L'IDÉAL ÉVANOUI
COMME DANS LES ROMANS
Frédéric de Lentilly à Pro$per de Lanfeld.
Août 1864.
c En arrivant en France, mon cher Prosper, je n'aspirais qu'au repos. Deux blessures, Tune reçue en Italie et Vautre au Mexique, menaçaient de se rouvrir; et la perspective d'une vie remplie d'infirmités me jetait dans une humeur sombre, fort éloignée de mon caractère habituel. Je consultai, à Paris, le docteur Nélaton ; il me rassura, et pratiqua une opération assez douloureuse, dont le succès fut merveilleux. Sa dernière ordonnance me prescrivait d'aller passer quelques mois à la campagne.
« — Surtout, me dit-il, n'allez pas dans un de ces châteaux où Ton transporte la vie parisienne avec autant de facilité que n'importe quel colis. N'avez-vous pas, dans
votre famille, quelque bon vieux manoir, où Ton mène une vie aussi paisible que confortable, où Ton se couche de bonne heure, après avoir fait un whist? Je voudrais même, si cela était possible, qu'il n*y eût pas de chasseurs. Souvenez-vous que tout exercice violent vous est interdit, pendant six mois au moins.
€ D'après cela, mon cher Prosper, il ne me restait plus qu*à m*envelopper de flanelle, et à chercher un château comme celui de la Belle au bois dormant, dans lequel je m'endormirais moi-même jusqu'à parfaite guérison.
< Naturellement je pensai à Brindas.
€ J'avais su, à Paris, que Raphaël avait quitté ses missionnaires, et qu'il avait jeté le froc aux orties. Quelle surprise ! Raphaël l'archange, le mystique Raphaël renonçait aux célestes tabernacles et revenait prosaïquement à la vie des simples mortels ! L'amour de la créature l'avait sans doute emporté sur l'amour du Créateur : il n'avait pu vivre loin de Clémentine.
. € Que te dirai-je? Les voyages, les dangers, cTherbe tendre » qui se trouve toujours sous les pas d'un ofàcier de cavalerie, tout cela avait presque effacé le souvenir de ma charmante cousine. Eh bien ! la pensée qu'elle allait appartenir à un autre homme que moi, qu'elle lui appartenait peut-être déjà, me fat aroère. Je me sentis jaloux de Raphaël, comme je l'avais été à mon dernier voyage de Brindas; je ne voulus pas attacher d'importance à ces mouvements de l'âme qu'on ne peut définir, tant ils sont contradictoires. Pouvais-je appeler amour ce sentiment d'admiration sensuelle produit sur moi, il y a quatre ans, par Téclosion subite de la beauté de Clémentine? Et ne devais-je pas, au contraire, me réjouir du bonheur de ces deux êtres charmants qui ne ressemblent en rien à
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tout ce que j'ai va dans le inonde? Aussi, ce bonheur, je Toulus le contempler encore ; et, puisqu'on me prescrivait un long séjour à la campagne dans les conditions de l'existence la plus paisible, je n'avais rien de mieux à faire que d'aller à Brindas. J'écrivis aussitôt à ma belle* mère pour lui annoncer mon arrivée.
€ Je fis part de ma résolution à mon fidèle Jacques. Il m'en parut si joyeux que je dus rendre hommage à sa constance. Rosalie Mangon règne toujours sur son cœur.
c — Tu devrais épouser sainte Rosalie, dis-je à Jacques.
« — Oh ! si elle voulait y consentir !
c — Tu n'aurais pas peur de prendre une femme qui meurt et qui ressuscite à volonté ?
c — Vous plaisantez, mon capitaine, vous n'avez jamais cru à tout cela. Moi, je ne sais qu'fîn penser; mais après tout, cela ne rend pas mademoiselle Rosalie bien effirayante. C'est une belle fille.
« — Belle, soit. Cette beauté a bien trente^sept ou trente-huit ans.
« — C'est vrai, elle n'est plus bien jeune, mais eDe doit avoir de bonnes petites économies. Ma mère m'a * laissé les siennes; et avec cela on pourrait bien entrer en ménage ; mais une sainte comme mademoiselle Mangon voudra-t-elle se marier? Quand j'étais à Briudas, elle était bien aimable pour moi; et quelquefois j'aurais pu croire que je ne lui déplaisais pas trop ; et, si j'osais espérer...
« — Espère, mon garçon, espère! Le plus grand bonheur de la vie, c'est d'avoir à espérer quelque chose.
€ Quand j'arrivai à Brindas, je trouvai mabélle-mère seule. La pauvre femme a vieilli de vingt ans. En me
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voyant, elle se jeta, toute en pleurs, dans mes bras. EUe me fit répéter ce que je lui avais déjh dit dans mes lettres : les détails de la mort de son fils, et de son retour aux sentiments religieux de sa jeunesse. Plusieurs fois, j'avais voulu interrompre ce triste entretien pour m*informer de Raphaël et de Clémentine.
c — Ils se portent bien, très-bien, me dit-elle enfin, j*di eu de leurs nouvelles ce matin; ils seront ici dans huit jours. Clémentine vous a sans doute fait part de son mariage avec mon fils.
