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Clémentine rentra h Brindas, avec son mari, le cœur plein (le la même ivresse qu'Eve eût éprouvée, s'il lui eût été donné d'écarter Tépée flamboyante de Tarchange, et de reprendre possession de TÉden.
En descendant de voiture, madame de Nervieux trouva, sur le perron du château, madame de Lenlilly et Frédéric.
Clémentine fléchit à demi le genou devant sa bellemére, et la regarda avec dos yeux à la fois si tendres et si suppliants que la comtesse se sentit émue jusqu'au fond de Târae. Elle ouvrit ses bras à la femme de Raphaël, en la nommant sa fille, et, grâce à la mobilité de ses impressions, elle se trouva dans ce moment la plus heureuse des belles-mères.
Frédéric félicita chaleureusement sa cousine et Raphaël; et celui-ci Taccueillit avec cette affectueuse cor-
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dialité qui donnait tant de charme à ses moindres paroles. Pendant ce temps-là, au bas du perron, les domestiques s'agitaient autour de la voiture, pour décharger les malles et les caisses; et, bien que Jacques pût se dispenser de ce travail, il était un des plus empressés. Rosalie était là, vidant les poches de la voiture et remettant au cher dragon tous ces petits objets dont les femmes savent si bien encombrer les moindres recoins. Si Frédéric eût pu s occuper d'autre chose que de Clémentine , il aurait vu, lui auquel rien n'échappait, les mains de Textatique et celles du soldat s'effleurer un peu plus qu'il n'était nécessaire. Les petits yeux de Rosalie se baissaient pudiquement sous les regards enflammés de Jacques; et, quand ils se relevaient, leur expression était des plus rassu* rantes pour le fidèle Breton- La maladie de Clémentine avait laissé des traces trop visibles pour qu'il fût permis d'en mettre en doute la gravité. Elle était d'une pâleur extrême, et, avec sa robe blanche, elle ressemblait à ces statues du moyen âge, aux contours grêles et gracieux, qui ornent les façades de nos cathédrales gothiques. Il y avait dans son regard la mélancolie douce de ceux qui ont beaucoup souffert et qui doutent encore de leur bonheur.
Frédéric trouvait bien qu'elle n'arrivât pas à Brindas avec l'orgueil d'une triomphatrice. Il Faimaitmieux ainsi, encore à demi courbée par le souffle de Forage qui avait failli la briser.
Raphaël était tout amour, tout bonheur. Il regardait avec des yeux charmés cette belle et louchante créaiuie qui s*appuyait sur son bras. Était-il bien vrai qu'elle fût à lui, à lui pour toujours? Il y avait pour elle, dans son amour, des délicatesses infinies^ quelque chose qui res^ semblait h du respect.
11 est rare que deux jeunes époux, très-épris l'un de Tautre, ne trahissent pas naïvement le secret des joies de la possession mutuelle.
Frédéric, amoureux et jaloux, observait Raphaël et Clémentine avec cette âpre curiosité qui nous porte à chercher les émotions douloureuses; leur extrême réserve le surprenait. Il y avait, dans leurs amours, une inconnue qu*il ne pouvait dégager.
Le capitaine de dragons était trop l'homme de la vie positive pour bien comprendre l'amour de Clémentine et de Raphaël. Cet amdur ne ressemblait en rien à ce qu'il avait vu dans le monde ni à ce qu'il avait ressenti luimême. Tous nous avons une propension naturelle à nier les sentiments que nous sommes incapables d'éprouver.
— Raphaël, se disait Frédéric, est trop livré aux contemplations de la vie mystique et contemplative pour être réellement amoureux. Quand la passion ne tient pas le premier rang dans notre cœur, que sa flamme ne consume pas tout ce qui n'est pas elle, ce n'est plus la passion. L'amour n'a jamais occupé le premier rang dans le cœur de Raphaël. S'il aimait trop ma cousine pour consentir à épouser une des belles et riches héritières qu'on lui proposait, il n'en est pas moins certain qu'il ne lui a pas donué son nom par un acte libre de sawolonté, mais par un concours de circonstances qu'il n'avait ni prévues ni désirées.
