CE QUE PENSAIENT DE GELA LES MOINES
— Fâcheux tant que vous voudrez; mais il le fallait! Le jésuite ne trouva rien à répondre à ce mot que son Provincial avait emprunté à Bilboquet.
Les jésuites reconnaissent la fatalité.
Dans une vaste salle du rez-de-chaussée d'une maison située h Lyon, rue Cramassas, se trouvaient réunies, un dimanche, trente et quelques femmes appartenant à la classe ouvrière.
Cette salle était) dans la semaine, un atelier de lingerie; et, les dimanches, elle servait aux réunions de l'association du Sacré-cœur de sainte Anne, qui avait pour but « de propager la dévotion au cœur de sainte Anne, comme au cœur le plus parfait après ceux de Jésus et de Marie. » De longues tables, servant aux ouvrières, avaient été enlevées et placées debout auprès de la muraille nue et blanchie à la cbaiix. Des bancs, des chaises de paille grossières, et, pour tout meuble de luxe, un fauteuil en paille destiné h la présidente, tel était Tameublementde la salle.
La présidente, qui vint s'asseoir sur ce siège austère, était une fille d'à peu près trente ans. Elle paraissait
toutefois beaucoup plus âgée. Sa maigreur était excessive. Son visage avait les reflets de la cire jaune ; et sous d'épais sourcils jaillissaient les éclairs de deux grands yeux noirs, profondément enfoncés sous l'os frontal qui les recouvrait. Il semblait que la vie se fut concentrée dans ces cavités sombres. Le reste du visage était inerte. Les lèvres minces et pâles ne souriaient jamais; et la parole faible qui s'en échappait avait des intonations sourdes qui semblaient ne pas appartenir à un être vivant. Les fantômes que voient en imagination les esprits faibles et quMls croient entendre, doivent avoir cette voix. L'habitude du corps avait une raideur automatique, et les mains jaunies, sur lesquelles se détachaient, en nœuds saillants, les articulations des phalanges, semblaient plutôt appartenir à un squelette qu'à une créature humaine.
Cette femme, au visage spectral, pouvait, sous l'impression d'une émotion vive, sortir tout à coup de son immobilité de cadavre. Alors la fièvre concentrée dans son regard se répandait dans tout son être, avec la rapidité du fluide électrique. Ses joues se coloraient; un rictus étrange entr'ouvait ses lèvres; la voix éclatait claire et stridente ; le corps se redressait, et Ton voyait la poitrine se soulever brusquement. Alors le visage de cette femme, dont le premier aspect était repoussant, semblait avoir une beauté qui lui était propre. Une transfiguration s'opérait. Il y avait une fascination dans son regard, dans sa parole ardente et passionnée; fascination à laquelle échappaient les esprits froids et réfléchis, mais que subissaient les femmes, les ignorants et les fanatiques dont se composait son entourage. La pythonisse de Delphes frémissante sur son trépied, se tordant, écumante, sous l'inspiration du dieu qui la visitait.
Ai LES MYSTIQOES
et rendant ses oracles, n'obtenait qu*un sourire de pitié des sages de la Grèce, qui savaient comment se produis saient ses convulsions, et que le dédain des prêtres qui vivaient des offrandes faites au dieu ; mais la foule hé^ bétée, les apprentis sacrificateurs, trembbient devant ces manifestations pour eux inexpliquées, il en était de même de Véronique Larue. Seulement la pythonisse de Delphes rendait ses oracles publiquement. Son nom retentissait dans toute la Grèce et dans le monde asiatique du versant méditerranéen. La gloire de Véronique était concentrée dans un obscur faubourg de Lyon. On racontait d'elle des choses merveilleuses, mais à voix basse afin, disait- on, de ne pas provoquer les railleries des impies.
Il n*y a pas de ville, dans le monde catholique, qui n'ait ou sa visionnaire, ou sa stigmatisée, ou sa propbétesse. Tout cela remplace, peu à peu, dans notre civilisation, les devins et les sorcières auxquels on courait jadis. Tout cela s'agite dans Tombre, se laisse conduire en aveugles par des mains mystérieuses, et se prête à ces intrigues pieuses où, sous le prétexte du bien des âmes, des œuvres de charité à créer ou à soutenir, les habiles, ou mieux que cela, les roués de l'Église exercent leur domination sur le monde.
