‹ Les mystiques, par l'abbéChapitre 58 sur 63 · LA PRIÈRB DU SOIR · texte numérisé non relu

LA PRIÈRB DU SOIR

I noufelle vie, il semble qu'il sfAi une des nécessités de Itur-étre.

H y a des femmes^ pensait Frédéric, qiii ressemblent k ces plantes.

8a passion avait marché à grands pas, depuis six mois : il «omnençait k sentir rimpossibilité de la contenir dâva»ta^e. Vingt feis il avait formé le projet de quitter Brindas, sans pouvoir se décider au départ. L'ordre du ministre de la guerre lui arriva comme une planche de s^t ; il y avait encore en lui asses d'instincts honnêtes pour qu'il s'empressât de la saisir.

La veille de son départ, la soirée fot triste. Raphaël et sa femme regrettaient l'aimable et brillant officier. Son esprit original, ses paradoxes, sa gaieté si charmante, — et toujours si convenable que sainte Rosalie elle-même ne s'en effarouchait pas, -^ faisaient une diversion heu<^ reuse dans le calme de leur intérieur. Les regrets étaientils aussi vifs dans le cœur de Raphaël que dans celui de sa femme? Ceci est un mystère.

Clémentine avait eu ses orages, elle avait failli en être brisée; elle était dans la période d*apaisement : le calme lui était doux et elle aimait Raphaël.

Elle ne songea donc pas plus que celui-ci h dissimuler la peine que le départ de son cousin lui causait. Elle la laissait voir avec une naïveté charmante.

Frédéric eût préféré moins de franchise. La modestie n*était pas au nombre de ses qualités dominantes; il était .surpris que sa cousine jugeât inutile de cacher ses impressions.

Alors il s'applîjudit de sa vertu. Il fallait qu'il fût bien resté dans son rôle d'honnête homme, pour avoir produit si peu d'effet. Il se trouva héroïque et il écrivait le soir même à Prosper de Lanfeld.

SdO LES MYSTIQUES

< J'ai été bien heureux pendant lea six mois que

je suis resté ici; et c'est au moment où le bonheur m'é^ chappe que j'en comprends l'étendue. U a fallu à dos premiers parents trouver dans Fexil une terre désolée et stérile pour apprécier le charme des ombrages de rÉden ; et pourtant Eve s* ennuyait sous ces beaux ombrages. Ce fut, pour se distraire, qu'elle prêta l'oreille aux discours du tentateur. Cette distraction nous a coûté cher.

« Moi je ne me suis pas ennuyé dans mon paradis. J'étais amoureux. Tous les jours, je voyais mon Eve. J'ai plus vécu dans ces six mois que dans les années qui se sont écoulées depuis ma soriie de Saint-Cyr.

c Tu m'écrivais dans ta dernière lettre :

« — Prends garde I prends garde ! Je sais quelle est < la fougue de tes passions ; et le frein qui les domine me « semble plus que léger. »

c Tu ne serais pas si effrayé si tu savais combien je tourne à l'Amadis, depuis que je suis ici. J'aime pour le seul plaisir d'aimer. Je trouve que c'est béte; mais c'est comme cela. Rassure-toi donc, homme vertueux, je quitterai Brindas avec mon innocence. Clémentine ne se doute pas de mon amour; et Raphaël lui-même, pourrait me tresser une couronne de fleurs d'oranger... »

Il était onze heures du soir, l'atmosphère était alourdie par les premières chaleurs du printemps. Frédéric, après avoir écrit sa lettre, se sentit la tête embarrassée, et il descendit dans les jardins. Bientôt il se trouva en face de l'extrémité de l'aile droite du chftteau. Comment étailnl arrivé là plutôt qu'ailleurs? il n'aurait pas pu le dire.

Au premier étage surmonté de la mansarde où se trouvait lepremenoirspiritt^ de Rosalie, il y avait trois

LA PHIÈRE DU SOTB 364

larges fenêtres. Deux étaient celles da salon bleu, Tantre eelle de la chambre de Raphaël. Le salon bleu était éclairé, et les fenêtres étaient restées ouvertes.

En face, était un tertre avec des rochers et nn sentier escarpé pour conduire au sommet. On avait eu sans doute la piétimtiim de représenter, par cette construction de naavaisgoflt, une colline, peot-éU*e même une montagne.

Le capitaine de Aragons se dit que du haut de ce tertre, il verrait très*bien l'appartement de Clémentine et de Raphaël. Une voix, celle de la conscience, murmura doucement qu'une investigation dans les heures intimes de deux époux était chose peu délicate. Mais Frédéric ne voulut pas écouter cette voix qui en était arrivée h parler bien bas. Il gravit la petite colline, et blotti entre deux buissons de kiuriers à larges feuilles, bien certain qu'on ne pourrait le mr là, ni du salon bleu ni de l'oratoire de Rosalie, il regarda.

Sur la table, une lampe éclairait le salon. A gauche la porte de la chambre de Clémentine, à droite celle de son mari. ^ .

Clémentine, h demi couchée sur une causeuse, était enveloppée dans un peignoir blan<*. garni de dentelles. Elle défaisait les nattes de ses cheveux, et leurs boucles épaisses et soyeuses, objet de l'admiration de Frédéric, tombaient sur les épaules de la jeune femme. Elle passait ses doigts effilés dans ses beaux cheveux; et, si elle eût pu deviner que là, près d'elle, il y avait un homme qui l'examinait avec des yeux passionnés, et s'enivrait de sa vue, on aurait pu croire qu'il y avait de la coquetterie dans le geste de cette main si blanche, [se jouant dans ces boucles de jais. Ce mouvement faisait retomber la large manche du peignoir jusqu'au coude, et laissait voir la forme charmante du bras. Cette femme entourée,

W. UKS HTtflQimS

cofloora ù*m oa«ga« de meutaetiiie et de éAleDe, ett été pour «n artUte un div» modèle^ s* il avait voulu re<^ présenter l'idéal da la grAee et de la cba&telé.

Ffédériiï aurait paaaéde ioagues heures, sais se lasser, à la considérer aie^i nooclialante et gracieuse, et à emviB le luauvement cadencé de aeu petit pied sortant à demi d'une pautoufle de velours rouge*

Raphaël, l'heureux posseaseur de eette fenme, se jetait pas un regard sur ce trésor* Il élail assis prè& de la table, et Usait dans un livra dont la format pnrut étrange fe Frédéric. Ce livre avait au moios répaisseur de deax itt'S^. Il était relié, et avait un femoir en argeot brani et ua signet avec dea petits glands du même métal. Haphaël tsurnait qual^u^ois rapidement les pages» revenait à oaUes qu'il avait passées sans les lire, pois il se levait faisait quelques pas dans le salon, toujours en lisant.

