‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 49 sur 63 · UN JESUITE MÉCONTENT · texte numérisé non relu

UN JESUITE MÉCONTENT

et qui n'a pas encore pris rang dans la bourgeoisie.

Au bout de quatre jours , madame de Lentilly, son fils, l'architecte et ses plans retournèrent à Lyon.

Le lendemain, la comtesse alla chez les jésuites; et après avoir entendu la messe dans leur église, elle eut UD long entretien avec le Père Gribeauval.

Elle lui raconta quelles espérances elle avait conçues, à Paris, de marier Raphaël avec une petite nièce de son premier mari, et combien sa déception avait été cruelle.

Le Père Gribeauval ne parut pas très-sensible à sa douleur.

— Je ne comprends pas, madame, lui dit-il, comment la pensée d'un tel mariage a pu entrer dans votre esprit. M. le conseiller de la cour impériale est connu, dans Paris, comme un des chefs du parti gallican. Quand nos évéques, en 1854, et tout récemment en 1862, se sont inclinés si humblement devant le successeur de Pierre, ils ont reconnu, au moins tacitement, qu'à lui seul appartient de proclamer des dogmes et de régir et de gouyemer l'Église de Dieu. Après cela, on ne peut être excusé de témérité et même d'hérésie, eu tenant encore pour le gallicanisme.

— Le père de Raphaël était un saint, et il était gallican.

— Oui, c'était un véritable saint; mais croyez bien, madame, que, s'il vivait encore, il serait ultramontain, comme le sont à présent tous les catholiques dévoués à l'Église. Pie IX, en proclamant seul le dogme de l'Immacnlée Conception, a fait acte d'infaillibilité. L^Église a-t-elle protesté? — Non. — Donc elle a reconnu que le pape est infaillible. Il n'y a rien à répondre à cela.

La comtesse n'était pas assez instruite en matières théologiques, pour dire au Père qu'il y avait au contraire

Si 4 LES MTSTIOOES

beaucoup à répondre : que Pie IX, en agissant comme infaillible, avait résolu la question par la question même : que les évéques n'étaient point, à Rome, réunis en concile : qu'ils étaient là des individualiiés et rien de plus, et n'ayaient, dans ces conditions, ni (e pouvoir de rejeter ni celui de sanctionner les décisions du pontife.

Elle reçut, avec soumission, la mercuriale du révérend Père, trembla quand il lui dit que Dieu, pour la punir d'avoir marché sans consulter ses guides spirituels, pourrait bien permettre que son fils épousit sa nièce, et ne se rassura que lorsque le jésuite, s'adoucissaut, lui pro» mit encore de travailler k la restauration du nom des Nervieux. Il y avait, au couvent du Sacré-Cœur, une ricbe héritière à laquelle il avait déjà pensé pour Raphaêt.

N0UVELLB8 IMPRUDENCES

Charmée des espérances que lui donnait le jésuite, madame de Lentilly commença une neuTaine au cœur de sainte Anne, pour obtenir le succès des démarches qu'il lui promettait de faire. Elle avait passé une partie de la matinée avec Véronique. Cette sainte fille gémissait toujours sur ce qu'elle appelait le retour de sa noble amie aux vanités du monde; mais, pourvu que celle-ci évitàt de lui parler du mariage de son fils, ce mot mariage effarouchant singulièrement la pudeur de l'extatique, rien ne troublait leur pieuse intimité.

Madame de Lentilly était rentrée chez elle, au moment du déjeuner. Arrivée dans la salle à manger, elle n'avait vu qu'un couvert.

— M. de Nervieux ne déjeune-t-il pas ici?

On lui avait répondu que M. de Nervieux avait pris une voiture et était allé à Brindas. Il avait chargé son

valet de chambre de dire à madame la comtesse que probablement il ne reviendrak pas pour le diner.

— C*est bien, avait dit la comtesse, ne voulant pas, devant ses gens, paraître surprise de la conduite de son fils.

Raphaël avait été élevé, par sa mère, en petite fille bien sage, bien soumise. La comtesse, en le voyant revenir, après trois ans d'absence, aussi aimant que par le passé, ne put se figurer qu*il n'était plus un enfant, mais un homme. Les parents tombent plus ou moins dans celte illusion. Le jour où ils voient leur chère progéniture voler de ses propres ailes, ils éprouvent un singulier étonnement. 11 y a en eux quelque chose qui semble se briser. Leur mission est finie, celle de leurs fils commence.

Ce moment devait être plus douloureux pour la mère de Raphaël que pour toute autre mère; elle était blessée à la fois dans son cœur et dans son orgueil.

Elle ne pouvait se dissimuler que le désir de revoir Clémentine attirait seul son fils à Brindas.

Devait-elle avoir, avec lui, une explication décisive sur ses sentiments pour mademoiselle Couturier? Devaitelle attendre quelque temps? Elle se décida pour ce dernier parti. Quand les femmes ont évoqué un fantôme, elles ne redoutent rien tant que d'aller droit à lui, et de lui demander s'il est une réalité ou une ombre.

Raphaël, à son retour, fut reçu par sa mère avec une froideur glaciale. Il ne sembla pas s'en apercevoir; il fut, avec elle, bon, caressant; il lui parla très-naturellement de son voyage, de Clémentine, de Rosalie Mangou et dji curé de Brindas qu'il avait invité à dtner. Il mit du charme et delà grâce dans ses moindres paroles; et, pour adoucir la physionomie rigide de madame de Lentilly, il

Page 1