UN BAL DANS UNE MAISON DÉVOTE 36S
par la charité de la comtesse. Et Raphaël danserait-il? Dans la glace, Clémentine voyait les jeunes filles jeter sur lui des regards furtifs; elle y lisait leurs espérances. Elles étaient là arrangeant, par un geste gracieux, les plis de leurs fraîches toilettes. Leurs robes de mousseline blanche, bien que d*une forme pudique, laissaient voir leurs bras et la naissance de leurs épaules ; et la jalousie donnait à Clémentine de terribles intuitions sur l'attrait sensuel que ces beautés à demi-voilées pouvaient exercer sur un jeune homme de vingt-trois ans.
Hais Raphaël, après avoir parlé quelques instants avec sa mère, vint s'asseoir auprès du piano. Clémentine releva avec orgueil sa belle tête; c'était elle qui triomphait; et, attaquant les premières mesures du quadrille, elle dit il Raphaël :
— Tu ne danses pas?
— Non, cerlainement, est-ce que nous savons danser?
— Cela ne doit pas être bien difficile, il n'y a qu'à marcher en mesure.
— Peut-êire bien n'est-ce que cela ; mais, à toutes les danses possibles, je préfère le plaisir d'être là, et de t'écouter.
— Cette musique n'est pas celle que tu aimes.
— Tu te trompes, toute mélodie parle au cœur ou à l'esprit de celui qui sait ou la produire ou l'écouter. Elle rend toujours un sentiment. Celle-ci c'est la joie; eh bien ! n'avons-nous pas nos joies, notre jeunesse, notre long avenir, la fête éternelle de la nature? Combien n'avons-nous pas joui de cet automne toujours si splendide dans notre Midi? Bientôt nous aurons les glaces de l'hiver, mais avec les longues veillées et les pétillements du feu dans Tâtre ; ensuite le printemps, qui nous ramènera, à Brindas ; les oiseaux, les fleurs et toujours l'amitié,
oa plutôt l'amour entre nous deux avec son charme enivra o t. Oui, mon cœur bal plus vite aux sons de cetle musique vive et animée. Elle évoque devant moi Le souvenir des rires joyeux de notre enfance et de notre jennesse ; elle me raconte mille choses naïves et puériles» mais charmantes. Ces vieux airs me plaisent; et (u les joues si bien ! Cette musique par elle-même esi peat-étre médiocre, mais, en l'exécutant, tu y mets de ton àme. N'est-ce pas que, comme moi, elle te jette dans un ^éte d'idées tout autre que, peut-être, celui de ces petites filleiles^ qui ne songeait qu'à marcher avec grâoe et à ne pas perdre la mesure ? Je suis sûr que chaque phrase musicale rend une pensée que nous saisissons l'un ooaHiie l'autre.
Comment Clémentine eût-elle éprouvé le regret de ne pas figurer dans une pastourelle ou dans une poukj en écoutant toutes ces douces effusions de cœur de Raphaël?
Quant à la comtesse, elle était fort mécoutente du refus de son fils. Pour la première fois, elle remarqua qu'il regardait Clémentine avec des yeux bien doux et Ûen tendres. La pensée d'un amour entre lui et GiénseatÎBe lui vint à l'esprit, mais cela lui parut tellement abstttde qu'elle ne voulut pas s'y arrêter.
Cependant la médisance et la calooinie qui forment ]e plus souvent le courant des opinions dans le monde, ne pouvait pas laisser dans Toubli les amours si pures de nos adolescents. L'idylle éveilla de toutes parts des soupçons.
Rosalie qui sortait peu , (ont entière à son rôle de sainte, mais qui avait pour conûdente la femme de chambre de la comtesse, apprit qu'on parlait, dans le village de Brindas et dans les environs, de Clémentine et de Raphaël. On se moquait de la comtesse qui, presque toujours absente de chez elle, laissait en téte-à-téte un beau jeune homme de vingt-trois ans et une belle jeune fille de vingt ans. Les familles bourgeoises, qui n'avaient ni leurs grandes ni leurs petites entrées au château, s'en vengeaient par des remarques malignes. Les faits les plos innocents étaient incriminés. Les jardins de Brindas étaient entourés d'une grille qui, malgré les massifs
d* arbustes, n'en dissimulait pas la vue au public. On avait aperçu Clémentine et Raphaël se promener au clair de lune, pendant l'été; et Ton disait qu*il serait tout à fait plaisant de voir dans une maison si dévote, une maison à miracles, à visions, une maison où les saintes ressuscitaient, une intrigue d'amour finir comme chez le commun des mortels, par un mariage devenu nécessaire. Bien certainement ce beau Raphaël ne se contenterait pas d'avoir jeté le froc aux orties; il prouverait qu'un homme n'est pas un ange ; et ce serait un spectacle des plus curieux que celui de voir le fils de Torgueilleuse comtesse de Lentilly obligé de donner son nom à^Ia fille de Couturier, musicien ambulant et saltimbanque, ou quelque chose de semblable.
Rosalie, malgré l'envie secrète qu'elle portait à tout ce qui était beau, riche, heureux, fut révoltée de l'impudeur de ces attaques. Elle se repentit alors de n'avoir pas ouvert les yeux à la comtesse. £lie comprit que, si celle-ci venait, tout-à-coup, n'importe par quelle voie, h être informée des malveillances du public, ce serait elle, Rosalie, qui serait accusée de n'avoir rien deviné, de n'avoir rien prévu ; et la comtesse ne lui pardonnerait pas sa propre imprudence. Le moment était venu, il fallait parler. Dans quelques jours, toute la famille devait quitter Brindas, pour aller à Lyon passer la saison d'hiver.
Mais comment parler? N'y avait-il pas à redouter, de la part de madame de Lentilly, une de ces mesures violentes dont Rosalie pouvait être victime, aussi bien que Clémentine ? La sainte eut recours à l'une de ses ruses : elle écrivit au Père Gribeauval, bien moins pour avoir son avis, que pour lui suggérer le conseil qu'elle désirait recevoir, et pouvoir ensuite s'abriter de cette lettre contre les colères prévues de madame de Lentilly.
« Tout en prévenanl madame la comtesse, écrivait Rosalie au jésuite, ne devrais- je pas lui insinuer de me laisser avec Clémentine h Brindas? Donnez-moi sur cela votre avis. .On pourrait empêcher toute correspondance entre les jeunes gens, ou du moins la surveiller. Seule avec Clémentine, je reprendrais sur elle ma légitime.influence, et je rendrais cette pauvre enfant à Jésus-Christ. Ce serait un milieu entre la rigueur et une tolérance impossible. Si Clémentine était mise au couvent, les calomnies (fun monde pervers n'en prendraient que plus de force. Pesez toutes ces considérations, mon révérend Père; et, si vous m'ordonnez d'éclairer madame de Lenlilly, veuillez m'écrire une lettre que je puisse lui montrer. Je crois qu'il serait bon que vous missiez, dans cette lettre, quelques mots d'approbation pour ma conduite dans cette occasion. J'ai cru agir selon les règles de la prudence et d'après les ordres de Dieu même, en gardant le silence jusqu'à présent; mais la comtesse pourrait, dans le premier moment, me faire un crime de ne l'avoir pas avertie. Ce n'est pas, grâce à Dieu, que je recule devant les humiliations, je ne demande pas autre chose ; mais, vous le comprenez, pour agir sur Clémentine, j'ai besoin de me savoir soutenue. »
Le surlendemain, la réponse du Père Gribeauval arrivait à Brindas. Un mariage entre Raphaëel et Clémentine ne lui paraissait pas moins extravagant et impossible qu'à la comtesse. Il tenait beaucoup à marier lui-même le jeune Nervieux. Les afiiliés laïques de la société de Jésus la servent aussi efficacement que ses religieux eux-mêmes. C'est par les laïques, qu'ils établissent dans le monde les courants d'idées favorables à leurs vues. Ce sont les laïques, bien plus encore que les moines, qui ont ressuscité l'ultramonranisme, en France, et fait accep-
ter, presque comme ua dogme, la nécessité du pouvoir temporel. Il faut donc partout aux jésuites des groupes de familles dévouées à leurs ioléréts*, de là, leur immixtion dans les mariages entre les jeunes filles élevées dai^ les couvents du Sacré-Cœur et les jeunes gens qui sortent de leurs maisons.