Frédéric n'y comprenait rien. Ce n'était pas Ui une lecture ordiiiaire.

Il arriva un maasent où Raphaël se mit à genoux, o«-r vrit son livre et, après deux ou trois minutes, il se releva as faisant le signe de la croix. Puis il mit ce livre dans un des tiroirs du bureau. Alors il a appreeba de la eau^ seuse, regarda Clémentine^ qui devait lui paraître bien belle avec ses cheveux épars; il s'assit î cdté d*eUe. Celle-ci se releva à demi. Frédéric ne pouvait entendre la conversa tiee, mais, deux ou trois fois, il vit Kaphaél prendre la main de la jeune femme et la porter k ses lèvres.

Enfin, ils se levèrent, et allèrent se placer en face d une belle Vierge du Titien que Frédéric avait beau* coup admirée, le soir de son excursion dans le salonbleu; c'était le seul tableau qui s*y trouvât.

Us ^ mirent tous les deux à genoux. Raphaël prit te&

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deux mains jointes de sa feaii^e 6Qtre \^s siennes, et celle-ci appuya sa bolle tête 3ur Tépaule 4e son mari; ils commencèrent une prière. La lumière les éclairait si parfaitement que Frédéric pouvait distinguer le mouvement des lèvres de Raphaël. Biçn qu'un vague murmura parvint seul à ses oreilles» il s apercevait que ce n'était pas la récitation vulgaire de ces formules qui se répètent ne varieiur^ tous les jours de l'année ; c'était une improvisation. Raphaël faisait la véritable prière, la seule qui soit digne de Télre raisonnable, et^ si Ton peut s'exprimer ainsi, la seule digne de Pieu,

Frédéric se souvint du temps où il avait prié, lui aussi» avec ferveur. Il comprit un instant la volupté sainte.de deux âmes unies par lu même foi, la môme espérance, le^ même amour. Il voyait, de temps en temps, Clémenjine relever la tête. Et les yeux fixés ^ur son mari, elle sem» blait récouter avec ravissement; et puis^ elle cachait encore son visage, comme une gracieuse enfant, sur l'ë» paule de Raphaël.

Les pensées et les désirs coupables de Frédéric disparaissaient. Cette prière qu'il n'entendait pas purifiait son

— Comme ils doivent s*aimer! se disait-il en considérant le groupe charmant qui se trouvait comme placé dans une atmosphère lumineuse , comme ils doivent »*aimer, cas deux êtres unis par le cœur, unis par l'in^ teliigcnce, unis par la même foi! Et, sup^o^é que cela fût en mon pouvoir, ne serais-je pas le dernier desî misérables, si j'arrachais Clémentine, à cet amour excep-. tionnel, pour la jeter dans un amour vulgaire? Pourquoi me répéter, pour m*absoudre des désirs qui brûlent me3 veines quand j'effleure seulement sa robe, que ces deux beaux enfants n'ont pas de passion l'un pour l'autre ? De

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lâ passion, grand Dieu ! et quelle passion ponrrait être préférable au sentiment qui les unit? Quel est celui qui, comprenant, comme je les comprends à présent, leurs chastes amours, ne donnerait pas, pour boire une seule fois à cette coupe que Dieu lui-même dans sa munificence présente h leurs lèvres, les voluptés que peut donner une femme aimée? Non, ce n*est pas la possession de ce beau corps, dont je cherchais tout à Theure i deviner les contours sous la draperie légère qui les couvre, que Je dois envier à Raphaël; ce que je dois lui envier c'est d'avoir créé pour Clémentine un idéal auquel nul que lui ne pourrait atteindre.

La prière était terminée. Raphaël passa son bras autour de la taille de sa femme pour la relever; et, la tenant ainsi, ils se promenèrent dans le salon bleu, pendant deux ou trois minutes. Le cœur de Frédéric battit avec violence, quand il vit Raphaël, toujours dans la même attitude, arriver h la porte de la chambre de sa femme et déposer, en ouvrant cette porte, un long baiser sur son front.

Frédéric alors poussa un rugissement de rage ; il descendit du tertre avec rapidité, il semblait qu'une force invisible Tentralnait.

— Je suis fou, se disait-il, absolument fou. Sur quels nuages me suis-je donc perché tout k l'heure pour voir passer devant mes yeux tant d'horizons fantastiques? Après tout, leur poésie d'amour est-elle si céleste qu'ils ne descendent jamais au terre-à-terre de la prose? Je ne comprends rien à mon émotion, sinon que je deviens stupide. Mais, sur mon honneur, il est heureux pour Raphaël que je sois obligé de partir demain, car je me sens un terrible désir de savoir si mon pieux cou»n, avec son amour doublé de mysticisme, serait plus difficile à

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supplanter que tout autre mari. C'est singulier comme les points de vue sous lesquels nous envisageons les choses peuvent, au moindre choc, changer d*aspect!

Frédéric se promena quelque temps, pour calmer son agitation ; et» la nuit, il rêva qu'il faisait sa prière avec Clémentine, et que Raphaël, à son tour, blotti entre les deux lauriers, les observait,

Le lendemain il se trouva un peu honteux de sa folie de la veUle, et plus que jamais jaloux du bonheur de Raphaël.

LAVfiU

En arrivant à Paris, Frédéric écrivit à Prosper de Lanfeld, et lui laissa voir ce qu'il voyait lui-même dans son propre cœur. Il lui raconta tout ce qui s'était passé la veille de son départ de Brindas. Sa lettre se terminait ainsi :

« En me réveillant, après ce rêve bizarre, je me trouvai dans une disposition d'esprit plus calme et moins hostile au bonheur conjugal de KaphaëL Je descendis au salon ; j'y trouvai Clémentine et son mari qui devaient m'accompagner à Lyon. Madame de Lentilly nous attendait à déjeuner. Ils me firent réitérer la promesse, que je leur avais déjà faite, de venir, l'hiver, chasser à Brindas. Je pensais que d'ici là il s'écoulerait plusieurs mois. J'avais le temps nécessaire pour me guérir de ma fatale passion. J'étais décidé à employer pour cela la méthode homœopatbique similia similibus curantur^ mais avec

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cette diffiftetice que j'emploierais tes plû^ hautes doses possibles.

