au château. Clémentine entendait murmurer :

— Très-bien! très-Wen !... Une œuvre de charité !... Elle n'est pas mal cette enfant-là... Elle a des yeux superbes... C'est vraiment dommage...

Les regards compatissants ou dédaigneux, jetés sur la jeune fille, lui complétaient le sens des demi-mots entendus.

Ce n'était pas seulement sa fierté blessée qui rendait les visiteurs à Brindas insupportables à Clémentine, c'était surtout de voir Raphaël s'occuper de ces jeimes filles riches, nobles, belles. Elle savait bien dans quel but sa tante les attirait au château ; c'étaient des rivales. Bien que Raphaël n'eût pas vécu dans le monde, il n'était ni gauche ni timide. Ses voyages lui avaient donné cet aplomb d'un homme de bonne compagnie, qui a le sentiment de sa valeur. Il eut donc un succès complet.

A la fin d'octobre, la comtesse avait invité <nu château de nombreux convives; ce devait être sa dernière réu-

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Dion ; elle tenait à ce qu'elle Mt brillante. Après le dfner, se trouvant dans une disposition d*esprit de plus en plus mondaine, elle parla d'organiser une petite sauterie pour amuser les jeunes gens qui se trouvaient là. EUe intima Tordre à Clémentine de se mettre au piano. Clémentine obéit. Alors la comtesse s'approcha de son fils et lui dit :

— Je crois que tu ferais bien d'inviter Louise de T... ou bien Gabrielle de B...

Raphaël se mit h rire et lui dit :

— Ma chère mère, je n'inviterai ni Louise ni personne ; je ne danserai pas. '

— Pourquoi donc? Serait-ce un scrupule!

— Peut-être bien.

— Il n'est pas fondé, je te l'assure; tu en parieras au Père Gribeauval.

— Chère mère, le Père Gribeauval ne pourrait en rien changer ni modifier mes résolutions. Je vous supplie de ne pas insister davantage : il me serait pénible de vous contrarier.

— Tu me refuserais ce plaisir?

— Assurément.

Clémentine, tout en cherchant dans les cahiers de musique quelques vieux quadrilles joués par la comtesse, quand elle était jeune, voyait la mère et le fils dans une glace, et devinait le sujet de leur conversation. Le cœur de la jeune fille battait bien fort. Ces faibles lueurs de la vie mondaine, en dehors de laquelle elle avait jusquelà toujours vécu, lui causaient des éblouissements. Obligée de servir en quelque sorte d'instrument aux plaisirs des autres, sans pouvoir y prendre part, elle se sentait humiliée. Son rôle dans ce château devenu brillant et animé, du moins relativement, était bien celui d'une enfant élevée

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