La lettre qu'il écrivit à Rosalie était telle qu'elle pouvait la désirer, il louait la prudence de sa conduite : elle lui avait été inspirée par Dieu lui-même ; il no doutait pas plus qu'elle de la vocation de mademoiselle Couturier. La pauvre enfant avait été séduite par l'esprit du mal; Satan avait jeté dans son cerveau des rêves d'avenir, de fortune et d'ambition ; autant d'illusions irréalisables. Il f^dlail séparer ces deux jeunes gens, mais avec beaucoup de ménagements. Peut-être ne s'étaient-ils pas avoués à eux-méme l'amour qu'ils éprouvaient ; il ne fallait pas porter la lumière dans ces ombres. Madame la comtesse de Lentilly pouvait trouver quelque moyen de laisser la nièce de son mari à Brindas sous la direction de mademoiselle Mangon. « C'est à vous, je n'en doute pas, ajoutait le jésuite, en terminant sa lettre, qu'est réservée la gloire de guérir les blessures de l'âme de cette pauvre enfant. »
Dans un petit billet que contenait la lettre destinée à être montrée à la comtesse, le Père tançait vertement Rosalie de ne pas lui avoir communiqué plus tôt ses observations; il la traitait d'insoumise, d'orgueilleuse, et la menaçait de l'abandonner, si à l'avenir elle faisait plus de cas de ses révélations, vraies ou fausses, que des ordres de ses supérieurs.
II serait difficile de se figurer la stupéfaction de la comtesse, en apprenant de Rosalie que cette petite Couturier, recueillie par la charité du comte de Lentilly, avait
un amour insensé pour son fils, et que, selon toutes les apparences, cet amour était partagé.
De toutes les passions, Torgueîl est celle sur laquelle la religion a le moins d'empire. La religion dompte la colère, elle domine la volupté, elle desserre les doigts de ravare et lui arrache une obole pour le pauvre ; elle peut extirper la haine et tout désir de vengeance du cœur de l'homme; mais l'orgueil est une plante vivace ; il étend partout ses racines ; si on en détruit quelques-unes, les autres n'en prennent que plus de force. L'orgueil se cache surtout sous le masque de l'humilité. La carmélite qui a dit la première : « Les haires, les cilices, les disciplines sont les bijoux des carmélites, i> exprimait une pensée d'orgueil. Le démon de l'orgueil peut revendiquer la plus grande partie des macérations extraordinaires de certaines âmes livrées à la mysticité. II a pu se cacher sous les haillons de Benoit Labre, à l'iosu de ce pieux insensé ; et, de tous les déguisements qu'il sait employer, il n'en est pas qu'il affectionne davantage que le froc du ftioine, la robe du jésuite, la bure de la carmélite ; il inspire ceux qui proclament, d'un côté, leur amour pour la vie cachée, la passion de rabaissement, et de Tautre déclarent qu'ils sont les régénérateurs des sociétés, les victimes expiatoires pour les péchés des hommes ; ils ont quitté le monde, et ils ne lui demandent rien, sinon de se laisser diriger par eux, sous peine de périr. L'orgueil des dévots est le pire de tous les orgueils, et le plus indestructible,
Madame de LentîUy n'était pas, il faut en convenir, trop orgueilleitse de la perfection à laquelle elle était arrivée ; elle n'avait de l'orgueil dévot qu'une dose moyenne; mais elle en avait un autre, celui de la naissance. Les confesseurs ne combattent jamais celui-là, et les jésuites
moins que les autres : il est, pour eux, un levier; ils cherchent plulôt h Taccroître, ad majorem Dei gloriam; ils ont leur manière de commenter au confessionnal la maxime : Noblesse oblige ; car, plus leurs pénitentes attachent de prix aux distinctions de la naissance, plus elles se croiront tenues à servir, avant tout, la cause des jésuites, qui est celle de Dieu : Noblesse oblige.
La comtesse écouta Rosalie avec une véritable stupeur. Enfin elle éclata en reproches. Pourquoi ne l'avoir pas avertie plus tôt? Quoi! ce qui avait été apprécié, commenté par un public malveillant avait échappé à la pénétration d'une personne comme Rosalie? cela était-il possible? A quoi lui servait ^e don de scruter les cœurs qu'elle avait reçu, comme Maria Taigi et tant d'autres saintes? Fallait-il donc douter de ses révélations?
Mademoiselle Mangon laissa passer les reproches; elle n'était pas fâchée de voir la comtesse dépasser les bornes et aller presque jusqu'aux invectives. On ne s'abandonne pas à de tels emportements avec une sainte, sans que le repentir suive de près le péché. Il faut réparer sa faute; et la sainte reprend son empire.
Rosalie, les yeux baissés, écoutait en silence. Quand elle vit que l'on commençait à se calmer, elle prit la parole :
— Sans doute, madame , dit-elle, je suis coupable. Dieu, pour me punir de mes fautes, m'a refusé l'esprit de prudence. Hélas! je le crains bien, mes péchés ont attiré sur votre maison les malheurs qui l'ont frappée, et peut-être devriez-vous m'en bannir avec votre nièce.
— Clémentine n'est point ma nièce.
— Elle était celle de votre mari ; et vous l'avez toujours traitée comme telle, madame.
— Oui, j*ai réchauffé un seipent dans mon sein.
— Cette pauvre enfant, madame, est peut-être coupable à son insu.
— Je veux le croire : elle ne peut pas avoir eu la témérité de supposer possible un mariage entre elle et mon fils ; et celui-ci connaît trop bien les devoirs de sa position sociale pour avoir eu la pensée de s'abaisser jusqu'à mademoiselle Couturier. Quand je pense que, dans le public, on parle de mon fils et de cette malheureuse enfant, c'est affreux!
— Oh 1 oui, madame, c'est affreux ! dit Rosalie avec un air désolé.
— Et quel parti prendre? Je n'en vois qu'un de raisonnable, les séparer. Clémentine a une tante en Suisse ; je vais lui envoyer sa nièce.
— Cette femme est protestante.
— C'est vrai, je n'y pensais pas; il y aurait là un danger; ce n'est pas là qu'elle reviendrait à sa vocation, cette vocation que je croyais toujours si ardente !
— Elle était sincère, madame ; mais le démon est venu, il a cherché à détruire l'œuvre de la grâce. Comme le bon Père Gribeauval, je crois encore que la grâce sera plus forte que le démon.
— Vous avez donc écrit là-dessus au révérend Père?
— Oui, madame la comtesse : le trouble était dans mon âme ; et j'ai dû recourir aux lumières de mon directeur.
— Pouvez -vous me montrer sa réponse? •
— Sans doute, madame : je n'ai pas de secrets pour vous, vous le savez bien. Je ne vous ai même pas caché les faveurs que Dieu prodigue à une misérable telle que moi; car, je le reconnais, je suis une misérable. L'expression de votre colère fait saigner mon pauvre cœur si dévoué à vos intérêts; mais je mérite d'être punie de mon
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excès d'affection pour vous. La sensibilité excessive, même ponr les créatnres les phs parfaites, est toujours une faute. Je suis Tépouse du Dieu jaloux; il mepnnit tn me privant de votre bienveillance.