Ces illuminées sont-elles de bonne foi? Nous n'hésitons pas à le dire : à part quelques créatures qui se font carrément un métier très-facile à exercer et surtout très-lucratif, de l'extase, ces illuminées sont à peu près de bonne foi. Je dis à peu près parce que cet état tient à deux causes, à un tempérament maladif d'abord et à une éducation mystique qui exalte le système nerveux et produit des phénomènes dont ceux qui les subissent sont les premières dupes. Mais, à présent, je ne puis affirmer
LA NOUVELLE NARIE ALAGOQUE 43
qne ces saintes âmes, dans leur ignorance absolue des causes phy^ologiques qui amènent rballncination extatique et par suite rilluroînisme, se Toyant choyées, adulées, devenues l'objet de Tattention particulière de ceux qui admettent comme dogme de foi catholique les états miraculeux, et il en est beaucoup, sachant qu'on a parlé i Tautorité supérieure de leurs révélations, et que quatre 00 cinq docteurs en théologie -discutent gravement pour savoir si cet état singulier est Tœuvre de Dieu ou celle du diable, que les révérends capucins Lubin et Raymond croient et affirment qu'il y a intervention divine, et que les pères Cbamfort et Ricoot soutiennent que c'est opération diabolique , lorsqu'enfin monsieur le grandvicaire, l'autorité suprême après Sa Grandeur monseigneur l'illustrissime archevêque, déclare que la chose est grave, qu'il faut invoquer le Saint-Esprit et recommander l'affaire aux prières des âmes ferventes , je ne puis pas, di^-je, affirmer que ces saintes âmes n'arrivent à aider un peu ceux qui leur sont favorables, par un perfectionnement de crises, et ne soient à la fois et dupes et dupées.
Sans aucun doute, il en était ainsi de la présidente de l'association du Sacré-cœur de sainte Anne. C'était elle qui travaillait à introduire cette dévotion dans la classe ouvrière lyonnaise, fermement convaincue qu'une fois Inen propagée, cette dévotion serait un principe de conversion et d'avancement dans la piété pour cette immense population de canuts et d'artisans. Véronique, éminemment nerveuse et passionnée, avait été élevée par les bonnes sœurs qui avaient admiré et exalté en elle son penchant à la vie contemplative. Ce penchant était venu, dès sa plus tendre enfance, de la faiblesse de sa santé, le corps ayant refusé de grandir pendant le développe-
ment rapide de rintelligeDce. Elle avait trouvé, chez sa graDd'mère, deux vieux livres qui eurent une influence prépondérante sur sa vie, et dont elle faisait ses délices. Quand elle n'était pas à l'école, elle se jetait sur cette lecture, et y revenait sans cesse. C'étaient c la Vie de la bienheureuse Marie Alaeoque écrite par eU^-méme» et « le Palais de l'Amour divin. » Ce dernier livre, sans nom d'auteur, avait été imprimé à Avignon, chez Antoine Ignace Tez, imprimeur du Saint-Office, en M.DCC.LXn. La ville d'Avignon, appartenant alors aux papes, avait l'insigne bonheur d'être soumise au tribunal de l'inquisition, pendant qu'écrivaient, en France, Montesquieu et Voltaire.
Au couvent, durant les heures de récréations, ne pouvant pas prendre part aux jeux bruyants de ses compagnes, elle choisissait quelque recoin; et là, tapie en silence, pendant que ses grands yeux noirs semblaient suivre vaguement les joyeux ébats des jeunes filles, elle repassait, dans sa mémoire surexcitée, ce qu'elle avait lu. Tantôt elle errait dans le palais du divin Amour; tantôt elle se transportait par l'imagination auprès de Marie Alaeoque, et, frémissant, pressant de ses mains sa petite poitrine amaigrie, elle se demandait si elle aussi n'aurait pas le courage de prendre un fer chaud, etde graver, comme cette extatique, en caractères indélébiles, sur sa chair, près du cœur, le doux nom de Jésus. Les pénitences, les tortures subies par la visitandine, parlaient plus encore à son cer* veau exalté, que les fadeurs du palais de l'Amour divin.