L'amour de Clémentine avait été sans doute plus ardent, plus exclusif que celui de Raphaël. En était-il pour cela plus vrai? Quand le besoin d'aimer s'était éveillé dans le cœur de la jeune fille, Raphaël seul était là pour en absorber les effusions; point d'objet de comparaison; elle avait dû fatalement l'aimer. Et Frédéric qui , sans être ni trop fat ni trop orgueilleux, avait une assez bonne
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opinion de lui-même, se disait que, s'il fût venu plus souvent à Brindas, il aurait pu remporter sur son rival; mais pouvait-il prévoir que cette petite fille, qu'il trouvait presque laide, deviendrait plus belle et plus désirable pour lui que pas une des femmes qu'il avait rencontrées?
Le capitaine de Leniilly avait depuis longtemps perdu rhabitude d'imposer un frein à ses passions. Sans doute la pensée de séduire la femme de Raphaël était encore loin de son esprit. Il se complaisait dans ce qu'il croyait être une étude du cœur humain, d'autant plus intéressante qu'il s'agissait de deux êtres que le monde n'avait pas marqués de son empreinte banale. Il n'était pas homme à s'effrayer du sentiment de joie qu'il éprouvait, quand il lui semblait reconnaître dans l'affection des deux époux Tun pour l'autre la continuation de l'amitié fraternelle, pas plus qu'il ne s'effrayait de la jalousie qui brûlait son cœur à la pensée que la possession, cet écueil des amours vulgaires , devait nécessairement exalter la passion de Raphaël pour sa femme.
Dans la première hypothèse, Clémentine pouvait s'apercevoir un jour qu'elle avait plus donné qu'elle n'avait reçu; dans la seconde, son amour pour Raphaël pouvait grandir encore.
Dès les premiers jours du retour à Brindas, le jeune couple avait repris la vie h deux, là où elle avait été interrompue. Raphaël se- remit avec passion i l'étude; et, comme autrefois, il associait Clémentine aux labeurs de son intelligence. Rien ne semblait avoir changé. C'était la même régularité monastique; seulement, en donnant toujours une large part à leurs devoirs religieux, ils en avaient élagué les petites pratiques et les dévotieuses puérilités. Ils se pénétraient de plus en plus de la
parole du Christ, dite au pied du Garizim à la Samaritaine : ic Fenofne, il viendra un temps où Ton n'adorera plus Dieu ni dans le temple ni sur cette montagne, mais où on Tadorera en esprit et en vérité. »
Frédéric devait passer tout Tbiver à Brindas. La comtesse de Lentilly lui prodiguait des soins maternels. Elle rappelait son fils, et se montrait bien plus affectueuse pour lui qu elle ne Tavait été durant la vie du comte de Lentilly. L'officier de dragons, nature très-personnelle, aimait à se voir Tobjet de ces soins, de ces attentions de tous les instants. Clémentine et son mari n*étaient pas tellement absorbés dans leur félicité, qu'ils ne partageassent les sollicitudes de la comtesse pour leur cousin. Raphaël l'avait trouvé à Brindas avec un véritable plaisir, et il cherchait à lui en rendre le séjour agréable. Frédéric aimait la lecture; mais la bibliothèque, expurgée une première fois par les jésuites, une seconde par un Père carme, et une troisième par un révérend capucin, exposait aux regards ses rayons dépouillés. Il n*y restait plus que des livres de science , quelques historiens jésuites, la Somme de saint Thomas, et bon nombre de livres ascétiques. Raphaël écrivit à son cousin le conseiller de la cour impériale; et celui-ci lui envoya non-seulement tous les bons auteurs du dix-septième et du dix-huitième siècle, mais encore nos meilleurs écrivains contemporains.
On fit venir aussi de la musique nouvelle. Auber, Gounod, Halévy, Douizetti, furent interprétés par Clémentine, Frédéric et Raphaël.