La profonde humilité de Rosalie, et cet accent plaintif, particulier aux dévotes, toucbèrest madame de Lentilly. Elle se repentit d'avoir été trop loin ; car, après tout, il n'y avait rien de bien grav« : un amour qm s'ignore n'est pas fort dangereux. Elle lut la lettre du Père Gribeauval, et en accepta toutes les coBdnsions.
La comtesse pria Rosalie d'excuser une vivacité, bien pardonnable à une mère.
— Nous partirons, Raphaël et moi, dans quinze jours, lui dit-elle. Vous resterez ici avec Cléroentioe. J'avancerai le voyage que je voulais faire à Paris, et j'y resterai plus de temps que je ne me Tétais proposé. Quand nous reviendrons, j'espère que vous aurez fait comprendre à Clémentine que la plus grande grâce que Dieu puisse faire à une jeune fille, placée comme elle dans une position délicate, est celle de la vocation religieuse. Cette grâce, elle l'a reçue; je regarde tout le reste comme on enfanlitlage. Cette petite ne connaît ni la vie ni le monde. Dites-lui bien que mon fils se mariera sans aucun doute, etqu^nn mariage entre elle et lui est impossible. Jusqu'au jonr de notre départ, gardez là-dessus avec elle un silence absolu. Et croyez bien, ma chère Rosalie, que j'ai, pour vous, autant d'affection que de respect.
Il fallait s'occuper des préparatifs du départ. Madame de Lentiliy aimait à tout diriger, à tout surveiller elle, même. Elle donnait dix ordres à la fois, e^ souvent contradictoires, faisait perdre la tête à ses gens, et la perdait elle-même, k propos de vétilles sans importance. Clénentine, que sa tante n'avait jamais initiée h ces petits
détails d'intérieur, fut assez surprise de voir que, tout à coup, la comtesse ne pouvait plus se passer d'elle un seul instant. Elle lui donnait des comptes à vérifier, des calculs à faire. La jeune fille, très-étrangère k ce genre d'occupations, se serait pourtant livrée avec joie à ce travail ingrat, pour être agréable à sa tante, si elle n'eût pas remarqué dans celle-ci une espèce d'irritation contre elle qu'elle ne lui avait jamais vue. Certaines phrases de sa tante, débitées comme des sentences, lui paraissaient avoir une signification fâcheuse. Le cœur de la pauvre enfant se gonflait de douleur. Serait-il possible que madame de Lentilly lui fit un crime d'aimer son fils? K'avait-on pas tout fait pour qu'il en fût ainsi. Ils n'avaient jamais eu de contact avec les enfants de leur âge* On avait fait le vide autour d'eux, pour sauvegarder, disait-on, leur sainte innocence. Aussi isolés à Brindas que Paul ^ Virgiole dans les solitudes de l'Ile de France, comme eux ils s'étaient aimés ! Pouvait-il en êtreautremeot?
Pour le moindre prétexte, une erreur dans un compte, un ordre mal compris, madame de Lentiily se montrait sévère pour Clémentine. Elle lui rappelait durement sa naissance et sa pauvreté^ lui disait, avec une ironie blessanle, que si elle avait rêvé les grandeurs, les ricJ^esses de ce monde, au lieu de la vie religieuse, elle se faisait d'étranges illusions. Si elle renonçait au couvent, elle devait prendre des idées conformes à la position infime qu'elle aurait dans la société, s'occuper beaucoup moins de science, et beaucoup plus de travail manuel. C'était par affection pour elle et en souvenir de la mémoire de son onde, qu'on lui donnait ces conseils. Il serait donc bon qu'elle s'habituât à beaucoup d'ordre et à beaucoup d'économie, car il serait triste d'avoir rêvé une existence
princière, et de se trouver aux prises avec la médiocrité.
Tout cela se disait à bâtons rompus; ud jour un coup d*épingle, le lendemain un autre. Peu à peu Tépingle devenait un stylet, et la pointe en pénétrait jusqu'au cœur de Clémentine.
Dans ces aimables conversations, presque toujours madame de Lentilly faisait les demandes et les réponses, et supposait une opposition à ses idées, pour se donner le plaisir de Técraser par ses arguments les plus victorieux. Clémentine se sentait Tobjet d*une malveillance continuelle. Lorsque la comtesse la laissait quelques instants, Rosalie apparaissait. À peine la pauvre enfant pouvaitelle, dans la journée, échanger quelques mots avec Raphaël.
Cela ne suffisait pas à la comtesse. Quelques jours avant celui qui étail- fixé pour le départ, madame de Lentilly pria son fils d'aller a Lyon surveiller les ouvriers tapissiers et décorateurs; il fallait que, dans son appartement, tout fût riche, élégant, et qu*il y eût cependant un caractère de simplicité convenable à l'habitation d*une famille chrétienne.
Clémentine ne souffrit pas de cette absence qu'elle pensait devoir si peu durer. Elle se sentait moins surveillée, madame de Lentilly était moins acerbe; elle se montra même par moments affectueuse pour sa nièce. Clémentine chercha à se persuader que les duretés des jours précédents tenaient à la santé de la comtesse, à son état nerveux. Madame de Lentilly se plaignait toujours de ses nerfs.
La veille du départ pour Lyon, la comtesse annonça qu elle partirait seule. Il y avait encore quelques arrangements à prendre, quelques détails à surveiller. Mademoiselle Mangon et sa nièce régleraient tout cela.
Clémentine fut vivement contrariée de cette décision. Les raisons données pour l'expliquer lui paraissaient puériles. Ni elle, ni Rosalie n'étaient nécessaires à Briudas. Elle n'avait pas vu Raphaël depuis quinze jours, et le temps lui semblait déjà bien long. Elle avait reçu plusieurs lettres de lui. On ne lui avait pas demandé à les voir. Rosalie savait bien où les trouver. Nous citerons les dernières.
Raphaèî à Clémentine
€ Comme toujours^ cher ange, je ne t'enverrai que quelques lignes. Le temps me manque pour t' écrire de longues lettres. J'ai revu Véronique, c'est une sainte; elle est toujours sévère pour moi ; et je la crois encore plus folle que sainte. J'entends d'ici une exclamation de ma Clémentine : elle veut savoir le pourquoi de ce jugegement; il lui semble téméraire. Je te dirai cela plus tard. Au reste, ition enfant, il y a à Lyon, dans le monde religieux, bien d'autres fous que Véronique. J'en ai vu quelques-uns d'étonnants. J'ai vu aussi^ dans ce mondelà, quelques sages; ceux-là seront nos guides. Tout ceci est encore pour moi la bouteille à l'encre. Nous étudions, dans ce moment, les premiers siècles de l'Église ; nous ne ferions pas mal, je crois, d'étudier le nôtre.
< Adieu, ma chérie, on m'appelle : il s'agit d'affaires graves, le choix d'une étoffe pour les rideaux du salon. »
Raphaâ à Clémentine.