< Je «'avals pins qae denx henfes à passer à Britidas, et il m'était difficile de ne pas éprouver un vif sentiment fadmîratidfi pour moi-même , en me rappelant les joiek et les souffrances des six mors qui venaient de s'écoulei^, dé pouvoir me dire qu'Alexandre, Scipion l' Africain, Bayard et tous les chastes héros de Tantiquité et du monde moderne, n'étaient, pour la vertu, que de petites gtens auprès de mai. D'abord, ils n'aimaient pats ces femmes que les circonstances leur offraient ea? abrupto. Taurais voulu tes voir, ces pudibonds personn^ïges, rester six mois en face d une Clémentine, en être tous les Jours plus épris, et la quitter sans lui laisser soupçonner que :

Potfr Bd obeveflf Infant don Lniz, je donaenû» VKtiftign^. • »

c Tu sais le reste»

< Je me trouvais donc parfait, ov peu s'eu fiMit. Mais, hélas ! les chutes des simples mortels, coauue celles des .^grands empires, tiennent souvent à de légères causes.

Pendant qiie, tout en causaut avec ma cousine et avec son mari, je m'abandonnais à une satisfaction d'orgueil si légitime, on vint avertir Raphaël que son homme d'affaires désirait lui parler. Nous avions encore une heure, avant le moment fixé pour le départ. Il sortit, et je restai seul avec Clémentine.

c Elfe était triste, très-triste. Je ne sais quelle révolution se fit dans mon esprit. Tout en échangeant avec ^Ic des paroles insignifiantes, je regardais la pendule. Dans une heure, dans une demi-heure, dans un quart d!iienr6) H faudrait partir. La voiture arrivait detant

le perron, et j'entendais la yoix de Raphaël qd congédiait son homme d'affaires; je n'avais plus que cinq minutes, cinq minutes à être seul avec elle ! Ma tète se perdit. Je dis à Clémentine que je l'aimais, que je l'avais toujours aimée» et toutes les folies que l'amour le plus passionné peut inspirer. Éperdue, elle m'écoutait sans m'interrompre. Elle cherchait à retirer ses mains, que j'avais saisies pour les couvrir de baisers. Elle se leva comme pour me fuir, mais je Tenlacai dans mes bras, et mes lèvres touchèrent les siennes. Elle s'arracha de mon étreinte, et retomba sur son fauteuil. Ses yeux se fixèrent sur moi. Ils avaient une expression étrange, indéfinissable. Ce n'était pas de la colère, c'était de la frayeur mêlée de surprise.

c Elle tremblait, son visage un instant empourpré de« venait d*une pâleur livide. Je crus qu'elle allait s'évanouir, et je tombai à ses genoux.

c Je lui demandai pardon ; je lui protestai que mon respect pour elle serait désormais égal à mon amour. Je fus éloquent sans doute : car je parlais avec conviction : j'étais réellement au désespoir de ma folie.

c Clémentine, silencieuse, continuait à me regarder avec une profonde stupeur.

c — Au nom du ciel! Clémentine, lui dis-je, un mot, un seul mot ! dites que vous me pardonnez et que vous oublierez !

c — Je vous pardonne et je veux oublier.

c Les pas de Raphaël se firent entendre. H venait dans le salon.

€ — Votre mari va entrer, Clémentine, calmez-vous! que penserait-il s'il vous voyait ainsi troublée?

c — Ne craignez rien, mon cousin. Raphaël ne soop-

l'aveu 369

çonnera pas que vous avez été déloyal envers lui. Il n*a jamais compris une lâcheté.

€ — Clémentine, vous m'aviez promis mon pardon!

« — Je pardonne, mais je ne saurais oublier encore.

« Et, se levant avec la dignité d'une reine, elle me jeta un regard d'un suprême dédain; et s'avançantvers son mari, qui entrait dans le salon, elle lui dit le plus naturellement du monde :

€ — Je vous prie, mon cher Rapliacl, de m'excuser auprès de votre mère; je me sens fatiguée et j*ai besoin de repos.

«c — N'éprouves-tu que de la fatigue, ma bien chère? Tu es pâle, tes mains sont glacées ! Veux-tu que j'amène ici avec moi le docteur Bérard ?

« — Non, non, dit Clémentine en essayant do sourire, je n'ai nul besoin du bon docteur, je ne souffre que d'une légère courbature.

€ — Si je ne craignais pas de blesser ma mère, je resterais avec toi : bien qu'il me fût pénible de ne i)as accompagner notre cher Frédéric jusqu'à Lyon. Je suis persuadé qu'il est pour quelque chose dans ton indisposition.

€ — Que dites-vous, Raphaël? m'écriai-je.

€ — Mais c'est très-simple, me dit-il sans avoir remarqué mon émotion. Une intimité de six mois tient une place dans la vie; elle crée une habitude de rapports affectueux qu'on n'abandonne pas sans regrets. Vous êtes un frère pour nous, mon cher Frédéric; ne l'oubliez jamais, je vous en prie!

« — Non, lui dis-je en lui serrant la main avec force, et en regardant Clémentine, jamais je ue l'oublierai.

€ Tout autre mari que Raphaël, placé dans les mêmes circonstances, m'eût paru, je crois, un peu ridicule par

l'excès de sa cofîance ; mais, en face de cette nature si noble, si loyale, je ne pouvais que me sentir humilié et embarrassé.

a Clémentine s'en aperçut, et l'adorable créature vînt à mon secours en disant :

« — Frédéric est notre frère, soit; mais il nous manque une sœur, et c'est à lui de nous en amener une à Brindas le plus tôt possible.

« — Vous me condamnez donc au mariage, madame ? Ne pdîirrai-je revenir ici, sans avoir au préalable passé par la mairie et par TÉglise?

« — Oh! mon cher ami, dit Raphaël, marié ou non marié, vous serez toujours ici le bien venu, n'est-ce pas, Clémentine?

« — Sans doute, mon ami.

« Je n'avais jamais tant admiré l'empire que les femmes peuvent avoir sur elles-mêmes. J'avais,'il n'y avait pas dix minut(îs, vu madame de Nervieux effrayée, indignée de mon audace, — peut-être* plus effrayée qu'indignée, — en proie h une surexcitation nerveuse que je redoutais de voir se changer en convulsions; et, tout à coup, satisfaite de m'avoir adressé quelques duretés, elle se trouve en face de son mari, et elle est calme. J'élias le seul coupable, c'est vrai; mais n y a-t-il pas des fautes dont on peut être complice malgré soi? Ce baiser qui m'a enivré, l'aurait-elle reçu sans la plus légère émotion? Chilosà?