Frédéric demanda un soir h sa cousine de lui faire entendre avec son mari un de ces cantiques qu'ils chantaient autrefois. Il en indiqua quelques-uns et des plus excentriques. Elle refusa.
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— Vous savez, mon cher capitaine, dit Raphaël, que je comaience à croire à la nécessité d'une réforme dans l'Église. Le temps est- il arrivé? Je ne le crois pas. Je ne suis pas d'ailleurs encore assez instruit, et je suis trop jeune pour entrer dans la lutte. En attendant, je cherche, ou plutôt Clémentine et moi nous cherchons le vrai , et nous travaillons à nous réformer dans notre vie chrétienne, à en éloigner tout ce qui est faux. Or, mon cher Frédéric, outre que ces cantiques, que nous chantions autrefois, sont d*une détestable littérature, ils ont le double inconvénient d*étre aussi mauvais au point de vue chrétien qu'au point de vue de Tart. Pour notre première réforme, nous avons brûlé les cantiques de Marie Alacoque et beaucoup d'autres aussi stupides dont vous vous êtes tant moqué, et avec raison, il y a quelques années.
Notre littérature religieuse n'est pas riche en poésie lyrique. Cependant nous avons quelques beaux cantiques. Nous vous les chanterons avec plaisir. Ils n'offensent ni le bon sens ni la grammaire; les idées en sont élevées. Dans les Cantiques dits de Saint-Sulpice^ il y en a quelques-uns de ce genre, mais très-peu. Le plus grand nombre appartiennent au genre niais,. ils sont remplis de mièvreries stupides. Ils rendent l'amour de la créature pour son créateur en fades roucoulements. Les notions qu'on y trouve sur le devoir, sur la conscience, sont absurdes. Voilà une jeune fille de douze à quatorze ans : elle va participer pour la première fois au banquet eucharistique: pour préparation à cet acte solennel, on ne trouve rien de mieux que de lui faire chanter : quelle a perdu V aimable innocence^ qu'elle a chassé Dieu de son cœur, qu'elle a i^ommis mille péchés mortels , et autres sottises semblables.
Hélas! si cela pouvait être vrai, celte p.nuvre enfant serait une triste exception; il faudrait une main délicate pour panser les blessures de son âme et se garder surtout de lui en faire proclamer le triste aveu.
S'il n'y a dans tout cela que des formules, où en est la moralité? Et st les jeunes filles — et elles n'y manquent pas — les prennent au sérieux , elles se persuadent donc que leurs étourderies, leurs petites désobéissances, leurs charmants caprices, sont les mille péchés mortels qu'elles ont commis.
J'ai vu ma Clémentine verser des torrents de larmes, la veille du jour de sa première communion, en chantant, avec l'expression la plus douloureuse :
J^ai perda mon innocence, Ah ! quel malheur !
Plus âgé qu'elle de trois ans, j'étais presque aussi naïf. Pourtant je me disais déjà que Tinnocence ne doit pas se perdre avec tant de facilité, et que le malheur de la chère petite n'était pas si grand qu'elle le pensait.
Ce qu'il y a de déplorable, c'est d'initier la jeunesse aux mystères les plus saints, en lui donnant des idées fausses.
Ne vous semble-t-il pas, mon cher Frédéric, que voila une réforme bien facile à opérer?
— Sans doute, tout prêtre de bon sens doit en comprendre la nécessité impérieuse.
— Eh bien! vous vous trompez. Dans l'erreur tout se lient. Ce serait le premier coup porté a l'échafaudage du faux mysticisme , et celui qui le tenterait se trouverait en face d'une formidable opposition.
J'ai essayé de convertir a mes idées le curé de Brîndas. Je n'ai réussi qu'à le scandaliser.
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— Les saints, m'a-t-il dit, ont employé ces expressions que vous trouvez ou exagérées ou inconvenantes. Que peut-on faire de mieux que de mettre dans la bouche des enfants le langage des saints glorifiés par l'Église?
Il n'y a rien à répondre à de pareils arguments.