« Ma chérie, je ne iD*occupe plus que de futilités, eije t* assure quej'ai pour cela des dispositioas extraordinaires. Comme ma mère me laisse carte blanche, je viens de faire un coup d'État : j*ai changé Fameublement de Ut chambre. Figure-toi que Tordre avait été donné de la décorer absolument comme celle de mademoiselle Mangon. Je soupçonne la miraculée d'avoir inspiré cette belle invention : il y a des jours où ma mère ne voit que par ses yeux. Dunque le papier était couleur marron, avec une bordure violette, les rideaux du lit et des croisées couleur marron avec une bordure violette, le meuble marron avec une passementerie violette. J'ai laissé ces agréables couleurs à sainte Rosalie ; et, pour toi, j*ai fMt remplacer tout cela par une jolie tapisserie fond blanc avec des gerbes de fleurs. Les rideaux, le meuble, tout est assorti. Tu as des jardinières dans l'embrasure de tes croisées, un prie-Dieu en bois sculpté, une glace de Venise, un bureau en laque de Chine, des vases du Japon. Tout cela est frais, riant comme loi. Tu verras comme ton frère a du goût, quand il s'agit de sa sœur. Je ne te donne pas d'autres détails, il faut bien te ménager quelques surprises. Le cabinet de travail te plaira. Je suis sûr que sainte Mangon pincera ses lèvres minces et lèvera les yeux au ciel, en voyant ta chambre privée de marron et de violet, couleurs si convenables pour une future solitaire. Voilà pourquoi, ma chère enfant, il faut te décider à dire bien nettement que tu ne veux plus être religieuse. Oh ! chérie, sais-tu bien que j'ai peur de voir revenir ici ta vocation ? Ce bruit, cette foule, cette acti-
vite si grande pour de petites choses, ces misérables futilités du inonde, ces scandales, les vices des uns, les fausses vertus des autres, Tégoïsme de tous, tout cela doit froisser les âmes délicates. Dans ce tumulte des grandes cités, il leur semble ne plus entendre la voix de Dieu ; elles se trouvent plus loiu du souverain bien, de réternelle beauté, et elles vont cbercher le repos à Tabri du cloitre. Mais, à la campagne où nous avons toujours vécu, en face de cette nature splendide, ou se sent près de Dieu, on en est pénétré. Sa voix arrive à notre âme avec les chauds rayons du soleil, avec la pureté de Tair, avec le chant des oiseaux, le parfum des fleurs et des grands bois, avec le bruit du torrent et le murmure des ruisseaux. Cœli enarrant gloriam Dei. Dieu est toujours Ih; pas n'est besoin de fonder V ordre des 5o/ttaires pour le trouver. Sois bien sûre, mon enfant, que toutes tes aspirations vers le cloître n'étaient qu'un produit factice de ton imagination et des influences dont tu étais entourée, à commencer par la mienne.
€ Paissions-nous rester toujours à Brindas ! C^est A qu'il est bon â*aimer Dieu, et de s'aimer. Je crains qu*à Lyon et à Paris tu sois moins à moi, et que nous soyons moins à Dieu.
Le lendemain du départ de madame de Lentilly, Clémentine remarqua, dans Rosalie, un air de solennité extraordinaire. £n revenant de Téglise de Brindas, où elles étaient allées entendre la messe, elle parla à mademoiselle Mangon des différentes choses que la comtesse leur avait recommandées.
La dévote ne répondait que par monosyllabes.
En rentrant au château, elle se retourna vers son élève, et lui dit :
— Voulez-vous me suivre dans mon oratoire? La comtesse m*a ordonné d'avoir avec vous une explication. C*est aux pieds de la Vierge immaculée et du crucifix que je dois vous parler.
Clémentine devint pâle; un frisson passa dans ses veines. Elle pressentait que cette explication demandée si solennellement devait avoir une connexité avec les paroles amères, les irritations contenues de la comtesse.
C*étail dans son amour qu'elle allait être frappée; mais de quelle manière? Quoi qu*ii en fût, le secret de soi\ cœur lui appartenait. On pouvait le soupçonner, mais elle ne le livrerait pas à Rosalie.
Celle-ci se dirigea lentement vers Tescalier qui conduisait à son oratoire ; elle en monta non moins lentement toutes les marches, se retournant de temps en temps pour voir si Clémentine la suivait ; et elle lui montrait uu visage rigide et impassible, peu propre h la rassurer.
En arrivant à Toratoire, Rosalie se mita genoux devant une statue de la Vierge; sa compagne suivit machinalement son exemple. Rosalie resia quelque temps en prière, les bras en croix; Clémentine, inquiète, effarée, ne pouvant retrouver dans son esprit une seule formule, ou les confondant toutes ensemble, se releva, s'assit sur un tabouret de paille, seul siège qui se trouvât là, et resta anxieuse, sans faire attention le moins du monde à la fervente Rosalie dont la poitrine était soulevée par ces espèces de gémissements qui sont la propriété exclusive de certaines dévotes.
Quand la sainte crut avoir produit son effet, elle se leva, et, debout, en face de Clémentine, dont le tabouret ne Ogurait pas mal la sellette d*un accusé, elle jeta un long et sombre regard sur le visage bouleversé de la pauvre enfant.
Celle-ci leva les yeux sur Rosalie, et, rencontrant ce regard froid et profond, tressaillit nerveusement. Mais, reprenant toute son énergie, elle dit à Rosalie :
— Que me voulez-vous? et qu avez-vous à me dire, de la part de matante?
— D'abord, qu'elle n'oubliera jamais que vous êtes la nièce de son mari, si vous savez vous montrer digne de son affection.
38S LES MtSTIQIIES
— M*en suis-'je jamais montrée indigne ?
— Le monde vous accuse.
— Le monde ! De quoi pourrait-ii af^otmer?
— Le monde est penrers et cruel, Clémentine : il joge témérairement; la comtesse ei moi nous croyons à votre innocence. Mais il y a autre chose que les jugenents du monde; et c'est devant un autre tribunal que je viens vous appeler, celui de votre conscience.
— Elle ne me reproche rien^ dit fièrement Oémen*tine, en jetant sur la dévote un regard assuré.
— Vraiment! reprit celle-ci avec un sourire ironique; je crois alors, mademoiselle, que vous négligez beaucoup la pratique de l'examen de conscience. Je vous avais enseigné à le faire selon la sainte babitode des dfmes religieuses. Quand on sonde les mouvements de stm cœur, deux fois dans la journée, on apprend k connaître les motifs de ses défaillances dans le bien , des dégoûts qni font abandonner les pieuses résolutions; on voit l'origine de ses tiédeurs dans le service de Dieu ; on reconnaît les mouvements que le démon produit dans son cœur et dans ses sens ; on note ses infidélités, ses résistances h la grâce; on comprend le mauvais usage qu'on a fait des dons de Dieu, et, le front dans la poussière, on s'écrie : Pardon, mon Dieu, pardon, je suis coupable!
Clémentine avait trop vécu dans l'atmosphère mystique pour que cette pieuse tirade ne fit pas sur elle un certain effet. Elle garda, quelques instants, le silenee^, comme si elle eût voulu sonder les replis les plus cacfaéa de son cœur.
— Je puis,. dit-elle enfin, n'avoir pas été assez reconnaissante des dons de Dieu, et je me reconnais coupable envers lui. Mais il s'agit ici, ce me semble, de savoir si je suis digne ou non de l'affection de madame
de Lentilly. Là-dessns ma conscience est tranquille. Je trouve mon cœur plein de reconnaissance pour ma tante; je l'aime de tout l'amour qu'on peut avoir pour une mère ; et je ne sais pas ce qu'elle pourrait me reprocher*
— Votre peu de confiance en elle.
— Je ne vous comprends pas.
— Clémeniine, il y aura après demain huit mois que vous avez pris la résolution de renoncer à la vie religieuse, que la sainte Vierge et Dieu vous avaient inspiré d'embrasser ; il y a huit mois que vous avez foulé aux pieds cette grâce insigne; votre tante l'a-t-elle appris par vous?
Clémentine baissa la tête.
— Vous voyez, à la manière dont je précise les dates, que j'ai connu votre pensée aussitôt qu'elle a été conçue dans votre esprit. À moi, pécheresse indigne, Dieu ac^ corde \ë don de lire dans les cœurs. Science amère, car le cœur de l'homme est plein d'iniquités ; il estime tout ce qui est du monde, honneurs, richesses, voluptés; et, même dans les meilleurs, la part donnée à l'estime des dons célestes et à l'amour du Créateur tient bien peu de place.
— Et vous avez dit à ma tante que je renonçais k la vie religieuse!
— Oui. J'ai espéré d'abord que la grâce vaincrait le démon qui vous tentait. Le démon a définitivement vaincu; vous avez rejeté la grâce; 'mon devoir était de faire connaître k votre tante vos nouvelles dispositions.
