NOUVELLES IMPRUDENCES 8S
— Vous ne pouviez pas, après ce qui s'est passé, rester eusemble.à Brindas.
— II fallait roe consulter, avant de prendre ce parti extrême : c'est moi qui me serais exilé ; mon départ aurait réduit les calomniateurs au silence, sans flétrir cette orpheline que vous aviez promis à votre mari de protéger. J'aurais voyagé, le temps nécessaire pour apaiser ces baines que Clémentine et moi n'avons pas méritées, mais dont nous sommes les victimes.
— Ainsi, mon fils, vous m'auriez sacrifiée?
— Ma mère, vous le savez bien, mon amour pour vous est extrême ; mais, à côté de celui-là, il y en a un autre presque aussi saint et tout aussi pur ; je ne saurais être heureux, si l'un ou l'autre est violemment brisé. Consentez, ma mère, à vous séparer de votre fils pendant un an ou deux, et rappelé? votre fille auprès de vous. Ne la rendez pas responsable de mes fautes, et ne lui imposez pas une flétrissure que rien ne saurait effacer.
— J'ai pris toutes les précautions possibles pour atténuer l'effet d'une mesure dont je ne saurais me repentir.
Clémentine a été souffrante cet hiver. Le docteur Bérard conseilla le changement d'air. Ce fut alors que des lettres, les unes anonymes, les autres écrites par des amis dévoués m'apprirent ce qui s'était passé. L'ordonnance du médecin me fournissait un prétexte pour éloigner Clémentine. Elle a une tante en Suisse, dans le canton de **"; c'est une vieille fille, sœur du père de Clémentine. Elle a manifesté plusieurs fois le désir de voir sa nièce. Comme cette demoiselle Couturier est protestante, je n'aurais pas envoyé là Clémentine, si le docteur Bérard n'avait pas dit que l'air des vallées suisses était le meilleur qu'elle pût respirer. Pour écarter toute idée de discussion entre nous deux, j'ai voulu que mademoiselle Mangon Taccompa-
gnât; elle donnera à Clémentine les soins qui lui sont nécessaires; elle la maintiendra dans la piété et la préservera des mauvaises impressions qu'elle pourrait recevoir des hérétiques. Vous le voyez, Raphaël, il n'y a pas là de disgrâce. Le monde, au contraire, ne peut voir dans ce dépari qu'une nouvelle preuve de mon affection pour ma nièce. Laissez-moi donc arranger toutes choses dans votre intérêt et dans celui de Clémentine; votre prudence ne vous a pas si bien servi que vous ne puissiez vous en rapporter h la mienne. Ne pensez pas à vous séparer de moi; et, si vous ne craignez pas de briser lecœur de votre mère, pensez à votre sœur que votre départ rendrait très-malheureuse.
Dans la disposition d*esprit où se trouvait Raphaël, cette dernière considération pouvait seule être de quelque poids sur son esprit; il était profondément irrité contre sa mère, contre les voisins du château de Brindas, contre le monde dévot de Lyon et surtout contre luimême ; il ne pouvait s'empêcher de convenir que les reproches de la comtesse étaient, sous quelques rapports, très-fondés. Clémentine elle-même lui avait fait quelques observations sur le mystère qu'il mettait dans ces fréquentes visites.
— Le monde nous observe, lui disait-elle.
— Qu'est-ce que le monde pour nous? lui répondait Raphaël; est-ce que nous appartenons au monde? Quand je viens ici, je n'ai jamais plus d'une heure ou deux à y rester. Faut-il, pour que je puisse causer avec toi, que tu aies Rosalie Hangon à ta droite et le curé h ta gauche? Que pourrais-je te dire, en présence de ces deux personnages? Laissons Rosalie raconter ses extases au futur historien de sa vie, et donnons à nos cœurs leur libre épanchement, avec Dieu seul pour témoin.