La comtesse de Lentilly n'entendit pas cette conversation , et si elle l'eût entendue, il est certain que l'opinion du curé de Brindas eût été la sienne. Bien qu'elle fût convenable et même affectueuse pour Clémentine, elle n'avait pas encore pris son parti de ce qu'elle appelait la mésalliance de Raphaël. Si le spectacle de son bonheur ne l'irritait pas précisément, il semblait qu'elle éprouvait le besoin de l'avoir le moins possible sous les yeux ; et, lorsque la santé de la jeune femme fut bien rétablie, la comtesse alla s'installer dans son appartement à Lyon, et ne fit plus à Brindas que des apparitions très- rares.
Les jésuites et Véronique lui faisaient entendre que ses déceptions étaient un châtiment. Elle avait arraché Raphaël au sanctuaire; Dieu la punissait dans son orgueil, c'était justice. Rien ne dispose îi la contrition d'une faute comme de n'en avoir pas retiré les avantages qu'on
en attendait. Madame de Lentilly était donc très*coDtrite, et, pour expier son péché, elle augmentait ses largesses et donnait des sommes fabuleuses pour le deniet' de Saint-Pierre. Les Jésuites et les moines ne remuaient pas un moellon dans la ville, — et Ton sait quelles immenses constructions s'édifient sur le sol favorisé par leur présence, — sans que la comtesse n'y contribuât largement. Jusqu'au mariage de son fils, elle s'était toujours montrée généreuse; mais, depuis cette époque, elle était devenue une véritable proie pour les moines. Entre eux la lutte éfait vive : c'était à qui arracherait les meilleurs lambeaux de cette proie; la victoire restait toujours aux plus habiles; il n'est pas besoin de les nommer.
Frédéric trouvait que l'absence de sa b'elle-mèfe n'ôtait rien à l'agrément du séjour à Brindas. Devant elle, il n'osait pas autant donner l'essor aux saillies de son humeur joyeuse, saillies toujours convenables et dont Clémentine s'amusait beaucoup. Les longues soirées d'hiver se passaient à faire de la musique et en causeries intimes animées par la gaieté de Frédéric. Celui-ci savait, et voulait qnelquefois être sérieux ; il provoquait Raphaël sur le terrain des discussions philosophiques et reli* gieuses. Ce qui lui manquait du côté de la science était remplacé par la facilité de l'élocution, et par l'art de donner à des paradoxes l'apparence de la vérité. Clémentine s'intéressait à ces joutes philosophiques. Les deux combattants cherchaient tous les deux ses suffrages, et, si elle partageait toutes les idées religieuses de son mari, elle était quelquefois entraînée parla hardiesse des idées de son cousin.
Raphaël trouvailles objections de Frédéric bien faibles et bien frivoles; il en saisissait le faux. Mais si, dans les discussions, il y a toujours un côté pratique et évidem-
ment vrai sur lequel on se sent très-fort, il y en a un autre plus abstrait qu*il est difficile de traiter par des arguments d'une précision malhémathique ; et voilà pourquoi les disputes s'éternisent sans succès pour la cause du vrai.
Frédéric attendait là Raphaël, et, au besoin, il se tirait d'un dilemme embarrassant par une de ces plaisanteries auxquelles il est impossible de répondre. Clémentine riait; Frédéric n'en denfandait pas davantage; il se souciait peu de gagner sa cause avec son cousin, s'il ne la perdait pas avec Clémentine.
C'était un charmant intérieur que celui de Brindns. La liberté y était complète : on arrangeait l'emploi de sa journée comme on l'entendait. Frédéric ne voulait pas s'imposer aux jeunes époux et gêner leurs épancbenients; il voulait être désiré et non supporté; c'était une tactique habile. Il lisait, et il écrivait beaucoup, surtout à son ami Prosper de Lanfeld. Nous allons donner quelques-unes de ces lettres.
Frédéric de Ltntilly à Prosper de Lanfeld.
Brindas, 1*' janvier 1865.