— Ma tante a trop d'équité pour me faire un crime de mon silence. Elle comprendra mon embarras pour^ expliquer le changement qui s'est fait dans mes idées. J'ai été fddlement timide, voilà tout.
— En supposant que vons eussiez surmonté cette timidité et que vous eussiez dit à Madame de Lenfilly : — Je ne veux plus me faire religieuse; le monde a pour moi un si grand attrait que je ne puis m*en arracher» — croyez-vous que votre tante ne vous eût pas demandé comment ce monde, que vous ne connaissez pas, a pu remporter sur la volonté de Dieu si clairement manifestée?
— Mais je nie cela» s*écria Clémentine avec impatience; je nie d*avoir résisté à la grâce. Ma prétendue vocation avait si peu de racines dans mon âme^ qu'elle en est sortie sans secousse, sans combat. Un jour» je ne l'y ai plus trouvée; et» h sa place, il y avait une volonté bien formelle de ne jamais engager ma liberté, et le désir de rester avec ma tante à Brindas, d'adoucir ses chageins, de partager sa vie isolée.
— Madame de Lentilly n'est pas isolée ; elle a son fils; et, pour lui, elle rentre dans le monde; faiblesse maternelle que je n'ai pas le droit de juger. Je n'ai que celui de gémir sur les terribles défections auxquelles je suis condamnée h assister.
Croyez-moi, Clémentine, vous avez fait des rêves dangereux ; ces rêves ne pourront jamais se réaliser. Madame de Lentilly m'a chargée de vous prévenir que votre séjour avec elle et M. Raphaël de Nervieux, soit à Lyon, soit à Paris, était impossible. Votre affection, très-innocente, nous le croyons, pour le fils de votre bienfaitrice, vous a rendue l'objet des malignes observations du public; le monde ne croit pas h la vertu. Madame de Lentilly en a été profondément blessée et irritée. Elle m'a reproché mon peu de surveillance. Il m*a bien fallu lui dire que vous aviez près de vingt ans, et qu'il m'était difficile, à présent, de vous maintenir dans ma dépendance.
Vous me faites assez sentir que vous ne voulez plus en aucune manière accepter ma direction. Vous ne m'aimez plus, ma pauvre enfant; et je ne suis pas assez détachée des choses de la terre pour ne pas souffrir de votre froideur pour moi. Nos deux existences devaient être étroitement unies; nous devions travailler à la gloire de Dieu et h la régénération de la société moderne par la fondation d*un ordre, dont le nom seul, les Solitaires^ devait effrayer le démon. Mais le champ que nous avons cultivé ensemble, pendant tant d'années, dans lequel ont germé ces belles fleurs de la foi, de Tespérance et de l'amour, qui devaient produire des fruits dévie, des âmes d'élite, des solitaires; ce champ comme c^luidupère de famille a été ravagé par l'ennemi : il y a semé l'ivraie. J'en recueille aujourd'hui les fruits amers. Chère Clémentine, vous avez ouvert votre âme à un amour insensé, et il vous apportera d'affreux désespoirs. Les calomnies dont vous avez été l'objet, — et Rosalie entra dans quelqiies détails, — sont votre première punition. Je devrais m'en rejouir; car vous serez sauvée et purifiée par la douleur; et faible créature que je suis moi-même, je souffre de vos peines, Clémentine, je souffre de celles que je vois pour vous dans l'avenir, et j£ serai punie de vous avoir trop aimée.
Clémentine était anéantie. Cette censure imméritée d*un monde qu'elle ne connaissait même pas, était, sur son pauvre cœur, comme le fer rouge sur la chair du condamné. Et quel était le résultat de ces accusations portées si légèrement, de ces incriminations d'actes si innocents? Sa disgrâce auprès de sa tante et sa séparation d'avec Raphaël. Oh! comme dans ce moment les peintures effrayantes que les prédicateurs et les livres ascétiques font du monde lui paraissaient vraies! Ra-
S86 LES MTSTIQIICS
phaél lui ea avail fait conpreodre Texagératioo; mais, dans ce mottent, oe ii*était plus à la raison de Raphaël qu'elle croyait. Il éiait, pensait-elle, trop grand, trq> supérieur au monde pour bien le juger; il le considérait 'd'une trop grande banteur pour en voir toutes les fanges. Oui, le monde était pervers, cniel» calomniateur, envieux, doutant de toute v^ta, parce que nulle vertu n'était en lui. Ce monde, que lui voulait-il à elle ? L'avaitelle cberché? Non, Briftdas était Toasis dans laquelle elle croyait pouvoir vivre, pour aimer et pour être aimée, sous Toeil de Dieu seuL Et voilà que ce monde, auquel elle ne demandait rien que Toubli, la prenait pour objet de sa stupide curiosité, prétendait sonder son cœur pour en découvrir les doux et saints mystères, et en faire Tobjet de ses railleries !
Nous avons tous plus ou moins ressenti cette douleur qui ne ressemble à aucune autre, qui brûle, qui dédiire les fibres les plus délicates du cœur, lorsque, pour la première fois, on est en butte aux lâches atteintes de la calomnie. L'homme peut les braver; le témoignage de sa consdaice peut lui suffire ; mais la femme ! mais la jeune fiUe! Quelle que soit la noblesse, la chasteté de son âme, l'accusation la plus' injuste lui paraîtra toujours une souillure.
Dans ces moments douloureux, une parole amie est douce, bien douceaupauvrecœur meurtri. Rosalie voulait reconquérir une partie de son inlluenoe sur son élève. Elle avail été sévère, même dure au C4>mmencemeit de leur conversation; elle avait vu Clémentine se révolter intérieurement, et elle lui avait alors porté le coup qui devait l'abattre. Quand die la vit humiliée, tremblante, éperdue, se demandant si on n'allait pas à jamais la séparer de Raphaël, Rosalie donna à sa voix d'antres
ILUISIOMS DÉTiiUITES 287
ioflexioiis; die chercha le cbeinio du cœur de CléaieutiDe avec d'affectueuses paroles ; et» s'approchant d'elle, elle déposa UD baiser sur son froot. La pauvre -eolant passa ses deux, bras autour du cou de son institutrice et éclata en sanglots.
— Rosalie, ma chère Rosalie, suis-je donc bannie par ma tante, et ne la reverrai* je plus? Au nom du ciel, ditesmoi toute la vérité. Je ne comprends rien ; il me semble que je suis tombée dans des abîmes, et je cherche une main pour m'en retirer.
— Calmez-vous, ma chère fille, recourez à Dieu, c'est lui qui vous sauvera. H frappe pour guérir; les afflictions sont des épreuves ou des châtiments qu'il nous envoie.
— Oui, oui, je sais cela, dit Clémentine interrompant Rosalie qu'elle voyait lancée dans les lieux communs de la dévotion. J'accepte l'épreuve ; mais dites-moi la vérité, toute la vérité.
— Cette vérité n'est pas si effrayante que vous le pensez. Madame de Lentilly partira pour Paris, avec son fils, dans quinze jours. Pendant tout ce temps-là, nous resterons ici. Us y séjourneront quelques semaines; et ils reviendront passer le reste de Thiver à Lyon.
Clémentine respira : elle avait craint un instant d'être bannie de cette maison où elle avait été si heureuse. Après avoir supporté courageusement les trois années d'absence de Raphaël, elle aurait bien la force de supffùti&v les six mois de séjour de son ami il Paris et à Lyon. Qoand il serait de retour dans cette dernière, ville, il viendrait souvent à Brindas; ils n'étaient qu'à demi-séparés. Elle remercia Dieu d*avoir adouci Tamertume du calice.
Rosalie comprit ce qu'elle éprouvait.