D'après la description de ce palais, on y trouve les salles < des banquets, » celle < des ^spectacles > où l'on représente le martyre de saint Laurent ou celui de saint Ignace; la salle « des conquêtes, des vœux » et même celle des concerts où les Venus chanienl les louanges de
rAroour divin, où l'Huinilîté fait la basse, la Charité le dessus, le Zèle la haate-cootre, la Patience la contrebasse et l'Amour divin bat la mesure. Les parfums, les diamanis, tes rubis, les lacs d'amour formant les allées des parterres, les fontaines jailli^antes, tout cela amusait Véronique un instant; mais elle revenait bientôt h sa lecture favorite, et allait se perdre dans les visions étranges de Marie Àlacoque.
Quelques volumes dépareillés de la Vie des saints furent aussi dévorés par elle. Sa prédilection était naturellement pour les saints conduits par des voies extraordinaires, et célèbres par leurs macérations et leurs oraisons continuelles. Bientôt elle en vint au désir de les imiter. Elle essaya quelques macérations. La nuit, elle sortait de sou Ht, et, sur les pavés inégaux du sol de sa pauvre demeuré, elle étendait son petit corps débile, et le meurtrissait. N'ayant à sa disposition ni cilice ni chaîne de fer, instruments obligés de la vie des pénitents, elle prenait des cordelettes minces auxquelles elle faisait des nœuds, et elle s'en servait comme d'une ceinture qu'elle serrait tous les jours davantage, trouvant une âpre et sauvage volupté à sentir croître la douleur physique, devenue bientôt pour elle un impérieux besoin (I).
Cependant la mère de Véronique avait surpris le secret des pieuses barbaries qu'exerçait sur soi la jeune
(l) Ces aberrations, qui contredisent Tinstioct de la conservation personnelle, paraîtraient incroyables, si de nombreux exemples ne Tenaient pas en attester la possibilité. En debors fnûnie du sentiment religieux^ on rencontre de ces amants de la souffrance; et la médecine a constaté les faits les plus horribles de passions etfrénées qui n*aTaient plus trouvé d'assouvissement possible que dans le déebiremeot et la mutilation de la chair. Ces cas sont heureusement exceptionnels. Ils sont le résultat de la concentration permanente de la pensée sur un seul objet. Nous avons les macérés de la dépra- Tatîon hideuse, comme ceux de l'aseétisme exalté.
fille. Il se trouva que le confesseur de Véronique ne manquait pas de prudence. Averti par sa mère, il lui interdit totite espèce d*4ustérité; et Véronique obéit pendant quelque temps. Mais les religieuses qui tenaient l'ouvroir où elle se rendait tous les jours, tout en engageant leur fille chérie à marcher dans la voie de Tobéissance , ne surent pas cacher Tadmiration qu'elle leur inspiraiL Après tout, la Vie des saints, les Entretiens des Pères spirituels ne fournissaient-ils pas d'exemples d'âmes conduites ainsi, dès leur plus tendre jeunesse, dans les voies exceptionnelles de la spiritualité! Cette enfant n'était-elle pas destinée à être un jour « une amante du Calvaire?» Dieu, qui lui avait inspiré un tel amour de la pénitence, avait sans doute des vues sur elle; elle était appelée h une haute sainteté; et déjh on se recommandait aux prières de cette fillette de quatorze ans.
La pauvre créature continuait plus que jamais ses lectures favorites, et se consumait dans le désir de recommencer ses austérités.
Un moine dominicain,, tout confit en mysticité, arriva à la maison de Lyon, précédé d'une grande réputation d'habileté c à conduire les Imes dans les voies intérieures ». On ne manqua pas de le mettre au courant des faits et gestes de l'enfant de prédilection.
