‹ Les mythes de la BibleChapitre 44 sur 118 · II. La substance constitutioxNnelle de la Femme est · texte numérisé non relu

II. La substance constitutioxNnelle de la Femme est

CELLE MÊME DE l'HoMME ; LA FeMME EST DONC l'eGALE DE

l'homme. — On sait en quel mépris tiennent la femme les peuples orientaux et quel rang inférieur ils lui assignent. Il en était de même aux temps anciens * . Or en formant la femme de la substance même de l'homme, le mythologue hébreu proclame l'identité de nature de Tun et de l'autre et l'égalité entre les deux sexes. Ce qui augmente encore la valeur de cette haute et remarquable conception, c'est que « l'instinct qui tend à rapprocher les sexes et à les unir est ingénieusement motivé par cette même allégorie de leur unité primordiale ». (Reuss.)

III. Par cela qu'ils descendent d'un même couple, LES HOMMES SONT TOUS FRÈRES. — En faisant descendre les hommes du même couple, l'auteur se prononce pour la théorie anthropologique qu'on appelle le Monogénisme, et par conséquent pour la fraternité universelle, fraternité par la communauté du sang, et non pas seulement fraternité par la raison.

lY. — Le Bonheur et la Liberté morale.

C'était une croyance générale dans l'Antiquité que l'âge d'or avait régné au commencement des siècles, et qu'à partir de cette époque, les conditions de

1. Dans le décalogue de V Exode, XX, 17, la femme est rangée pêle-mêle avec les esclaves et les animaux domestiques. Le décalogue du Deutéronome, Y, 21, la met au-dessus et à part.

rhomme sur la terre étaient allées sans cesse en empirant. Aujourd'hui c'est la conception inverse qui prédomine : Tâge d'or n'est plus en arrière, il est en avant ; la condition de l'homme, loin d'empirer, va s'améliorant malgré certains reculs et certaines intermittences. La conception moderne a cela pour elle qu'elle est vérifiée expérimentalement par les découvertes faites dans les terrains quaternaires et tertiaires. Rien, en effet, n'égalait la misère physique des premiers hommes si ce n'est leur misère morale. Les hommes primitifs ne se distinguaient du tigre et de l'ours des cavernes qu'en ce qu'ils étaient plus féroces et plus redoutables. Ils pratiquaient le caïlnibalisme comme le font aujourd'hui plusieurs peuplades de l'Afrique et du Nouveau-Monde ; et même chez les peuples soi-disant civilisés, il suffit d'une disette un peu prolongée pour que réapparaissent des faits d'anthropophagie.

Comme les Grecs et les Romains, comme tous les peuples orientaux, le mythologue hébreu pensait que l'âge d'or avait fleuri au commencement des choses, âge promptement écoulé, dont l'Éden fut le théâtre. C'est dans l'Eden et là seulement que l'homme fut heureux. Mais la manière dont l'auteur du mythe conçoit et décrit les conditions du bonheur lui appartient en propre ; elle révèle en lui un observateur et un moraliste.

En effet, que voyait-il? A l'aurore de la vie, l'enfant est toute spontanéité ; les impulsions instinctives et sensibles déterminent tous ses actes ; quand il a faim

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OU soif, il prend la boisson ou Taliment que lui tient tout préparés la bonté paternelle ; il se roule tout nu sur les nattes de la tente ou de la chambre ; il ne peut agir mal, il ne peut agir bien, car il n*a pas de respon" sabilité; il n'a pas de responsabilité parce que la conscience n'est pas encore née chez lui ; et la conscience n'existe pas encore chez lui parce que chez lui la faculté de juger sommeille, et que par conséquent il ne sait rien. Cet état d^ignorance primordiale s'appelle l'état d'innocence. L'enfant est heureux, disaient les Anciens; la période de Tenfance est celle de l'âge d'or pour l'homme. Il ne s'agit point ici de disserter sur cette question, à savoir, si un être peut être appelé véritablement heureux lorsqu'il n'a pas conscience de son bonheur ; en deux mots, un bonheur inconscient est-il un vrai bonheur ? Le mythologue hébreu le pensait, et nombre de modernes le pensent avec lui.