— Ma chère enfant, lui dit-elle, madame de Lentilly 4ésire que vous fassiez, pendant ces six mois de solitude.
de sérieuses réflexions. Elle ne veut pas vous interdire toute relation avec son fils. Vous pourrez écrire tous les quinze jours à votre tante. Dans cette lettre, vous en mettrez une autre, décachetée, pour M. de Nervieux. Je dois lire aussi celles qu'il vous écrira.
— Soit, dit Clémentine, j'obéirai.
Tout le charme de sa correspondance avec Raphaël était détruit.
— Madame deLentilly, ajouta Rosalie, espère marier son fils, avant la fin de Thiver.
Clémentine tressaillit.
— Alors, continua Rosalie, madame de Lentilly laissera Brindas au jeune ménage; et elle se fixera à Lyon ; et, si vous persistez à refuser la grâce de prédilection qui vous est offerte , vous pourrez rester avec votre tante.
— Raphaël ne se mariera jamais, dit Clémentine.
— Vous le croyez?
— J'en suis sûre.
— Il vous l'a dit?
— Oui, il me l'a dit.
— Il n'a que trop prouvé que ses déterminations ne sont pas inébranlables. Pour obéir à sa mère, il a renoncé au sacerdoce; pour lui obéir, il épousera une femme riche et de haute naissance. Ne vous bercez donc pas d'illusions, et comprenez que, si Raphaël ne se mariait pas, vous n'en seriez que plus complètement séparés.
— Commentera? Que voulez-vous dire?
— Madame de Lentilly vous aime trop pour exposer votre réputation à de plus graves atteintes que celles qu'elle a déjà reçues. Pour une femme^ Clémentine, la réputation est le premier des biens. Les enfants de Dieu
qui embrassent la sainte folie de la croix peuvent et doivent se réjouir, quand ils sont outragés et calomniés; Dieu est leur juge et leur appui ; les enfants du monde doivent vivre selon les conyenances du monde, subir ses préjugés, sous peine d'être flétris par ses arrêts.
Vous avez six mois pour réfléchir. Madame de Lentilly espère que, voyant le néant de vos espérances, vous reviendrez à Dieu et à votre première vocation.
Mais s'il n'en est pas ainsi^ et si Raphaël ne se marie pas cet hiver, madame de Lentilly, pour sauvegarder votre réputation à l'un et à l'autre, et peut-être pour préserver son fils d'une influence qu'elle peut redouter, vous éloignera. Elle ne peut pas vous contraindre h embrasser la vie religieuse, mais, vous le savez, avant l'âge de vingt-cinq ans, vous ne pouvez pas disposer de la somme léguée par votre oncle; vous dépendez de madame de Lenlilly; elle vous placera dans un couvent de Lyon comme pensionnaire libre. Vous recevrez au parloir les personnes désignées par voire tante. Elle m'a chargée de vous dire que vous pourrez toujours compter sur son affection et sa générosité pour vous.
— Je n'irai point au couvent, dit Clémentine. Si madame de Lentilly veut me chasser de Brindas, ma place est dans la famille de mon père. Là ma naissance et ma pauvreté ne me seront pas imputées à crime. Je ne veux rien, absolument rien de madame de Lentilly; et je vous prie, mademoiselle, de lui écrire que je veux partir immédiatement.
— Cela n'est pas possible.
— Pourquoi cela n'est-il pas possible ?
— Votre tante n'y consentirait pas.
— De quel droit me retiendrait-elle ici? La mort de
mon oncle a brisé nos liens; je ne sais pour elle qu'une étrangère.
— Pour madame de Lentilly vous ne pouvez pas être une étrangère, vous êtes la nièce de son mari ; il lui a confié le soin de vos intérêts; elle vous aime sincèrement. Ma cbère enfant, elle avait prévu vos irritations et vos révoltes.
— Mes révoltes ! L'autorité contre laquelle je m'insurge doit -elle donc être tellement sacrée pour moi qu'elle m'impose l'obligation d'attendre ici l'heure fixée pour la dernière humiliation, et de me voir chassée dans six mois, quand je puis aujourd'hui sortir librement !
Je ne sais ce qui domine en moi du sang des Lentilly ou de celui des Couturier ; je ne renie ni l'un ni l'autre. Mon père, pauvre artiste, obligé, hélas ! vous le savez, — tout le monde ne le sait-il pas ici ! — d'abdiquer sa dignité pour nourrir sa femme et son enfant ; mon père, malgré sa profonde détresse et celle des deux êtres qu'il aimait le plus au monde, ne voulut jamais rien demander aux parents de sa femme. Il ne pouvait pas oublier que, trois jours après son mariage, ma mère avait reçu une lettre signée des principaux membres de sii famille; on lui signifiait en quatre lignes que désormais il n'y aurait plus rien de commun entre eux et la femme de Couturier.
J'ai l'orgueil de mon père.
— L'orgueil est un grand péché.
— 11 peut être une vertu pour les petits et pour les dédaignés du monde.
— L'ingratitude est-elle aussi une vertu ? La passion vous fera-t-elle oublier les bienfaits de votre tante? Et les années de bonheur que vous avez passées près d'elle ne lui ont-elles donc pas créé quelques droits sur vous?
— Oui, j'ai été heureuse ici, bien heureuse, s'écria la jeune fille !
Et les jours paisibles de son enfance et de sa jeunesse se présentèrent à son esprit avec leurs souvenirs enivrants et purs ; et tout cela était passé, et toutes ces joies ne devaient plus renaître !
Rosalie, en voyant les larmes de son élève, s'applaudit d'avoir fait vibrer en elle la corde de la reconnaissance. Cette fois elle avait frappé juste : Clémentine était vaincue : elle courbait la tête sous la fatalité de sa position. Quitter Brindas, c'était se séparer fout à fait de Raphaël. Elle se décida à vivre, encore six mois, avec ses chers souvenirs, et, sans se l'avouer, car elle savait combien elles étaient insensées, avec ses espérances.
Madame de Lentilly en arrivant à Lyon, éprouva une sensation pénible, en voyant avec quel soin son fils avait fait décorer le pelit appartement de Clémentine. A l'exception d'un prie-Dieu de bois sculpté, et surmonté d'un beau Christ en ivoire, rien dans celte chambre n'annonçait qu'elle fut destinée à la future fondatrice de Tordre des Solitaires. Qui donc avait révélé à Raphaël l'art de faire de la simplicité luxueuse et élégante? Etait-ce dans les missions orientales qu'on apprenait cela? La comtesse était femme, elle avait aimé : elle reconnut l'amour. Raphaël s'était trahi, sans y penser, par le soin qu'il avait mis à décorer le sanctuaire de son idole.
— Ce serait donc par amour pour cette petite fille, plutôt que par déférence pour mes volontés, qu'il a renoncé au sacerdoce ? se disait la comtesse.
Cette pensée lui causa un profond dépit. Longtemps
son esprit troublé s'arrêta sur l'idée, humiliante à ses yeux, que le cher enfant n'avait paru lui faire un sacrifice que pour satisfaire son amour. Toutefois elle chercha à se rassurer; et, toujours obstinée h son plan, elle se dit que le premier amour fraternel, inspiré par la solitude, disparaîtrait bientôt, quand le jeune homme se trouverait en contact avec ce que Paris et Lyon lui offriraient déjeunes personnes aussi remarquables, pour Tesprit et la beauté, que Clémentine, mais plus dignes de lui par leur naissance.
Trois jours après, on remit à la comtesse, en présence de son fils, des lettres de Brindas. L'une était de Rosalie, Tautre de Clémentine. Dans celle-ci, il y avait un petit billet pour Raphaël. Il contenait trois ou quatre lignes bien froides, bien compassées. Clémentine, sachant que tout ce qu'elle écrirait à son ami passeriiit sous des yeux prévenus, avait déchiré vingt billets, avant d'en avoir fait uu qui ne pûl prêter à une interprétation malveil-lante.