Rien n'est plus commun dans nos paroisses, surtout dans le Midi de la France, que ces petites merveilles de la grâce céleste. La lecture de quelque livre ascétique, faite sans discernement, suffit pour en faire édore. S'il ne se trouve l\ qu'un curé d'un âge mûr, homme d'expérience, la petite merveille reçoit peu d'encouragements. Au confessionnal, on lui recommande imperturbablement d'être bien sage, d'obéir aux parents; et, si l'on surprend le secret de ses petites austérités, on la
gronde bien fort. Au bout de quelque temps, la future sainte rentre dans la vie ordinaire. L'adolescence vient vite ; elle amène une autre passion plus impérieuse sur le cœur; on se marie; et, plus tard, devenue mère de famille, OD sourit au souvenir des exagératians pieuses de son enfance.
Mais, dans les villes ornées d*un ou de plusieurs couvents, les mystiques en herbe font mieux leurs frais, et, par la culture, elles s'élèvent à une hauteur telle que ni elles, ni leurs directeurs et directrices ne peuvent s'y maintenir sans vertiges.
Quand les bonnes sœurs, qui dirigeaient Touvroir de la rue des Forges, avaient raconté au saint homme, qui venait d'être nommé leur confesseur extraordinaire, les merveilleuses faveurs que Dieu prodiguait à la petite Véronique, le moine avait d'abord secoué la tête, et l'entretien suivant avait eu lieu.
— Cela est très-grave, mes bonnes sœurs ; cela mérite un examen sérieux.
— Sans doute, mon révérend Père, et nous suspendons bien volontiers notre jugement, pour nous en rapporter à celui de nos supérieurs.
— A qui cette enfant se confesse^t-elle?
— Comme toutes nos petites filles, au curé de Saiot-Irénée. Nous avons cru devoir lui conseiller de changer de directeur; mais son choix n'est pas encore bit. Nous savons qu'elle se contente de dire ses péchés à son confesseur, sans lui parler des grâces dont Dieu se plait à l'inonder. Nous vous attendions pour vous consulter sur tout cela.
— Bien, très-bien ! Quel homme est-ce que c^ curé de Saint-Irénée? Vous comprenez qu'arrivé à Lyon depuis peu de temps, je n'y connais personne, si ce n'est
nos Pères. Il faudra me dire toute votre pensée, quand je vous interrogerai.
— Mon révérend Père, nous sentons qu'il est nécessaire que V0U9 soyez bien instruit. Le curé est, sans doule, un bon prêtre, fort charitable; il donne tout ce qu'il a aux pauvres.
— Très-bien, très-bien ! c L'aumône couvre une multitude de péchés, j» Donner Taumône, c'est fort beau, mais il faut d'autres qualités dans un prêtre. Ces qualités les a-t-il? Est-ce un homme d'oraison, un homme intérieur?
— Je ne le crois pas, mon révérend Père.
— Savez-vous s'il est de ceux, hélas I ii y en a bien peu, qui demandent, dans ce beau diocèse, le retour k la liturgie romaine?
— Non, assurément. Je lui ai même entendu dire à un prêtre qui se trouvait ici pour la fête de notre saint fondateur : U me serait impossible de réciter, sans rire, certaines légendes du bréviaire romain.
— Oh! mon Dieu! quel égarement 1 Espérons que Dieu lui fera miséricorde, en raison de son amour pour les pauvres.
— J'ai même entendu dire au Père Ruffin que ce malheureux curé était gallican.
— Gallican! Quel malheur qu'il y ait encore des prêtres imbus de ces doctrines de liberté à l'endroit de Rome ! Oh ! que Bossuel a fait de mal à l'Eglise ! C'est là un bien mauvais guide pour votre petite Véronique. Que pense-t-il de la dévotion de cette enfant, et de ses aspirations vers la vie pénitente et contemplative?
— Ha pris tout cela pour des illusions, et, depuis quelque temps, ne veut plus la recevoir au saint tribunal que tous les mois.
— Il croit que ce sont des illusions du démon?
— Oh! non. Nous lui avons demandé là-dessus sa pensée. Il nous a répondu, en riant, que ni les anges de lumière ni les anges de ténèbres n'étaient pour rien dans tout cela, que le cerveau de cette enfant était malade, et qu*il nous conseillait de la surveiller sur son penchant aux mortifications exagérées. Il a fini par nous dire qu'il serait bon que, de deux ou trois ans, jusqu'à ce que son tempérament fût formé, elle n'eût d'autre exercice de piété que sa prière du matin et du soir.
