‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 47 sur 63 · LA MANIE MATRIMONIALE · texte numérisé non relu

LA MANIE MATRIMONIALE

Probablement, Glaire partageait ropinion de ses parents. Elle trouvait son cousin bien beau et bien aimable.

Madame de Lentilly triomphait, mais avec modestie. Elle ne voulait pas se hâter de faire expliquer son fils sur le point important, le mariage. Elle pouvait échouer par trop de précipitation; il fallait attendre, et, sous un prétexte ou sous un autre, elle prolongeait son séjour à Paris.

Pendant ce temps, la correspondance de son fils et de sa nièce était fort régulière ; et si madame de Lentilly avait pu voir seulement le grand format des lettres que Raphaël allait, tous les huit jours, chercher et mettre à la poste, elle aurait tremblé pour la réussite de ses projets.

Voici une des dernières lettres écrites de Paris par Raphaël :

c Vraiment, chère, tu es jalouse de cette petite cousine que j'ai trouvée à Paris? Sais-tu que je voudrais bien te voir dans ces moments-là. Je connais tous les sentiments qui peuvent se lire sur ta physionomie si expressive, sauf celui de la jalousie. Tes beaux yeux noirs lancent-ils des flammes? ou bien, profonds et rêveurs, semblent-ils suivre, dans Tespace, ces sombres visions qui troublent le repos des victimes de la jalousie?

« Tu vois, chère ange, que je ne prends pas au sérieux la dernière phrase de ta lettre. Nous ne pouvons pas douter Fun de Tautre. Le sentiment qui nous unit est si grand, si pur, si exceptionnel, si élevé dans les régions de ridéal que, puissions-nous en concevoir un autre, nous ne voudrions pas un seul instant y arrêter notre pensée. Serait-il possible de s'aimer plus saintement, plus noblement, plus tendrement que nous ne nous aimons? Qui pourrait nous aimer et qui pourrions-nous

ainer aînst? Vois, mon aage, coome Dieu, en otranl k DOS lèvres cette coupe do pur amour, a pris soin d'en écarter tout danger. EteTés ensemble, habitués à nous donner les doux noms de frère et de sœur, ayant n«urri la pensée, pendant les premières années de notre jeunesse, de renoncer an monde, notre amour est né et ii a vécu dans une telle atmosphère de chasteté sainte qu'il ne saurait en supporter une autre, et c'est en cela qu'il est unique et qu'on n'en peut trouver d'exemple qu'aux belles époques de TÉglise oii, selon saint Augustin, le mariage des âmes était un véritable mariage.

«.Ne sois donc plus jalouse, et saehe-ie bien, ma Clémentine, jamais l'amour n'est arrivé dans un ceeur d'homme à un aussi haut degré de puissance que dans ie mien. Quand j*y arrête ma pensée, qoe je veux le soumettre h l'analyse, je suis ébloui par son immensité. Ii est au-delà des limites de mes sensations et de mon intelligence ; il se perd dans l'infini. Dieu m*a donné cette flamme ; et eette flamme retourne à hii comme i la source de tout amour vrai.

« Je sais que tu m'aimes ainsi, ma Clémentine, et qie jamais le doute n'est entré sérieusement dans ton eorar. Tu fes permis une de ces charmantes coquetteries de femme ; tu as manifesté des craintes qne tu n*avais p^is, pour qu'on te rassurât. Ce n'est pas bien d'être coquette, mademoiselle ! Ne le soyez plus, sinon je vous gronderai bien fort. Il y a de ces mots qu'il ne faut pas dire, même en riant.

« Claire est charmante, je te le répète, mais die ne saurait t'élre comparée. Elle est jolie. Toi, t« es bdle de la beauté des anges. Une éducation sérieuse a développé son inteUigence ; mais qu'elle est loin d'avoir h richesse de ton imagination, la profondeur de ta peasée !

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Elle est b prose, tu es la poésie. J'aime à faire de la musiifiie avec elle, j'ei coiviens; sa ¥oii est exercée et brillanle» elle charme mes oreilles. Ta voix, si sympathique et si touchante, charme mon cœar, le pa^sioDiie et lui fiait rérer les joies du ciel. Oh ! asa Clémentioe, laissons ces comparaisons, et ne demande plus « si cette jeune fille, élevée au milieu des splendeurs du monde, le me paraît pas préférable k la solitaire de Brindas. » « Sais-tu quel est l'attrait qui m'entraîne chez M. de Lozane? C'est lui-même. Il appartient à cette école que nous avons si scwvent entendu flétrir par le PèreGribeauvil et le curé actuel de Briadas, l'école gallicane. J'avais déjà commencé à douter, avec l'abbé Louis et avec toi, que la doctrine du gallicanisme fAt hostHe h la papauté , et qu'elle eût de si nombreux points de contact avec l'hérésie que ee fdt à peine une exagération de dire : Yhér^sie soUicoM. M. de Lozane est, k Paris, mi des chefs du parti gallican. Il m'a démontré, pièces en main, c'est-à-dire par des documents acceptés par tous les hommes graves qui se sont occupés de ces questions, que les principes du gallicanisme sont les principes constitutifs de l'Église uoiverselle. il m'a fait suivre pas à pas les déviatipns qui ont amené les usurpations de l'ultramontanisme, et il m'a montré celui-ci aussi inconciliable avec la doctrine de l'Évangile et des saints Pères qu'avec la raison. J'ai l'habitude, quand une fois j'entrevois une vérité, de la suivre jusqu'à ce que la lumière soit faite ; et, après avoir étudié avec M. de Lozane, je me suis convaincu que non-seulement il n'y a pas A hérésie gaïlicam; mais que les ultramontaius sont les novateurs, et que, si le mot hérésie n'était pas une flétrissure, il serait plus vrai de dire, en parlant de leur doctrine : yhérésie uUramontaine.