On comprenil l'impression que fit cette lecture sur Raphaël. II se domina cependant et dit à sa mère :
— Mademoiselle Mangon vous dit-elle quel jour elle arrivera avec Clémentine?
— Non, mais elle me parle de discussions survenues entre le curé et les bonnes sœurs. Les deux parties l'ont prise pour arbitre, et il faudra bien quelques jours avant de parvenir à rétablir la paix.
— Clémentine n'a pas Thabitude de se mêler de ces petits commérages de couvent et de sacristie, qui se renouvellent beaucoup trop. Elle pourrait laisser à Brindas mademoiselle Rosalie et venir h Lyon.
— 11 ne serait pas convenable qu'elle y vînt seule.
— Je puis aller la chercher et la ramener ici.
294 LES MYSTIQUBS
— Il serait encore plus inconvenant qu'elle voyageât seule avec vous.
Raphaël resta stupéfait : dans son ignorance des choses de ce monde , il se demandait si sa mère parlait sérieusement.
— Vous voyez dans Clémentine une sœur, ajouta la comtesse. Aux yeux du monde, mademoiselle Couturier est pour vous une étrangère; elle a vingt ans et vous en avez vingt-trois.
Raphaël avait toujours vécu dans les régions de l'idéal ; il lui fallait en descendre. Il avait trop de bon sens pour ne pas comprendre que sa mère était dans le vrai. Mais ce mot : — une étrangère, — appliqué à Clémentine, le froissa extrêmement.
Quelques jours après, madame de Lentilly dit à Raphaël que le docteur Bérard lui conseillait de partir immédiatement pour Paris, afin de consulter un médecin spécialiste sur une maladie dont elle souffrait depuis longtemps.
— Partons dès demain, ma chère mère, dit Raphaël. Envoyez une dépêche à mademoiselle Rosalie pour qu'elle arrive ici avec Clémentine.
— Mon cher enfant, Rosalie m'est trop utile à Brindas pour que je puisse l'emmener à Paris; et, comme je craindrais qu'elle ne s'y ennuyât seule, Clémentine restera avec elle.
— Je ne saurais comprendre que vous. vous privassiez de la société de Clémentine, pour le bon plaisir de mademoiselle Mangon ; et je ne vois nulle raison pour sacrifier votre nièce à son institutrice.
— Je ne la sacrifie pas. Il est beaucoup mieux pour elle de rester à la campagne.
Elle s'arrêta, puis reprenant :
PRBMIÉRfiS LUTTES 29B
Et, pour vous éclairer un peu, et vous dire toute ma pensée, voici ce qu'il faut que vous compreniez :
Clémentine n*est pas destinée à vivre dans le monde. Depuis que je suis ici, j'ai beaucoup réfléchi à son sujet : j'ai demandé des conseils. Je dois vous le dire, puisque vous insistez là-dessus avec tant de vivacité, la vocation de Clémentine me paraît avoir perdu de sa première ferveur; et ce n'est ni à Lyon ni à Paris qu'elle pourrait la reprendre; elle y mènerait sans doute une vie trèsretirée. Il est évident que mademoiselle Couturier ne peut pas être présentée dans le monde; mais elle en entendrait parler, elle en entreverrait les côtés séduisants sans en voir les innombrables misères. Le Père Gribeauval assure que sa vocation religieuse est plus exposée à se perdre dans de telles conditions que si elle se trouvait jetée dans le tourbillon du monde au milieu de ses fêtes et de ses plaisirs : car, alors, sa conscience si délicate lui découvrirait bientôt le néant et la vanité de toutes ces choses. Et Véronique pense là-dessus comme le Père Gribeauval.
— Ainsi le Père Gribeauval et Véronique condamnent Clémentine h rester à Brindas avec mademoiselle Man-^ gon ? Pour toute distraction, elle aura à soigner les nerfs de son institutrice et à l'admirer dans ses extases; et tout cela, pour conserver une vocation qui n'existe plus, si toutefois elle a jamais existé.
— Ni le Père Gribeauval ni Véronique n'ont condamné Clémentine à rester à Brindas. Cette décision vient de moi ; et mademoiselle Couturier n'a pas à s'en plaindre.
La façon dédaigneuse dont sa mère avait prononcé trois fois le nom de Couturier fut pour Raphaël une révélation subite.
— Pauvre mère, se dit-il, elle se figure que Clémen-
296 LES NYSTIQOES
Une est un obstacle à ses projets. Dans ce moment, tout ce que je pourrais lui dire pour la rassurer serait inutile. Le temps seul poupra la convaincre que je suis bien décidé k ne jamais me marier. Alors elle cessera de craindre Clémentine, et nous pourrons vivre heureux tous les trois.
Raphaël, plein de ces belles illusions, se rendit à Tappartement qu'il avait si bien décoré pour sa chère Clémentine, et il se mit à emballer tous les objets d*art dont le transport était facile. Sa mère le surprit dans cette occupation.
— Voici, lui dit-elle, un billet de Clémentine, il était dans une lettre que je viens de recevoir.
— Ma chère mère, dit Raphaël avec un sourire un peu contraint, vous avez donc chargé Clémentine d'occupations bien importantes , qu'elle ne trouve pas le temps de m'écrire une lettre de deux ou«lrois pages?
Et le jeune homme lisait et relisait ce billet plus froid que le premier et encore plus laconique.
— 11 y a dans tout cela , se dit-il , de Tinfluence du Père Gribeauval, de Véronique, etprobablementde sainte Rosalie Mangon.
La comtesse, en entrant, avait vu la caisse dans laquelle son fils serrait avec soin les statuettes, les coupes, les vases qu'il avait ôtés des étagères. Une autre caisse encore ouverte contenait le beau Christ en ivoire et son cadre sculpté.
— Que signifie tout cela ? dit madame de Lentilly ; en désignant les deux caisses.
— Rien que de très-simple, chère maman; je m'étais fait un plaisir de décorer la chambre de ma sœur. Puisqu elle ne viendra pas à Lyon, je lui enverrai tout ce qui peut s'envoyer.
— Mais cela n'a pas le sens commun, mou cher enfant, s'écria la comtesse ; ma nièce n*a nul besoin de tout cela. Sou appartement — Rosalie m*en a souvent
, fait le reproche — est déjà trop richement meublé. Tous ces objets d*art, ce beau Christ, sont ici parfaitement à leur place. 11 pourrait arriver telle circonstance où vous regretteriez de ne pas les y avoir laissés.
— Je n*en prévois pas une seule : nous ne pouvons recevoir ici que des étrangers. Je voulais faire une surprise agréable à Clémentine. Autant que possible, il faut arriver à mon but.
Et Raphaël continua à remplir ses caisses.
Madame de Lentilly comprit qu*il serait imprudent d'insister. Elle sortit très-mécontente. Tout ce que son fils voulait envoyer à Brindas lui semblait un vol fait à sa future belle-tille.
Le soir même de ce petit incident, elle dit à son fils :
— Nous partirons après-demain pour Paris; et demain, si le temps est beau, nous irons faire nos adieux h Clémentine et à mademoiselle Rosalie.
Le lendemain, un soleil splendide éclaira Lyon.
— Irons-nous déjeuner à Brindas? demanda Raphaël à sa mère.
— Non, j*ai des courses à faire ce matin. Nous partirons à midi.
Un n'avait pas encore fini de déjeuner, lorsqu'on annonça le Père Gribeauval.
— Je croyais, dit Raphaël a sa mère, que vous aviez donné Tordre de ne pas recevoir ?
— Vous savez bien que ma porte n'est jamais fermée pour le bon Père.
Madame de Lentilly alla au salon recevoii: le jésuite. Raphaël ne se crut pas obligé de la suivre.