— Pauvre enfant! avait dit le moine en levant les yeux au cieU dans quelles mains est-elle tombée ? Les prêtres séculiers n*ont pas la moindre idée des états de la vie spirituelle; et ils nient ce qu'ils ne connaissent pas. J'examinerai cette enfant, mes sœurs; je l'examinerai avec soin. Envoyez-la moi, demain, à la chapelle.
— Oh ! mon Père, que Véronique sera heureuse! Elle me disait encore ce matin : Ma bonne mère, j'ai vu, cette nuit, en rêve , la sainte Vierge et sainte Anne . Vous saurez, mon Père, que Véronique a une grande dévotion à sainte Anne.
— ^ Belle dévotion, et qui ne peut que devenir fructueuse! Et que disaient la sainte Vierge et sainte Aune à votre chère enfant?
— Elles lui montraient, dans le chœur de notre chapelle, un religieux de votre ordre. Il était prosterné devant l'autel. Tout à coup, il s'est levé, et, marchant vers elle, il lui a présenté une croix avec les instruments de la passion, et il lui a dit : Ma chère enfant, prends la croix et souviens-toi que ta vie doit être celle d'une amaote de la croix. Et Véronique s'est réveillée en disant : Oui, souffrir ! toujours souffrir !
Tel est l'antagonisme naturel et fatal entre les hommes
Sfk LES HTSTIQUeS
du cloître^ patrons lo|;iq|iies du mysticisme^et les hommes du clergé qui aimeul à mamteoir la piété dans des limites raisonnables, que le moine,, à ce mAVAnt, ne vil qu'une chose, l£ prêtre séculier, le curé aux.id.ées g^diicanes,, qui u'aiouiit pas le bréviaire romaini et qui pre^ babkment aimait peu les motneB^ Cétait un «lOagoniste en matière de liturgie, donc il u'eni^ndalA (ien eu coàr naissance des âmes. Notre dominicain peidit la léte. Dans toute autre circonstance, pour peu qa'il îAk resté de raison dans cette cecveUâ de moine, il eiU pu juger cpi*UQ rêve de jeuAe fille, conséquence toute naturelle de siis petites préoccupations mystiques> n'était pas. une révélation d'ea haut. Mais le curé avaif compris k cheee auuement : la curé devait s'être trompé.
Le moine prit donc chaleureusen^enli la pvole, et, dans une espèce de harangue virulente, telle qfue nous en. avons entendu débitée, jusque dans Ie& cbaives de Pasis, par d* auxves énergua^nes- revêtus de la vobe dft saint Dominique, il établit soLeniellement, de^iuuH les> bonnes sœurs buvant, comme une parole venue dt Dieu, toutes ces extravagances, que monsieur le curé avait eu bien tort de défendre à Tenfant de se livrer à son attrait poui: les pénitences corporelles.
Je suis heureux de ne donner que la substance da celte longiue tirade.
— Monsieur le curé, et il appuyai! sur ce mot d'une manière significative, monsieur le curé ne comprenait pas les voies de Dieu.. Le nêiie était une révélation posih tive. Dieu voulait, en Véronique, susciter une gcaude sainte, telles que Tout été les Bfigittâ, les Thérèse;» le» Catherine de Sienne. Qui sait si, comme cette dernière^ Véronique ne serait pas appelée à sauver la papauié, si ccuellement menacée par les impies révolutionnaires?
^ LA NOUVILBfi maUB ALACOQUE St
A.vec quel aeia ne fallait-il pas cultiver eette jeune fieur cpe le dWin époux voulait foire croître dans le jardin mystique; et quelle imprudence de la part de ce curé die décider, sans avoir pris conseil de ceux qui sont savants en spiritualité, que Véronique n'était autre chose qu'une enfant surexcitée et malade !
prêtres séculiers, disait le moine, en s^exaltant toujours» pourquoi feut*il que vous soyez partout chargés du gouvo'nemeiit des âmes? Combien de celles que vous &ites traîner dans le terre-à-terre de la vie commune seraient devenues comme des étoiles dans le firmament de l'Eglise ! Mais vous coupez impitoyablement les ailes à ces colombes qui agirent à se perdre dans les rayons du saint amour.