€ — Ils sont donc mariés! m*écriai-je.
« Et je sentis je ne sais quoi qui me mordait aw cœur.
« — Hélas ! oui, me répondit-elle. Ce mariage vous parait bien étrange, n'est-ce pas? Ce n*est pas là ce que voulait votre père. Bien que Clémentine fût sa nièce, s*il eût vécu, il aurait certainement pris une énergique résolution pour empêcher pette mésalliance. Moi, mon cher Frédéric, j*ai été faible, je me suis laissé arracher mon consentement.
a Ma belle-mère me raconta tout ce qui s'était passé. C'est un roman du genre le plus pathétique, mon cher Prosper; en voici le résumé.
« Madame de Lentilly voulait marier son fils, pensant avec raison que, sMl avait perdu le goût de la vie sacerdotale, il avait dû en prendre un autre. Tentatives inutiles ; Raphaël déclara net qu'il ne se marierait jamais. Soupçonnant Clémentine d'être pour quelque chose dans cette décision, la comtesse alla passer l'hiver à Paris et à Lyon avec son fils, et laissa ma cousine h la campagne sous la garde de sainte Mangon.
« Je te fais grâce des différents projets de mariage conçus alors, et du détail des perfections des jeunes filles
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sur lesquelles on avait jeté ses vues. Raphaël les trouvait charmâmes, mais il refusait de les épouser. Déplus, pendant les quatre mois qu'il resta à Lyon avec sa mère, il faisait, à Tinsu de celle-ci, de fréquentes excursions à Briudas. Le candide Raphaël n'avait pas le courage de braver les préjugés de l'orgueil du rang, dont il savait sa mère imbue, et de dire carrément qu'il voulait épouser Clémentine Couturier; mais il trouvait bon, pour se livrer aux douceurs d'un amour platonique, de tromper mère et duègne, avec l'habileté du roué le plus expert. Pouvait-on attendre cela d'un jeune homme élevé dans le plus exalté dévotisme? Il parait que certaines sciences se développent d'elles-mêmes, à un moment donné, et cela sans maître.
c Mais il n'y a pas d'habileté qui ne puisse se trouver en défaut; et il y a partout des gens qui semblent n'avoir d'autre souci que celui des affaires des autres. Bientôt il ne fut bruit dans la commune de Brindas, et même à Lyon, que des amours de Raphaël et de Clémentine. Les ennemis de la comtesse, en général libres-penseurs, avaient une occasion trop belle de se moquer de Téducation qu'elle avait donnée à ses enfants pour la laisser échapper; les dévots, déjà scandalisés de ce qu'ils appelaient la défection de Raphaël et de Clémentine, ne voulurent pas voir que Tintimité fraternelle, dans laquelle ils avaient vécu, expliquait et justifiait bien des choses. Us furent plus sévères que les libres-poseurs ; ils virent à Brindâs l'abomination de la désolation, pendant que les iodévots, lout en riant des rendez-vous du beau défroqué et de la belle Clémentine, disaient qu'après tout, il n'y avait pas, au fond, peut-être beaucoup de mal.
« Le bruit de ces clameurs arriva aux oreilles de ma belle-mère. Elle interrogea Rosalie. Celle-ci n'avait rien
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VU, rien deviné. Le soleil, où elle voyait jadis tant de choses, ne fonctionnait' plus.
« Ma cousine a, sur les bords du lac de Genève, dans le canton de Vaud, une tante, vieille fille très-respectable. lia bdle-mère crut faire merveille en envoyant démen* tine chez cette parente , sous prétexte de changement d*air. Rosalie l'accompagna. Désespoir de Raphaël, désespoir de Clémentine. Celle-ci, qui ne souffrait que d'une légère indisposition en quittant Brindas, tomba dans un état de langueur qui bientôt devint très-grave. De temps immémorial, dans les romans, il est d*usage que les jeunes filles deviennent sérieusement malades quand on les sépare de leur bien-aimé. Il est non moins d'usage que les parents barbares qui n'ont pas voulu allumer le flambeau de Thyménée pour les deux amants, — vieux style, — attendent que l'intéressante malade n'ait plus qu'un souffle de vie pour donner leur consentement. Alors la mourante ressuscite, comme Rosalie Mangon; elle se marie et elle a beaucoup d*enfants. Dans le ro« man de ma cousine, tout se passa et tout se passera, je Tespère, selon le programme.
« Raphaël, au bout de deux mois de séparation, reçut un billet de Clémentine.