« Elle soutint son rôle jusqu'à la fin. Au moment où je montai en voiture avec son mari, elle me tendit une main que j'effleurai seulement de mes lèvres, et sans oser réclamer une faveur plus grande au nom de mon titre de parent... »

LES Df^SENCHANTEMBNTS

Depuis un an, Clémentine et Raphaël réalisaient un des plus beaux rêves que puissent faire des natures nobles et élevées, Tannour dans le mariage. Aujourd'hui ce rêve se fait peu. Ce ne sont plus seulement les pères de famille qui ne voient dans le mariage qu'une affaire, une association de capitaux et qui disent ensuite : — Si l'amour, si la sympathie peuvent se glisser entre deux portefeuilles bourrés de billets de banque, nous n'y voyons pas d'inconvénient, ce sera un luxe de plus. — A présent les enfants ne calculent pas moins bien que les auteurs de leurs jours : il n'est pas rare d'entendre une jeune fille dire carrément : — Je veux un mari très-riche. — Jamais on n'a tant lu de romans que de nos jours, et jamais on n'a été moins romanesque.

Sauf Paul et Virginie lu par Clémentine, ni elle ni Raphaël n'avaient jamais ouvert un roman, mais ils en mettaient un en action. Ils avaient reconstitué pour eux

le Paradis terrestre. Fuir le monde, vivre l*un pour l'autre de la vie du cœur et de rintelligence, voilà ce qu'ils avaient voulu. Excepté le curé de Brindas et quelques révérends Pères, attirés dans l'orbite de madame de Lentilly pendant ses courts séjours à la campagnC) nul homme que Frédéric, nulle femme du monde, même du monde dévot, n'avaient encore pénétré dans leur Éden.

Raphaël arait hérité de son père d'une véritable passion pour l'étude, et surtout pour celle des questions religieuses. Il n'en est guère, en effet, de plus attrayante. A cette étude se rattachent toutes les autres: philosophie, histoire, littérature, science, beaux-arls^ont avec elle de nombreux points de contact; et le champ des investigations devient immense.

Depuis sa première jeunesse, il avait pris l'habitude d'étudier avec Clémentine, et il continuait h l'associer à ses travaux. L'intelligence de sa femme lui semblait vivifier et compléter la sienne.

— Seul, lui disait-il quelquefois, je ne suis qu'un chercheur du vrai ; avec toi, je deviens un penseur. Tu te dis mon élève; tu es plus que cela, tu es mon génie inspirateur, la meilleure partie de moi-même, et si je ne t'avais pas, je ne serais plus rien. Ton esprit est la vie de mon esprit, comme ton cœur est la vie de mon cœur. Jamais deux existences n'ont été si complètement fusionnées que la tienne et la mienne. Oh ! ma chère Clémentine, je crains toujours de ne pas être assez reconnaissant envers Dien qui m'a donné tant de bonheur I

Il est une remarque que tous les observateurs ont pu fiiire. Le ciel est pur, l'air est calme, pas un point noir à l'horizon; et, tout h coup, les organisations exceptionnellement nerveuses éprouvent un malaise étrange; elles se

LES DESENCHANTEMENTS 373

sentent fatiguées, même dans le repos, el sous le poids d'une vague inquiétude. Mais les nuages s'amoncellent; l'éclair déchire la nue. C'est Torage qu'on avait pressenti, même avant qu'il fût formé, c'est l'orage; et l'on peut être foudroyé !

Mais il y a d'autres horizons appartenant au domaine de la psychologie. Là peuvent aussi surgir des points noirs, et bien avant leur apparition Tàmc les pressent, et elle se trouble.

Le ciel des deux solitaires de Brindas n'avait pas cessé (in instant d'être serein. Le regard de Clémentine avait pour Raphaël le même enivrement qu'autrefois; il était toujours aussi tendre ; elle avait toujours pour lui ces mots si doux, ces prévenances délicates qui sont le charme de la vie à deux; et cependant Rafphaël, véritable sensitive, pressentait qu'il y avait quelque chose de changé autour de lui.

Quand il était seul, dans cet appartement dont Frédéric avait remarqué la simplicité austère, il sortait, d'un petit coffre en bois de chêne fermant à clef, un manuscrit, et il écrivait.

Ce manuscrit, Clémentine no l'avait jamais vu. C'était le seul secret qui fût entre Raphaël et sa femme. Il mettait là ses pensées les plus intimes, celles que l'on craint quelquefois de s'avouer à soi-même.

On n'étudie pas sérieusement les questions religieuses sans être assailli par des doutes terribles; et, jusqu'à ce qu'on en ait trouvé la solution, jusqu'à ce que la lumière se soit faite, on souffre de cruelles angoisses. Raphaël, en raison de sa sensibilité, de son exquise délicatesse de conscience, de son amour ardent du vrai, était plus accessible qu'un autre à ces angoisses. 11 (;st souvent diflicile de mettre le vrai à la place du faux, de rejeter et

d*élaguer dans une juste mesure, de garder la foi sans nier les droits de la raison. De là des luttes, des inquiétudes, d*horribles souffrances.

Raphaël voulait partager avec Clémentine les joies du cœur et celles de Tintelligence ; mais il voulait souffrir seul. Quand leur esprit commençait à se trouver en face de terribles, problèmes, il en détournait Tattention de sa femme, et n*en cherchait la solution que dans le silence et la solitude. C'est alors qu il prenait son manuscrit et qu'il y consignait ce qu'il appelait son enquête sur les griefs réciproques de la raison et de la religion, telle qu'elle est comprise dans notre siècle.

Pour les esprits sérieux, la lecture de ces manuscrits aurait sans doute un grand charme. Peut-être les publierons-nous un jour, car nous les. avons entre les mains.

Quelquefois, il y écrivait des réflexions étrangères à ses préoccupations habituelles. Elles étaient jetées çà et là. C'était une impression reçue, une pensée fugitive dont il avait rougi. Rares d'abord, elles en vinrent à occuper, tous les jours, plus de place. Les questions religieuses et philosophiques semblaient avoir pour Raphaël moins d'iiUérêt; il se sentait envahi par une souffrance morale dont il ne pouvait préciser la cause.

Nous allons donner de ces manuscrits ce qui tient aux sentiments intimes de cette âme exceptionnellement belle.

Les premières ont été consignées dans le manuscrit, quelques semaines après le départ de Frédéric.