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c Voilà, ma chère, les.séiieuses questions qui ont amené une liaison intime entre M. de Lozane et moi. Ha mère, je n'en doute pas, car elle a trahi souvent dans nos eau* séries, et peut-être avec intention, le secret de ses espérances, a pu croire que Claire était pour quelque chose dans mes fréquentes visites chez le conseiller. Gomme cette jeune personne et moi pourrions être l'un pour l'autre un parti très-convenable, je n ai pas voulu que ni son père ni elle-même pussent me supposer des vues bien éloignées de mon esprit. Sans affectation aucune, je leur ai fait connaître ma résolution de ne jamais me marier. Au reste, je vois venir, depuis quelques jours, dans leur maison, un jeune auditeur au conseil d*État, M. de Lafère, qui pourrait, avant qu'il soit peu, ne pas être indifférent à ma jolie cousine. Ce choix me paraîtrait excellent; c'est aussi, je crois, l'opinion du conseiller et celle de sa femme. Ma mère ne voit rien, et je la laisse dans sa quiétude.... »

UN JÉSUITE MÉCOOTENT

La quiétude de madame de LentiUy dura jusqu'au moment où M. de Lozane lui présenta le jeune auditeur, comme son futur gendre. Le chagrin et même Tirritation de la pauvre mère furent extrêmes. Elle croyait, et avec raison, que si Raphaël avait voulu se poser comme candidat à la main de Glaire, il eût été accepté avec joie par ses parents et par elle-même.

La comtesse, désespérée de son échec, ne voulut pas rester davantage à Paris. Raphaël, dans toutes les questions où Clémentine ne se trouvait pas intéressée, n'avait d'autre volonté que celle de sa mère; et, malgré les instances de M. et de madame de Lozane pour qu ils assistassent au mariage de leur fille, madame de LentiUy et son fils partirent pour Lyon. Il fut décidé qu'on y resterait jusqu'à la fin de mai.

Il était difficile de revenir à Lyon, sans aller à Brindas. Madame de LentiUy se décida à s'y rendre avec son fils ;

mais elle emmena avec eux un architecte ; et, pendant les trois jours qu'ils restèrent au château, Raphaël fut obligé de donner son avis sur des réparations et des embellissements à faire. Il s'agissait de supprimer deux ailes du bâtiment situées en retour. Beaucoup moins élevées que le corps de logis principal, elles produisaient le plus mauvais effet. L*architecte voulait les remplacer par quatre pavillons flanqués de poivrières, ce qui devait donner k Brindas un petit air féodal. Madame de Lentilly redoutait la dépense, et le curé de Brindas, qui passait plus de temps au château qu'au presbytère, remarquait que ces pavillons feraient disparaître Toratoire particulier de Rosalie : — Il serait, disait-il, étrange de voir une famille pieuse détruire un lieu consacré, tant de fois, par la présence de la sainte Vierge et des anges, et par de véritables miracles. Ne vaudrait-il pas mieux faire bâtir là une chapelle qui rappelât le sovvemr des grâces que Dieu a répanâues sur cette maison?

Madame de Lentilly n'était pas éloignée de suivre cette idée ; et l'architecte, qui ne demandait qu*à bâtir, dessinait déji le plan d'une chapelle gothique.

Raphaël se serait intéressé à ces questions architecturales, s'il n'avait pas fallu s'y absorber complètement. Impossible de s'occuper d'autre chose, impossible de causer avec Clémentine un seul instant; il fallait calculer, arpenter, faire des devis. Le soir, l'architecte étendait une carte où les plans de toutes ces magnificences étaient étalés, et tout le monde était convié à les étudier. Quelques furtifs serrements de main, quelques paroles rapidement échangées, furent tout ce que Raphaël et Clémentine purent donner aux épanchements de leurs cœurs, après une si longue absence.

Rosalie, grâce à sa double clef, avait lu toutes les

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