« Je me meurs, lui écrivait-elle. Par un miracle de la « Providence, je puis t'écrire un dernier adieu. Je vais « t' attendre au ciel : là, plus de séparation. Adieu, mon « Raphaël, tu as bien aimé Clémentine, mais Clémentine « t'a encore plus aimé. »
« Ce billet fut un coup de foudre pour Raphaël; dans les derniers mots il crut voir un reproche. Il alla trouver sa mèr^.
« — Savez-vous que Clémentine est mourante, et que peut-être, dans ce moment, elle n'existe plus?
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c — Je sais que Clémentine est très-malade, mais je crois qu'elle n'est pas dans un aussi grand danger que ¥ws paraissez le craindre. Rosalie espère encore beaucoup. Mon intention est de partir, dans deux ou trois jours, pour la Suisse.
n — Moi je pars à l'instant, dit Raphaël.
a — Mais cela n'est pas possible, cela ne doit pas être. ..
< Raphaël n'était plus là. Il prenait une voiture, arrivait à Lycm, puis à Genève, s'embarquait sur le lac pour arriver à la résidence de mademoiselle Couturier.
c Tu vois d'ici le tableau :
c Clémentine, pâle et consumée par la fièvre, éprouve, en voyant son ami, une commotion qui peut la tuer à l'instant ou la sauver. — Elle la sauve. — Surprise de Rosalie. La vieille tante laisse tomber sa Bible et ses lunettes, en voyant ce beau jeune homme dans un tel état d'exaltation qu'elle est tentée de le prendre pour un fou.
« Raphaël interroge les médecins. La maladie de Clémentine tient à une cause morale ; le bonheur de revoir son ami l'a déjà ranimée, etc., etc. On sait le remède à ces maladies-là : c'est le mariage. Toujours l'air connu des romanciers. Mais ce qu'il y a de vraiment original dans le roman de Raphaël et de Clémentine, c'est que Raphaël n'avait jamais eu^ assure sa mère, la pensée de se marier avec Clémentine; il le lui avait dit plusieurs ibis. 11 l'aimaii comme une sœur; et si rien n'eût contrarié cette affection paisible, la comtesse de Lentilly n'aurait pas eu le déplaisir de voir mademoiselle Couturier devenir madame de Nervieux. Et il est très-bizarre que son fils se soit marié malgré elle et malgré lui-même.
€ Ma mère, écrivait-il quelques jours après son arrivée
c à X..., la maladie de ClémentiDeest grave, très-grave; c elle tient h une cause morale : cette cause » vous la c connaissez. Vous nous avez séparés Tun de l'autre c violemment; k présent, il faut nous réunir à tout prix, c sinon Clémentine mourra. Je veux qu'elle vive, je veux « réhabiliter sa réputation compromise par votre sévère rite et par mes imprudences. Pour cela, il faut lui c donner mon nom, et je le lui donnerai. Envoyez-moi c donc immédiatement tous les papiers qui me sont néc cessaires.
« Vous le voyez, je ne mets pas en doute votre con- « sentement. S'il arrivait trop tard, sachez bien que je c suis décidé à ne me séparer de Clémentine ni dans la « vie ni dans la mort. Si vous refusiez de la sauver, je c resterais là où serait son tombeau : car, là , un jour, c serait aussi le mien. »
« Madame de Lentilly s'est conformée aux injonctions de son fils.
c A dater du jour de son mariage, le rétablissement de Clémentine — toujours comme dans les romans — a marché à toute vapeur; et dans quinze jours elle sera à Brindas.
c Ma pauvre belle-mère ne m'a pas fait ce récit, sans verser beaucoup de larmes. Je n'ai pas été très-sensible à sa douleur. La part de l'orgueil y est trop grande. Pourquoi, après tout, s'est-elle obstinée si longtemps à vouloir marier son fils ? Sans cette persécution stupide, Raphaël serait encore à Brindas avec Clémentine. Ils réciteraient ensemble l'office de la Vierge et le chapelet, et ils feraient des lectures scientifiques et spirituelles. Clémentine, un beau jour, fatiguée de ce régime, découvrirait qu'il est possible d'aimer à la fois un frère et un mari.
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c Le docteur Néhton m'a fait pressentir qu'il me faudrait peut-être renoncer au service.
« — Alors, lui dis-je, il faudra me marier?
« — Je vous le conseille, m'a-t-il répondu.
« Je le jure , mon cher Prosper, que celte parole a évoqué eu moi le souvenir de Clémentine. J'en étais plus amoureux que je ne le croyais, et je ne pardonnerai jamais à ma belle-mère d'avoir amené son fils h ce mariage auquel il ne pensait pas, par les belles précautions qu'elle a prises pour l'empêcher.
c Je termine cette longue letlre, j'ai les nerfs fatigués. Si l'amour malheureux me conduisait aussi aux portes du trépas? Bah ! personne ne m'empêcherait de les franchir ; et mon ingrate cousine me donnerait à peine quelques larmes. On est si égoïste quand on est heureux, et surtout heureux à deux! Adieu, mon ami, je divague, et mes plaisanteries sont trop forcées pour être spirituelles. »
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