28 Mai <86S. — « Peu d'hommes peuvent dire à Dieu : Seigneur, j'ai beaucoup désiré, je vous ai beaucoup demandé; et vous m'avez donné tout ce que j'ai désiré, tout ce que je vous ai demandé. Vous avez rempli,

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jusqu'aux bords, la coupe des félicités que j'avais rêvées. Je me suis engagé, imprudemment peut-élre, dans une voie difficile, toute semée de fleurs, mais remplie d*écueils. J*ai été soutenu par votre force, et je ne crains plus d'avoir a me repentir de ce que j'ai fait.

« Voilà ce qui» je disais à Dieu ce malin; et je crois que je n'avais jamais eu le sentiment de mon bonheur aussi vif et aussi complet qu'aujourd'hui.

a Mais ce soir, j'ai ouvert ma bible au hasard, et je suis tombé sur le livre de Job. J'ai parcouru quelques pages de ce sublime poëme, ^et j'ai senti mon cœur se serrer.

c Etait-ce un avertissement?

« Hélas! il n'est que trop vrai que Y komtne vit peu de temps sur la terre et que ce peu de temps est rempli de beaucoup de misères. Ce matin, je chantais à Dieu un hymne de reconnaissance; peut*étre me faudra* t-il dire avec Job : Si bona suscepimus de manu Dei, malaquarenonsuscipiamus?

26 Juin. — « Clémentine me cause de l'inquiétude. Elle m'assure que sa santé est parfaite ; je voudrais le croire; mais je remarque en elle des symptômes qui accusent une vague souffrance. Son caractère est changé; il est devenu inégal. Elle a des moments d'excessive gaieté, auxquels succède une sombre iï>élancolie. J'avais déjà remarqué ces inégalités, quelque temps avant le départ de Frédéric; mais elles étaient bien moins fréquentes qu'à présent.

« Ce qui n'est pas changé dans ma chère Clémentine, c'est son amour pour moi ; jamais elle n'a été plus aimante

15 Juin. — c Ce matin» à déjeuner, Clémentine était

excessivement gaie; tout semblait (amuser; elle avait lies rires éclatants do jeune fille. Cette gaieté m'attristait, elle n'était pas naturelle. Elle avait pris Rosalie pour objet de ses plaisanteries, et elle lui faisait subir de véritables taquineries d*enfant gâté.

« 11 y a longtemps que nous sommes convenus, ma femme et moi, que mademoiselle Hangon a joué souvent la comédie, et qu'elle a usé et abusé de la crédulité de ma mère et de la nôtre. Je me souviens que nous reçûmes fort mal Tabbé Louis quand il voulut nous désabuser au sujet des fameux stigmates. Nous ne voulûmes pas l'écouter. Ces visions, 'ces révélations merveilleuses étaient pour nous une distraction, un espèce de spectacle. Et nous aurions été alors bien contrariés d'être désabusés. A présent, ma mère et notre jeune curé sont les seuls à croire aux visions de Rosalie ; mais si nous estimons peu son caractère, nous ne devons pas oublier son dévouement pour nous. Elle a été admirable en Suisse, pendant la maladie de Clémentine. C'est elle quia trouvé le moyen, — ma mère n'a jamais su cela, — de m'envoyer le billet que ma pauvre amie m'écrivit, presque mourante. Si j'ai pu arriver assez à temps pour sauver ce que j'ai de plus cher au monde, c'est h Rosalie que je le dois. Aussi, j'ai reproché à Clémentine la persistance de. ses plaisanteries et de ses allusions à une inclination qu'elle suppose .à mademoiselle Mangon. Celle-ci en a paru très-blessée. Lorsque ma femme lui a dit : Il y a aujourd'hui deux mois que mon cousin est parti, chère Rosalie, soyez sincère avec nous, ne voyez-vous pas quelquefois Jacques dans votre soleil? Rosalie n'a rien répondu; elle s'est levée; elle a jeté sur son ancienne élève un regard sombre et sévère; et elle est sortie.

c J'ai beau chercher ce qu'il y a pu avoir de pénible

pour Clémentine dans mes observations, je ne le trouve pas; mais, sauf le regard, elle a fait absolument comme Rosalie, elle est sortie brusquement du salon. Je suis allé dans sa chambre, et je Ty ai trouvée pleurant avec une amertume dont rien ne peut donner l'idée. Depuis que je la connais, je ne l'avais jamais vue, pour une cause aussi futile, dans un semblable état. Je me suis assis à côté d'elle, je lui ai demandé pardon ; on est toujours coupable quand on afflige Télre aimé. Ses pleurs ont redoublé. Elle a appuyé sa tête sur ma poitrine.

tf — Laisse-moi là ainsi, mon Raphaël, m'a-t-elle diU ue me demande pas pardon, ne me gronde pas, ne m'interroge pas. Je suis bien là, près de toi ; mais laisse-moi pleurer.

« — Pauvre chérie, tes larmes sont un véritable enfantillage ', il est impossible que tu aies un chagrin que je ne connaisse pas?

K — Non, Raphaël, non, je n'ai pas de chagrin, je suis heureuse, bien heureuse.

< — Et {u n'es pas malade?

« — Je ne suis pas malade, je n'ai pas de chagrin. C'est un enfantillage, tu as dit le mot; dans ce moment, j'ai les nerfs surexcités; près de toi, je me calmerai. Encore une fois, mon Raphaël, sois bon pour ta Clémentine et laisse-la pleurer.

« — Pleure donc, ma pauvre enfant, lui ai-je dit. Et, penchant ma tête sur la sienne, j'ai eu bien de la peine à ne pas pleurer aussi

4®' Juillet. — « Clémentine est atteinte d'une véritable maladie nerveuse; et je ne sais pourquoi elle semble n'avoir d'autre pensée que celle de me dissimuler ses

souffrances. Si je remarque sa trislesse, si je in*en afflige, elle s'irrile. Elle ne comprend pas, dil-elle, le besoin que j'éprouve de nie forger des inquiétudes; cela seul suffirait pour la rendre malade. Si alors j'affecte de paraître rassuré, de ne pas voir son accablement, des paroles empreintes d'amertume me disent qu'elle est blessée de ma prétendue indifférence. En vérité, je suis |u*esque tenté de croire qu'elle éprouve le besoin de me trouver des torts envers elle

10 Juillet. — c Je suis allé à Lyon ; j'ai parlé au docleur Bérard.

« — J'aurais besoin de voir madame de Nervieux, m'a-t-il dit. D'après les observations que vous avez faites sur son état, il ne me parait pas qu*il y ait autre chose qu'une affection nerveuse. Tâchez de déterminer votre femme à me consulter. D'ici là, je ne puis prescrire autre chose que des distractions. Vous menez une vie trop retirée; madame de Nervieux a besoin de mouvement...