« Je te fais grâce, cher ami, des compliments d'usage, quand on date sa lettre du premier jour de Tannée; tu sais combien je t'aime, et je ferais tous les jours des vœux pour ton bonheur, si j'avais dans mes prières la foi que Rosalie a dans les siennes. Mais je suis modeste, et je sais bien que je suis loin d'être en aussi bons termes avec le ciel que cette sainte fille, à moins pourtant que
ce ne soit lui, — et je serais alors eu grande faveur, — qui ne m*ait envoyé ce matin mes étrennes. Mais non, ça ne peut pas être le ciel. Quelles étrennes. mon cher Prosper ! j'en ai encore le cœur tout ému.
« Ainsi que je te l'ai écrit vingt fois, je suis admirablement soigné et choyé ; tout ce qui peut être utile et agréable à un malade quin*est pas tout à fait moribond, m'est prodigué ; ma cousine est la providence du pauvre infirme; elle veille sur les moindres détails, et, grâce à elle, je reprends tous les jours mes forces; seulement, tu le sais, cette chère, cette adorable providence, je ne la vois qu*au moment du dîner et pendant le reste de la soirée. Nous nous séparons à dix heures, une heure plus tard que dans un couvent. Raphaël vient, tous les matins, dans ma chambre, causer quelques instants avec moi. Clémentine n'y est entrée qu'une seule fois, le joiir où, par suite d'une imprudence, j'éprouvai l'accident si grave *donl je t'ai parlé.
« Ce matin Raphaël a entr'ouvert ma porte en me disant :
€ — Voulez- vous recevoir une visite?
« Et, sans me laisser le temps de répondre, il a ouvert la porte entièrement. L'atmosphère était tellement chargée de vapeura que je pouvais à peine lire, et, tout à coup, il m'a semblé que la lumière entrait à flots dans ma chambre.
« Clémentine était là !
c — Mon cousin, me dit-elle, en prenant le ton naïf des villageoises de Rrindas, et me faisant une grande révérence d'une gaucherie charmante, je viens vous souhaiter une bonne année accompagnée de plusieurs autres, et le paradis à la fin de vos jours, mon cousin, si vous êtes bien sage.
no LES MYSTIQUES
c Te dire la grâce de celle adorable créature, le charme de soo sourire, de sa gaieté d'enfant, c'est impossible. Ce petit incident est puéril sous ma plume; dans ma vie, il prend les proportions d'un événement. Je me serais, je crois, prosterné devant Raphaël pour le remercier quand il m*a dit, en me désignant sa femme.
« — Frédéric, le jour du premier de Tan, ou s'embrasse.
« Mais, après avoir posé avec délices mes lèvres sur le beau front de Clémentine, ma reconnaissance pour sou mari s'est changée en irritation. Je lut en ai voulu à cet homme d'être le maître de celle femme et de me l'avoir manifesté, en me jetant une des faveurs qu'elle lui prodigue, comme le riche jette les miettes de sa table au mendiant affamé.
« Clémentine a prodigieusement rougi, quand je l'ai embrassée. Pourquoi cela? Devant le mari, je ne pouvais qu* effleurer son front de mes lèvres. Aurais-je pressé sa main assez tendrement pour qu'elle pût comprendre la sensation qui m'enivrait? Je ne sais, mais il est certain qu'elle a rougi.
« Ils m'ont dit, en nie quittant, qu'ils allaient à Lyon voir leur mère ; ils ne reviendront que demain, et probablement ils ramèneront avec eux la comtesse*
Frédéric à Prosper de Lanfeld.
2 janvier 1865.
« Pour parler la langue du château des mystiques, — tu sais que c'est ainsi que j'ai baptisé Brindas, — j'ai commis hier un gros péché de curiosité*
« On m'a servi h diner dans ma chambre. J*ai causé avec Jacques, pendant mon repas; et, pour lui être agréable, je lui ai parlé de sa dulcinée.
« — Rosalie veut-elle toujours se faire religieuse? lui ai-je demandé.
« Sa figure s'est épanouie dans un sourire de triomphe.
< — Je ne le crois pas, mon capitaine : mademoiselle Rosalie a bien pleuré eu voyant son élève s'engager dans une union charnelle.