Peu à peu le cerveau s'est développé et s'est affermi ; l'intelligence s'éveille; elle voit, compare et juge; la conscience est née; l'enfant est devenu homme. Dans ce passage de l'état d'innocence à celui de conscience morale, l'homme ressemble à un aveugle dont les yeux se dessillant découvrent à celui-ci le monde jusqu'alors ignoré de lui.

Pour l'homme arrivé au point culminant de son évolution morale, les conditions de la vie physique ont changé de fond en comble. La bonté paternelle n'est plus là pour subvenir à ses besoins matériels ; c'est le travail qui devient son partage ; le pain qu'il mangera désormais, il l'aura gagné à la sueur de son

front. En perdant son bonheur d'enfant, Thomme est entré dans la vie réelle avec ses dures conditions de privations, de douleurs et de lutte acharnée avec le monde extérieur.

Voilà ce que le moraliste hébreu avait observé, voilà ce qu'il a traduit sous une forme dramatique dans le mythe de TEden. Adam et Eve se promenant dans le jardin tout nus, et apaisant facilement leur faim en cueillant les fruits toujours mûrs que la bonté divine leur a ménagés, c'est la personnification du premier âge, celui de Tenfance. Ne connaissant ni le bien ni lé mal, Adam et Eve sont à l'égard du monde moral dans le même rapport qu'est l'aveugle à l'égard du monde physique ; leur état est celui de l'innocence; leur bonheur est le bonheur de l'enfant.

La manducation du fruit de l'arbre de la connaissance, c'est le passage de la vie purement animale à la vie intellectuelle et morale. Adam et Eve ont cessé d'être enfants ; le bandeau d'innocence qui interceptait à leurs yeux le monde moral est tombé; ils voient, et le premier effet de cette clairvoyance est de leur révéler l'état de nudité où ils sont. C'est avec un tact admirable que le moraliste hébreu a caractérisé l'éclosion de la conscience par la manifestation du plus délicat des sentiments, celui de la pudeur. Adam se cache en entendant la voix du Seigneur, non pas parce qu'il a péché, mais parce qu'il est nu. « Et cette découverte, dit M. Reuss, qui lui a suggéré d'abord l'idée de se couvrir, lui fait aussi éviter la rencontre de Dieu. Il a perdu son bonheur d'enfant, cet état

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d'inconscience morale qui est si bien comparé dans la parabole à une espèce de cécité.

t Avec la conscience de lui-môme, l'homme arrive à la conscience du péché; c'est même généralement le péché qui lui dessille les yeux, et l'innocence n'existe qu'aussi longtemps que le jugement moral sommeille. La plus grave conséquence du réveil, c'est qu'on se sent en désaccord avec Dieu; il y a eu transgression, désobéissance. La liberté en amènera d'autres, et le paradis est perdu pour toujours. L'homme ne peut être à la fois libre et heureux.

< En revanche, il a gagné immensément : il a conscience de lui-même, il a la connaissance du bien et du mal, il est en pleine possession de ses facultés ; à ce titre, il est devenu semblable à Dieu *. Or ceci n'est pas une chute, c'est un progrès ; Adam l'achète cher, il est vrai ; mais tout considéré, il a gagné plus qu'il n'a perdu : il est enfin devenu Homme.

t L'allégorie du fruit défendu dont l'homme s'empare malgré l'avertissement de Dieu n'est donc pas destinée à représenter une victoire de la sensualité sur la raison (la raison n'existant encore que virtuellement) ; elle représente le passage de l'homme à la liberté morale*. »

1. Genèse, III, 22. Et le Seigneur Dieu dit : Voici que l'homme est devenu semblable à l'un de nous par la connaissance du bien et du mal.