« Des distractions!... La vie que j'ai faite à Clémentine ne serait*elle donc plus celle qu'elle me semblait devoir toujours préférer a toute autre? Ne comprendraitelle plus les joies de la solitude à deux?

< Le docteur ne connaît pas Clémentine, quand il suppose que, pour la guérir, il faut du mouvement, des distractions; ce sont les femmes oisives et futiles qu'on traite par ces petits moyens-là. Clémentine ne leur ressemble en rien. Elle est constamment occupée. Je remarque même que, depuis deux mois, elle est possédée d'une véritable fièvre de travail intellectuel. Pendant mon voyage, j'ai appris l'anglais et l'allemand. Elle a voulu apprendre ces deux langues. Elle s'est remise à

Tétude du latin; elle fait des extraits de nos lectures. Je voudrais qu'elle donnât moins de temps à ces études ; je crains pour elle la fatigue ; mais je crains encore plus de la contrarier. Hier, je lui ai conseillé de laisser Tallemand. Frédéric, lui ai-je dit, le sait bien mieux que moi; et, puisqu'il doit revenir cet hiver, il te donuera des leçons.

« — Je ne veux pas d'autre professeur que toi, m'at-elle répondu. Tu as quelquefois de bien singulières idées

45 Juillet. — « Ma mère est arrivée hier à Brindas. 11 y a près de trois mois qu'elle n'y était venue. Elle a été frappée du changement de Clémentine et de sa pileur. Elle l'a questionnée affectueusement sur sa santé, sans obtenir d'autre réponse que celle-ci :

a — Je ;ie souffre pas, je ne me suis jamais si bien portée. Ne croyez pas un mot de tout ce que vous dira Raphaël. 11 a dans ce moment une véritable monomanie, celle de me croire malade.

« — Oh ! ma chère enfant, a repris ma mère, ne pensez pas que je sois inquiète de vous trouver un peu changée; l'altération de vos traits est pour moi d'un bon augure; et, si, je ne me trompe pas, vous êtes tout à fait ma fille;

« Clémentine a prodigieusement rougi. Elle est restée uu instant interdite. Ma mère semblait s'amuser d'un embarras qu'elle prenait pour la confirmation de ses espérances. Elle nous Ta donné à entendre.

t — Vous vous trompez, madame, a répondu Clémentine, avec une sécheresse que je ne lui avais vue encore ni avec moi ni avec personne; je n'ai pas le bonheur de pouvoir me dire tout à fait votre fille. Il est fâcheux que

VOUS mettiez à votre bienveillance pour moi des conditions tout a fait indé[)endantes de ma volonté.

« Et elle est sortie du salon.

« Ma mère s est montrée très-irrilée et contre Clémentine et contre moi. Heureusement, le curé de Brindas est arrivé fort h propos pour interrompre une scène pénible. Ma mère et lui avaient de graves intérêts à traiter ensemble. Il ne s*agissait de rien moins que de sauver le monde et la papauté temporelle. Je les ai laissés discuter ensemble sur les nouveaux moyens proposés pour arriver à ce but, et je suis allé chercher Clémentine.

« Je n'ai trouvé Clémentine ni dans sa chambre, ni dans le cabinet d'études. Je suis allé dans le parc et j'ai aperçu bientôt les plis de sa robe blanche. Je me suis avancé doucement, elle était assise et elle pleurait! Et elle répétait avec l'accent le plus douloufeux :

« —Jamais! jamais!

« La lumière s'est faite. J'ai compris!

« Clémentine, mon adorée Clémentine, nul ne saura jamais ce que j'ai souffert en voyant couler tes larmes, et en me disant que c'était une véritable douleur qui les faisait couler. Pardonne-moi de n'avoir pas cherché à le consoler! mais j'ai eu peur... Oui, j'ai eu peur de ce que nous aurions pu nous dire en ce moment.

« Ma mère est partie ce matin. Pendant les huit jours qu'elle est restée à Brindas, elle est restée très-froide pour Clémentine; mais celle-ci est délicieuse pour moi. A mon tour, j'étais triste et préoccupé; ces larmes, que j'avais vu couler, étaient sur mon cœur comme un poids qui l'étouffait; mais Clémentine s'est montrée si aimante que j'ai bien vu que son cœur était toujours le même. Elle est convenue qu'elle avait depuis longtemps les nerfs très-inités; elle a consenti à consulter le docteur

Bérard. Elle m*a répété, vingl fois, qu'elle était la plus heureuse des femmes. Jamais nous n'avions eu ensemble de plus douces causeries; jamais nos cœurs ne s'étaient mieux épanchés Tun dans Tautre. »

vu

Clémentine, comme elle Tavait promis, alla k Lyon pour consulter le docteur Bérard. Celui-ci, après avoir interrogé la jeune femme, après l'avoir auscultée avec le plus grand soin, déclara qu'elle avait la plus riche organisation qu'il fût possible de rencontrer, mais que, par suite des chagrins qu'elle avait eus avant son mariage, la sensibilité nerveuse avait pris un développement excessif. Il prescrivit le changement d'air.

— Allez h Paris, lui dit-il, dans les Pyrénées, aux bains de mer. Tout sera bon, puis qu'il n'y a pas d'affection particulière à guérir.

Après avoir donné cette consultation, le docteur Bérar se disait à lui-même : Je crois avoir prescrit le meilleur traitement possible; mais les femmes sont quelquefois peu sincères avec les médecins du corps et même avec ceux de l'âme; je pourrais bien m'être trompé. Je connais celle-ci depuis son enfance, et je n'en suis pas

beaucoup plus avancé. Quand une surexcitatiou nerveuse n'a pas son principe dans une cause physique, il faut on chercher une morale. Pour madame de Nervieux, quelle est-elle? Je n*en sais rien. J'en ai imaginé une rélrospec live, parce qu'il fallait dire quelque chose; mais cela n'a pas le sens commun. Elle est heureuse, cette femme-là. Elle a un mari charmant, dont elle est adorée et pour lequel elle a failli mourir d'amour, il n'y a pas un an. A la vérité, elle n'a pas encore l'espoir de devenir mère; mais, à son âge et à celui de son mari, il n'y a pas lieu de désespérer encore ; et son état nerveux ne peut dépendre de cette cause. Où donc est-elle, celte cause? Au château de Brindas, la vie n'a jamais ressemblé à celle du vulgaire des mortels. Il n'y avait là de raisonnable que le comte de Lenlilly ; mais pour ne pas compromettre sa tranquillité, il se gardait bien de mettre sa raison en travers de la folie des autres. Il doit 'être resté à M. et à madame de Nervieux quelque chose des excentricités mystiques de leur jeunesse. Ils n'auraient pas dû se marier ensemble. M. de Nervieux a paru trcs-surpris quand je lui ai dit que sa femme avait besoin de distractions et qu'il n'y avait pas d'autre médication que celle-là. Il ne sait pas que les femmes peuvent s'ennuyer de leur bonheur, quand il est trop uniforme, et que l'ennui peut tuer l'amour.