« — Où diable prends- tu tes expressions?
€ — Ce ne sont pas les miennes, ce sont celles de mademoiselle Mangon.
« — Bien , cela est tiré du vocabulaire des mystiques.
< — Je ne comprends pas, mon capitaine.
« — Rosalie t'apprendra cela et bien d'autres choses, mon garçon ; elle en sait plus long que toi. Tu dis donc qu'elle a pleuré?
« — Oui, mon capitaine.
« — Et pourquoi a-t-elle pleuré?
« — Il paraît, mon capitaine, que Dieu a fait connaître à mademoiselle Rosalie que sa destinée était liée h celle de madame de Nervieux.
« — Eh bien?
« — Dame, mon capitaine, madame de Nervieux s'est mariée, et mademoiselle Rosalie pleure parce qu'il se pourrait bien qu'elle aussi... fût amenée...
ff Jacques sourit encore, et il ajouta :
« — Elle m'a invité à aller ce soir avec elle prendre le thé.
« — Dans son appartement? Peste!
« — Pas tout à fait) mon capitaine, mais dans le petit
353 LES MYSriQUkS
salon bleu qui sépare la chambre de M. de Nervieux de celle de sa femme. C'est là que M. Tabbé Louis donnait autrefois ses leçons. La chambre de mademoiselle Rosalie est auprès de ce salon. Elle y passe, tous les malins, pour ne pas réveiller madame.
« — Madame de Nervieux a donc conservé son appartement de jeune fille?
€ — Oui, mon capitaine; et M. de Nervieux habile celui de la comtesse.
« Et à quelle heure dois-tu prendre le thé avec mademoiselle Mangon?
« — A neuf heures, mon capitaine. Nous devons lire un petit livre bien intéressant de monseigneur de Ségur; un traité de nos devoirs envers le Saint-Père. Ah ! mon capitaine, faut-il que nous nous soyons battus en i859 pour ces gueux d'Italiens et contre noire père bienaimé !
« — Tu es fou, mon garçon, nous ne nous sommes pas battus contre le pape. Tu sais bien que la France le protège à Rome. Mais je ne te vois pas la médaille que tu as si bien gagnée à Magenta. L'aurais-tu perdue?
« — Non, mon capitaine, c'est que... mademoiselle Rosalie voyait celte médaille avec peine; elle voulait me la faire jeter dans la pièce d'eau; je n'ai pas voulu lui obéir; mais, pour ne pas Taffliger, je ne porte plus ma médaille. Mademoiselle Rosalie m'en a donné une très* belle, celle de saint Benoit, qui a le pouvoir de chasser le diable.
« — Eh bien! mon garçon, cette médaille pourra te servir ce soir. Mademoiselle Mangon te reçoit dans le salon de sa maîtresse; il est bien près de sa chambre à elle. Prends garde au diable, mon ami Jacques : il est bien malin quand il se fait bigote !
c Jacques me laissa. Il était sept heures du soir. Que faire de ma soirée? Je me mis à lire sans comprendre ce que je lisais. Je pensais h cette distribution d'appartements de monsieur et de madame de Nervieux. Ils n'ha« bitaient donc pas la même chambre ? Cela me faisait plaisir. Pourquoi? je n'en sais rien. C'était une de ces mille sensations stupides qui peuvent arriver au cœur humain.
c D'ailleurs ces chambres sont bien près l'une de l'autre. Et ce voisinage de la Mangon, quelle singulière fantaisie a eue Clémentine de conserver sa dévote auprès d'elle?
c Tout cela m'intriguait : et me voilà pris d'un désir irrésistible d'aller explorer cette partie du château, la seule que je ne connusse pas.