La conversation dura longtemps. Sans doute il ne s'agissait pas d'une simple visite de politesse , mais d nne conférence sur quelque grave sujet. Raphaël supposait qu'on parlait de Clémentine et de lui; et cette pensée n'était pas de nature à calmer son impatience. Enfin, à deux heures, la comtesse reparut; mais il était trop tard pour aller à Blindas. Elle avait un rendez-vous avec son notaire pour cinq heures; elle allait écrire à Clémentine et à mademoiselle Mangon.
— Très-bien, dit Raphaël, je porterai moi-même vos lettres.
— Tu vas aller à Brindas ?
— Oui, chère maman; et, comme je n'ai rien à démêler avec votre vieux notaire, j'y dînerai et je reviendrai dans la soirée.
Madame de Lentilly, qui avait calculé tous ces retards pour rendre impossible une dernière entrevue, n'osa pas s'opposer h ce départ. Raphaël n'était plus un enfant, il était facile de s'apercevoir qu'il entendait bien n'être pas traité comme tel. Heureusement Rosalie serait là.
Raphaël partit. Mais, ne voulant pas que mademoiselle Mangon se trouvât, toute la journée, en tiers entre lui et Clémentine, il laissa sa voiture au village de Brindas, et se rendit h pied au château, afin que le bruit du cheval et des roues n'altirât pas l'attention de Rosalie. Il savait que, de trois heures à cinq heures, l'extatique était dans son oratoire particulier. Les fenêtres de cet oratoire donnaient sur la cour. Il arriva par le jardin : il espérait trouver Clémentine seule dans le salon. La jeune fille était en effet à son piano. Le bruit de la porte du jardin qui s'ouvrait lui fit tourner la tête de ce côté-là. Elle aperçut Raphaël.
Les premières entrevues, après des contradictions que ne soupçonnent jamais de jeunes cœurs dans leur amour, ont un sentiment d'âpre bonheur que la parole ne saurait rendre. Le baiser d*amitié fraternelle fut plus brûlant que ne l'avait été même celui de Raphaël à son retour des Indes. Les regards parlèrent leur muet langage ; les mains se serrèrent. Ils se comprenaient si bien ainsi !
Raphaël rompit le premier cet éloquent silence. Rosalie pouvait être avertie de son arrivée h Brindas, et elle se hâterait devenir les trouver. 11 proposa une promenade dans le parc. Là, il apprit de Clémentine tout ce qui s*était passé entre elle et Rosalie; elle lui cacha seulement les calomnies dont ils avaient été Tobjet.
— Ta mère, lui dit-elle, s'imagine que je suis un obstacle à ses projets sur toi. De là son irritation, de là ses prescriptions au sujet de notre correspondance; de là viendra peut-être pour moi Tordre d'un éternel exil.
— Non, ma Clémentine, tu ne seras pas exilée, lui dit Raphaël. Je ferai bien comprendre à ma mère que toutes ses tentatives pour me marier seraient inutiles. Tout ce que mon cœur peut donner d'affection t'appartient; et crois-le, chère, jamais, jamais personne ne pourra t'aimer comme moi. Le bonheur d'aimer ainsi ma sœur et d'être aimée d'elle est pour moi si grand que je me demande comment le cœur humain peut le contenir. Dismoi, ma Clémentine, que ton frère aura toujours le rang suprême dans ton cœur! Chère, bien chère, si tu me retirais un jour ta tendresse, sais-tu bien que j'en mourrais? Sais-tu bien que tu es ma vie? Sais-tu que le jour où tu es arrivée ici, tu es entrée si profondément dans mon cœur que tu ne pourrais t'en arracher sans le briser?
— Raphaël, dit Clémentine d'une voix altérée, pourquoi sembles-tu supposer mon affection moins forte que la tienne? Qui pourrais-je aimer comme je l'aime?
— Oh ! ma Clémenline ! ne pense pas que je doute un seul instant de ton cœur. J'ai employé une hypothèse que je reconnais insensée pour te faire comprendre combien tu m'es chère. H n'y a pas d'amour sans la foi, ma sœur adorée, et j'ai la foi de notre amour mutuel.
— Oui, dit Clémentine, nous avons la foi, nous avons l'amour, mais nous n'avons pas l'espérance.
— Et pourquoi n'aurions-nous pas l'espérance, chère enfant? Sois donc bien sûre que, lorsque ma mère sera désabusée de ses visions matrimoniales a mon sujet, elle sera très-heureuse d'avoir auprès d'elle ses deux enfanls pour l'aimer et pour remplacer tout ce qu'elle a perdu. Faut-il donc se décourager, pour quelques nuages qui viennent assombrir notre beau ciel? Tu semblés n'écouter que les mugissements de la tempête, et moi je pressens déjà le calme qui doit lui succéder. Je me vois entre ma sœur et ma mère , et Dieu seul au-dessus de nous trois. Sœur bien-aimée, peut-être existe-t-il des félicités plus enivrantes, il n'en est pas de plus vraies. Notre amour à nous n'est pas de la passion. La passion est un état violent de l'âme; l'amour en nous doit être une vertu, et Dieu ne permettra pas que nous l'oublions jamais.
Clémentine écoutait Raphaël avec un ravissement indicible. Il lui semblait que le doux lien d'afieclion mutuelle ({ui les unissait se resserrait encore davantage ; et, pourtant, il y avait, dans le plus intime de son cœuî, une impression dont elle n'osait pas se rendre compte.
Depuis qu'elle avait reconnu le néant de sa vocation.
PREMIÈRRS LUTTES 301
elle avait entrevu non-seulement Taniour élhéré et platonique dont Raphaël venait de lui tracer le séduisant tableau, noais encore Tamour dans le mariage ; le mariage, ce grand mot qui fait rêver les jeunes filles, d'autant plus qu'il y a dans ce mot un mystère, un inconnu, et que l'inconnu aura toujours un puissant attrait pour ces belles descendantes d'Eve !
En quoi l'amour dans le mariage différait-il de celui que le jeune de Nervieux et elle éprouvaient l'un pour l'autre? Clémentine ne le savait pas; mais elle se demandait comment il se faisait qu'ayant renoncé ausacerdoce, Raphaël eût conservé la volonté de rester dans le célibat? C'était, sans doute, pour mener une vie plus parfaite; mais, à sa place, elle n*eût pas pris cette détermination.
Par ce phénomène que nous avons tous observé en nous, la dualité de la pensée, pendant qu'elle souriait aux espérances de l'avenir avec Raphaël, qu'elle répétait avec lui qu'il seraient heureux, bien heureux, une voix intime lui disait qu'il y aurait pu avoir pour eux un bonheur plus complet.
Les doux épanchemeuts furent interrompus. Raphaël et son amie avaient oublié les heures. Le jour commençait à baisser. Rosalie, son oraison terminée, était descendue, et ne trouvant pas son élève, elle était allée la chercher dans le jardin. Là, elle apprit du jardinier l'arrivée de Raphaël. Elle se dirigea du côté du parc, et au détour d'une allée, elle se trouva en face des deux jeunes gens. Clémentine ne put retenir un petit cri de surprise. Quant h Raphaël, il salua Rosalie avec beaucoup d'aisance. La conversation s'engagea entre la dévote et lui; il raconta le^ petits événements du monde religieux de Lyon qui pouvaient l'intéresser. Rosalie aimait Raphaël.
Elle quitta, peu h peu, Tair de duègne espagnole qu'elle avait pris en Tabordant. Elle se dit que, ne pouvant prévoir cette visite, sa responsabilité était à couvert.
Après le diner, on alla dire ensemble, comme autrefois, le chapelet, et Raphaël repartit pour Lyon. Son but était rempli : il avait pris avec Ciémenline les moyens d*assurer le secret et la liberté de leur correspondance.