Monsieur et madame de Nervieux décidèrent qu'ils iraient à Biarritz prendre les bains de mer. Ce qui les détermina, fut la certitude d'y rencontrer leur cousine, cette charmante Claire de Lozane que madame de Lenlilly avait tant désirée pour sa belle-fille, et qui s'était mariée avec M. de Lafère, auditeur au conseil d'Etat.

M. de Lozane avait été très-surpris du mariage de Raphaël. Il est croyable qu'il regretta pour sa fille ce

38i LES MYSTIQUES

jeune homme si intelligent qu'il avait contribué à ramener, au point de vue religieux, dans la voie rationnelle où s'établissent les convictions profondes et inébranlables. M. de Lozane regardait Raphaël comme son disciple; il s'applaudissait de Tavoir arraché à la secte théocratique.

La seule chose que M. de Lozane n'eût pas combattue, c'était le pencbaiit de Raphaël au mysticisme ,• soit que le conseiller lui-même eût quelques tendances de celte nature, soit qu'il pensât que Tâge, Texpérience modifieraient ce qu'il pouvait y avoir d'exagéré dans la religion de son jeune ami; et, quand celui-ci lui confia sa détermination de ne jamais se marier, il crut devoir respecter le sentiment religieux qui l'avait inspirée.

Apres le m&riage de Raphaël, madame de Lozane et sa tille écrivirent à Clémentine des lettres très-affectueuses. Plus lard, madame de Lafère lui fit part de la naissance de son fils, et, sans qu'elles se fussent jamais vues, il s'était établi une espèce d'intimité entre les deux jeunes femmes. Clémentine avait été très-reconnaissante des prévenances des parents de son mari pour elle. C'était un contre-poids aux dédains de sa belle-mère.

Monsieur et madame de Lafère étaient à Biarritz, lorsque Clémentine et Raphaël y arrivèrent. Les deux jeunes femmes s'examinèrent mutuellement avec beaucoup de curiosité.

— Voilà celle que Raphaël aurait pu aimer, se disait Clémentine.

— Voilà celle qu'il a préférée à toutes les autres femmes, se disait Claire.

Madame de Lafère était très-heureuse; elle ne pouvait ))as avoir un regret. Clémentine ne songeait plus à étie jalouse. Toutes les deux étaient des femmes trop

supérieures pour nç pas se rendre justice mutuellement. Au bout de huit jours, elles étaient inséparables.

Lorsque Frédéric était parti pour Paris» Raphaël et madame de Lentilly lui avaient donné des lettres de recommandation pour la famille de Lozane. Il avait été parfaitement accueilli.

— Vos lettres et celles de votre mari suffisaient sans doute pour nous prévenir eu votre faveur, disait quelquefois madame de Lafère à Clémentine; mais votre cousin vous a si bien dépeinte telle que vous êtes, qu'en vous voyant, il m'a semblé que je retrouvais une ancienne connaissance.

Monsieur et madame de Lafère parlaient de Frédéric avec une grande bienveillance.

— Mon père, disait la jeune femme, le trouve un peu superficiel, un peu léger; mais il est si gai, si spirituel et de si bonne compagnie, que nous vous sommes reconnaissants de nous l'avoir fait connaître.

— £t. oia femme, ajouta l'auditeur, s'intéresse tellement à M. de Lentilly qu'elle veut le marier.

— Vraiment! dit Clémentine. Et mon cousin paratt-il décidé à contracter un engagement aussi sérieux?

— Je le crois, répondit Claire. La jeune personne que je lui destine est mon amie; elle est charmante, elle a une fortune considérable. H. de Lentilly ne saurait faire un meilleur choix. Et, d'après une conversation que j'ai eue avec lui la veille de mon départ, je suis bien persuadée que s'il n'est pas encore tout k fait amoureux d'Emma Larry, il est bien près de le devenir. Il la trouve ravissante.

— Et mademoiselle Emma est-elle aussi bien disposée en faveur de Frédéric?

386 LES BITSTIQOEB

— Il m* est plos difficile de voos répondre ll-dessns. Emma est pe« cominunicstbe.

Cette conversation rendit Clémentine rêveuse tonte la jottrnée.

— Frédéric l'avait déjà oubliée ! 11 n'y avait pas trois mois qu*il lui faisait une déclaration d'amour des pins passionnées, d'un amour, disait-il, qui n'avait jamns eu d'égal, d'un amonr qui ferait le malheur éternel de sa vie. Cette éternité avait été de quelques semaines : il aimait une autre femme !

Clémentine était-elle blessée dans son cœur ou èms %on orgueil? Elle ne le savait pas elle-même- Elle se repentait de sa tendre compassion pour cet aoMMir qu'efle avait inspiré sans le vo«loir, et qu'elle pensait devoir rendre Frédéric si malheureux.

Madame de Lafère, connne presque foutes les jeunes fem>mes, aimait la toilette, le mouvement, les fêtes, tout cela dans une mesure raisonnable. Le monde l'avait charmée, il ne l'avait pas enivrée; mais il y avait entre ses habitudes et celles de Clémentine une trèsgrande distance. Clémentine avait été élevée dans l'horreur du monde et de ses plaisirs; €t bien qu'elle n'eût pas conservé toutes les idées exagérées qu'elle avait reçues de Rosalie et de ses directeurs , ses goûts, ceux de sou mari surtout, l'avaient tenue jusque là dansTéloignement complet de ce que Ton appelle le monde. A l'époque de son mariage, eue n'avait même pas fait les visites d'usage. Sa belle-mère se montra peu empressée de la présenter dans lasoctété aristocratique de Lyon. Et Raphaël ne voyait de bonheur possible, pour Clémentine et pour lui, que dans Tisolement le plus complet. Dieu, la science et l'amour devaient être les trois tern>es de leur existence. En dehors de cela, rien n'existait pour eux; et H

avait fallu les symptômes inquiétants quMl avait remarqués dans la santé de sa femme et l'ordonnance d*un médecin, dans lequel il avait la plus grande confiance, pour décider Raphaël à modifier complètement son existence. Il s'y résigna ; mais le jour où il quitta Brindas avec sa Clémentine pour se rendre à Biarritz^ il eut le pressentiment que le bonheur en sortait avec eux et qu'il n'y rentrerait pas.