« J'entendis sonner la cloche. Elle appelait lous les habitants de la maison à la chapelle, pour y faire la prière en commun. J'assiste quelquefois à cette prière, surtout pour entendre la douce voix de Clémentine reprendre avec les assistants la prière commencée par Raphaël. L'interminable et monotone « Prie% pour nous ! » des litanies me parait, sur les lèvres de cette femme, une harmonie céleste.
c Pendant une heure, j'étais bien sûr de ne rencontrer personne dans les corridors. Je sors de ma chambre ; je descends le grand escalier, et je vais prendre celui qui conduit à Taile droite du château. J'arrive à la porte de ce petit salon bleu, où l'heureux Jacques doit passer deux heures de téte-à-téte avec sainte Hangon.
c J'entre, beaucoup plus ému qu'un voleur qui vient pour crocheter un secrétaire. Ce n'était pas le même genre d'émotion, me diras-tu ; sans doute, cependant il y avait quelque chose d'analogue; j'entrais là furtivement, et si j'eusse vu tout à coup Raphaël devant moi«
354 LES MTSTIQDBS
j*aurais été presque aussi déconcerté que le voleur eu face d'agents de poKce venus pour le prendre au piégé.
« Pourquoi ce trouble? Je ne jonafe pas le rôle d'm séducteur éroérite, mais bien celui d'un adoiesoent, dans toute la ferveur de son premier amour, ne denandant qu'à entrevoir le sanctuaire où repose sa divinité, et se croyant un audacieux scélérat, s'il emporte un des gavls parfumés de sa belle.
c Ces réOexioDs calmèrent mes remords ; alors je me trouvai ridicule. Je fis un pas en arrière» puis deux en avant. Le diable me poussait sans doute, et je n'avais pas la médaille de saint Benoit pour le ckasser. J^entrai dans le petit salon bleu.
« Il est encore consacré h l'étude. 11 y a une magmfique bibliothèque et un bureau en bois de eèdre avec des incrusiaiions en enivre. Le meuble du salon et les rideaux sont en damas bien, et, par leur richesse et têvr élégance, ils font contraste avec le goût sévère de la Wbliothèque et du bureau.
« J'entrai dans la chambre de Raphaël. Cest presque celle d*un moine. Quelques beaux tableainc^ représentant des sujets religieux, en sont le seul luxe. Le lit, sios rideaux, est en bois de noyer. Des chaises et des favteuils :de paille^ voilà tout l'ameublement.
« Je ne restai pas longtemps dans cette eeHule; «t rentrant dans le salon bien, je pénétrai dans la diafiÂre de madame de Nervieux.
« Je te fais grâce de mes impressions, l'amour vfai a sa pudeur. Toat ce que je puis te dire, c'est que je ne dérobai nUe gant, ni la pantoufle de Clémentine.
t Autant l'appartement de Raphaél est anstère, airtant celui de sa femme est riche et élégant, t t Le blanc est la couleur dominante. Les rideaux, les
meubles, les tentures sont en soie blanche relevée par une passementerie bleu et or. Sauf la richesse des étoffes et des meubles, la profusion des objets d*art qu'on y rencontre, cette chambre, avec ses draperies blanches, a l'aspect virginal de celle d*une jeune fille. Rien n*y trahit qu*un mari puisse , à ses heures , venir étendre ses bottes devant cette cheminée- en marbre de Carrare et fumer ses londrès. Après être resté là quelques ins* tants, mon agitation s'est calmée. Il me semblait que mon cœur s'y purifiait. Au-dessous d'un très-beau Christ en ivoire, est le prie-Dieu de Clémentine. Tu ne te moqueras pas de moi, Prosper, puisque ton cœur est resté chrétien, quand je te dirai que je me suis agenouillé sur ce prie- Dieu et que j'y ai prié pour le bonheur de ma cousine. Uu rayon de foi, fugitif comme celui d'un soleil d'hiver, esft yen illimiîa^ mon âme. Je suis sorti de là comme d'un temple.
3 janvier 1864.
« F. S. Ne S6uriras-fu pas de la manière dont j'ai terminé hier cette lettre et, tout en rendant hommage à mes seniiments vertueux, ne te demanderas-tu pas si je me soutiendrai longtemps dans ces hautenrs sublimes? le n'en sais rien : je suis amoureux, j'en perds la tête. Qu'attendre d'un malheureux insensé sinon des actes de foite?