Aussi, ajoutait-il, parmi les jeunes gens et les jeunes fiiies que dirigent les curés de paroisse, combien peu de v»eations pour le cloître ! Ils font quelques sœurs de charité, quelques prêtres qu*jls forment à leur image. Hais ik éteignent avec soin de la vote qui conduit à une plus haute perfection ; et il feut des miracles de la grâce pour que, dans notre malheureuse France catholique, livrée au clergé séculier, il surgisse quelques-unes de ces créatunes privilégiées que le monde et ces prêtres vivant dans le monde traitent de folles. Insensés qu'ils sont euxmêmes de ne pas comprendre cette sublime folie !
Il s'arrêta enfin, non sans formuler cette pensée hardie qui résume la dernière espérance des hommes du cloître : qu'il n'y aurait de religion sérieuse dans le monde que lorsqu'il n'y aurait plus de prêtres séculiers et que la plus obscure paroisse de campagne aurait ses deux couvents. Fan de moines, tenant la cure, l'autre de pieuses sœurs.
Il résulta de ces belles réfiexions que Véronique put raconter au moine toutes les excentricités de son exis-
tence, depuis Tige de cinq à six ans, époque où elle avait su lire, sans que le dominicain s'avisât de se dire une seule fois : Le curé de Saint-Irénée pourrait bien avoir raison. On défendit à celte petite fille, car enfin il faut être prudent, certaines pratiques de pénitence; on lui en permit quelques autres; mais on la laissa libre de se livrer k son attrait pour la contemplation; et Véronique recommença à se donner la discipline, à serrer ses reins et ses bras avec des cordes à nœuds. Elle éprouva de nouveau les étranges voluptés de la souffrance; et quelquefois on Tentendait murmurer : c Ne pourrais-je pas souffrir plus encore? Essayons!... Oh) quelle souffrance! mais je la supporte. Allons, allons encore! L'amour est fort comme la mort ; comment ne serait-il pas plus fort que la douleur? »
La mère de Véronique, pauvre veuve, gagnait péniblement sa vie, grâce h un travail incessant. Comme elle adorait sa fille que les bonnes sœurs lui avaient dit bien nettement être une sainte, elle la traitait presque avec vénération, et loin de lui prescrire de l'aider dans ses labeurs de chaque jour, elle lui laissait la liberté de passer de longues heures à Téglise. Véronique aurait pu cependant être une habile ouvrière. Elle brodait assez bien, et comme ce travail lui plaisait et ne la détournait pas de ses contemplations, elle y consacrait quelques heures de la journée. Sa réputation de sainte commençait à s'établir ; les dames riches du monde dévot achetaient fort cher ses broderies;, elles venaient les commander ellesmêmes, la faisaient causer spiritualité, et se retiraient édifiées et charmées.
Véronique avait grandi en sainteté. Ce que l'on racontait de ses macérations et de ses pénitences était effrayant. Elle demeurait des journées entières sans nour-
liture; et, à rimitation de Marie Âlacoque, elle voulut passer cinquante jours sans boire. Mais soit que Marie Alacoque fût d'un tempérament plus robuste, soit que la visitandine eût un peu exagéré dans le récit de cette incroyable pénitence, Véronique ne put faire comme elle. Elle tomba dangereusement malade. Ce fut alors que, le jeûne et les austérités ayant agi fortement sur son cerveau, elle eut des révélations, des visions; et, le besoin d'une nouvelle dévotion se faisant, à ce qu'il parait, vivement sentir, elle inventa celle du Sacré-Cœur de sainte Anne. La sainte lui apparut plusieurs fois, et bientôt elles vécurent dans la plus grande intimité. Sainte Anne lui dévoilait Favenir : Véronique se mit à prophétiser; et, bien qu'elle fût de la meilleure foi du monde, ses prophéties étaient cependant assez habilement tournées pour que leur non-réalisation fût très-facile k expliquer, et ne compromit en rien la prophétesse.