Clémentine, mariée dans des circonstances extraordinaires, n'ayant alors auprès d'elle qu'une vieille tante méthodiste et une institutrice extatique, toutes les deux professant une égale horreur, malgré la différence de religion, pour le luxe, les parures et tout ce qu'elles appelaient les pompes de Satan, Clémentine n'avait pas eu les préoccupations des jeunes filles de son âge. Il n'y avait pas eu pour elle de corbeille de mariage renfermant les précieux écrins, les splendides cachemires, les riôhes étoffes et toutes les élégantes superfluités qui sont offertes par Tusage bien plus encore, hélas ! que par l'amour, aux fiancées, la veille de leur mariage.

En arrivant h Brindas, le premier soin de Raphaël fut de faire décorer somptueusement l'appartement de sa femme. Il voulait que tout fût beau autour d'elle; mais quand à l'embellir elle-même par de luxueuses et élégantes parures, la pensée ne lui en vint même pas. Clémentine embellissait tout ce qu'elle touchait. Rien ne pouvait Tembellir. Les habitudes de simplicité de la jeune fille furent celles de la jeune femme. Elle était presque toujours vêtue de blanc. Raphaël aimait à la voir ainsi.

— Tu me rappelles, lui disait-il, le rêve que je faisais souvent dans mon enfance d'un bel ange qui venait entr'ouvrir mes rideaux etse pencher, en souriant, vers moi?

Il y avait dans Clémentine une grâce et une distinction auxquelles des bijoux et de riches étoffes ne pouvaient rien ajouter. Aussi madame de Lafère trouva d* abord la simplicité de sa cousine charmante. Puis elle s'en étonna, puis elle la critiqua.

— On vous prend, la première fois qu'on vous voit, pour une reine, ma chère Clémentine; mais on finit par se demander pourquoi cette reine se met toujours comme une pensionnaire qui sort du couvent*

Les deux cousines étaient de la même taille. Claire essaya ses toilettes à Clémentine; et celle-ci s'aperçut qu'aussi bien que le commun des mortelles elle était très-capable de s'occuper de modes et de colifichets pendant des heures entières.

Elle en fut assez surprise, et Raphaël le fut bien davantage. Mais lorsque madame de Lafère déclara gravement qu'une réforme dans la toilette de Clémentine était indispensable, il ne fit nulle objection. On alla passer trois jours à Bayonne, et la transformation fut complète. Clémentine apprit à porter, avec beaucoup de goût, ces toilettes presque tapageuses que les femmes du meilleur monde adoptent pendant la saison des bains. Raphaël se montrait très indulgent pour les bottes, les gilets, la canne de Clémentine, pour ses petits chapeaux perchés sur un énorme chignon fait tout entier de ses magnifiques cheveux, ce que pas une femme ne voulait croire. Il se contentait de la plaisanter sur ce qu'il appelait ses déguisements; mais au fond de l'âme il lui semblait que sa femme perdait pour lui quelque chose de son individualité.

Il y avait toutes les semaines, à Biarritz, d'excellents concerts. Raphaël y allait toujours avec sa femme et avec monsieur et madame de Lafère. Il y avait aussi des bals. La

première fois que madame de Lafëre proposa h Clémentine d*y aller, elle essuya un refus formel. Clémentine craignait de déplaire à son mari ; car au fond elle avait le plus vif désir d'aller à ce bal. Madame de Lafère pénétra facilement la cause du refus de Clémentine; elle se chargea d'aplanir les difficultés. Elle parla à Raphaël; celui-ci répondit qu'il laissait sa femme libre d'aller au bal, si cela lui convenait, mais que bien certainement il ne l'y accompagnerait pas. Clémentine n'en demanda pas davantage; et pendant deux jours elle ne s'occupa que de ses préparatifs de toilette. Pendant ce temps-là, Raphaël se promenait seul et rêveur sur le bord de la mer. Il était profondément blessé de voir à Clémentine une telle ardeur pour des plaisirs qu'il ne partageait pas avec elle. Etait-ce entre eux le commencement d'une séparation morale?

Au moment de partir pour le bal, Claire et Clémentine entrèrent dans le salon où Raphaël et M. de Lafère causaient ensemble. Clémentine avait jeté sur elle un chàle léger; Claire, d'un mouvement rapide, le lui enleva en disant à Raphaël :

— Voyez comme elle est belle ainsi!

La robe de bal de Clémentine, un peu moins décolletée que celle de Claire, l'était assez pour laisser voir des épaules et des bras beaux comme ceux des statues antiques. Elle était, devant sou mari, rougissante et presque confuse. Raphaël la considéra un instant, et puis, sans dire une parole, il sortit du salon.

Clémentine resta interdite, ses yeux se remplirent de larmes.

— Votre mari serait-il jaloux, mon bel ange ? lui dit madame de Lafère.

— Non, répondit Clémentine, Raphaël est ce qu'il y

a de plus noble , de plus parfait sur la terre ; jamais ud sentiment mauvais n'entrera dans son cœur. Seule je puis le comprendre.

Le soir, Raphaël n'écrivit sur le manuscrit confident de ses plus secrètes pensées que ces seuls mots :

« Qu'elle était belle ! belle d'une beauté que je ne lui connaissais pas encore. Mon Dieu, sauvez-moi ! j>

La saison des eaux se passa en fêtes et en plaisirs. Clémentine y mettait toute Tardeur de son caractère. Jusque là comprimée dans les habitudes d'une vie presque monacale , elle prenait son essor, et ce monde, qu'elle avait tant de fois maudit sans le connaître^ lui paraissait enivrant.

M. de Lafère et Raphaël recevaient souvent des lettres de Frédéric. Ces lettres étaient charmantes. Frédéric se doutait bien qu'elles seraient lues par Clémentine. Il répondait aux questions de M. de Lafère au ^jjet d'Emma avec beaucoup d'adresse. Il y avait de ces mots dans lesquels Clémentine seule pouvait trouver un double sens et reconnaître une lutte entre une passion sans espérance et un nouveau sentiment qui pouvait recevoir une sanction légitime.

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