2. Reuss, L'Histoire sainte et la Loi, tome I^r, page 294-296.

Y. — Le serpent; initiative de la faute chez Eve.

Dans le serpent, personnification de Tinstinet des curiosités illicites, les théologiens ont voulu à toute force voir Satan ou le Diable ; c'est absurde. Le Diable delà théologie moderne, ennemi et rival du Dieu bon, est TAhriman du Mazdéisme; il n'est entré dans la théologie juive que souâ la longue hégémonie des Perses. Le Satan du poème de Job, qui s'entretient familièrement avec l'Éternel, est un de ses inspecteurs généraux, analogues aux missi dominici de Gharlemagne. Ce missm dominiciùs parcourait l'univers pour inspecter la conduite et les mœurs des hommes; puis il les accusait devant le tribunal de l'Éternel. Le poème de Job a été composé après la destruction de Samarie en 720 avant Jésus-Christ par un Ephraïmite, réfugié en Arabie. Ce n'est que trois ou quatre siècles plus tard qu'au contact du mazdéisme persan, l'inspecteur général de l'Éternel est devenu son rival et son ennemi. Le serpent de la Genèse est donc tout simplement un serpent. Du reste, le serpent a joué dans toutes les mythologies un rôle très important; pour ne citer que la mythologie grecque, on sait quelle est la célébrité du serpent Python et de l'hydre de Lerne *.

En faisant succomber Eve la première aux suggestions du serpent, le mythologue hébreu a voulu indi-

1. Voir dans A. de Gubernâtis, Mythologie zoologique, tome II, page ill et suivantes, de nombreux détails sur le rôle du serpent dans l^synythologies.

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quer que la femme est plus que l'homme accessible à la séduction. Aussi est-ce Thomme qui dans le mariage doit avoir en main la haute direction. « Genèse, III, 16. Dieu dit à la femme : Tes désirs se reporteront sur ton mari; il sera ton maître. »

De môme aussi, en mangeant le fruit que lui offre sa compagne , Adam tend-il à montrer que Thomme épris d'amour se laisse aisément entraîner àia faute par la femme qu'il aime.

Résumé.

Le mythe d'Adam et Eve, dépouillé de son merveilleux et de sa mise en scène, se ramène aux vues théoriques et aux faits d'observation suivants :

1® Le bonheur ne peut exister qu'avec l'état d'innocence parce que la responsabilité n'existe pas ; l'état d'innocence est exclusivement celui de l'enfant ;

2® Avec la connaissance du bien et du mal, la conscience naît; la liberté morale entraîne la responsabilité; l'état d'innocence disparaît, et avec lui le bonheur;

3° Ce que l'homme perd en bonheur, il le gagne en dignité. Enfant irresponsable, il n'était qu'un animal; conscient et responsable, « il devient semblable à Dieu » ; il est homme ;

4» La femme est de la même substance que l'homme; elle est l'égale de l'homme;

5^ L'essence du mariage est l'union parfaite du mari et de la femme ;

6^ La femme étant plus accessible à la séduction des choses extérieures, c'est le mari qui doit avoir la haute direction dans le mariage ;

70 Tous les peuples, descendant d'un couple unique^ sont frères par le sang ;

8» Le corps de Thomme et celui des animaux sont de la terre transformée; à la mort, ils retournent à la terre.

MYTHE DE CAIN ET HABEL 1. —Absurdité de l'épisode, s'il est pris pour historique.

D n'existait sur la terre que quatre personnes : Adam, Eve, Caïn et Habel ' ; après l'assassinat d'Habel, il n'en restait plus que trois. Adam et Eve eurent bien un autre fils, Seth, mais ce fut après la mort d'Habel. a Genèse, IV, 25. Adam connut encore sa femme, et elle enfanta un fils qu'elle appela Seth; car, dit-elle, le Seigneur m'a donné un autre fils au lieu d'Habel que Gain a tué. » Donc, après la mort d'Habel, il ne restait sur la terre que trois personnes : Adam, Eve et Caïn. Or :

1® « Genèse, IV, 17. Gain connut sa femme, qui conçut et enfanta Hénoch. »

Quelle femme a pu épouser Caïn ? Il n'y avait au monde d'autre femme que Eve, sa mère.

20 « Genèse, IV, 17. Caïn bâtit ensuite une ville qu'il appela Hénoch. »

Un homme qui construit une ville entière pour loger sa femme et son fils! cela est incompréhensible.

i. Habel est identique au mot sémitique assyrien habal, qui signifie fils ; Caïn signifie le rejeton.

Un homme qui construit une ville entière de ses mains! cela est absurde*.

30 Lorsque le Seigneur eut condamné Gaïn à être fugitif et vagabond sur la terre, Caïn lui dit : « Genèse, IV, 14. Ce qui arrivera, c'est que quiconque me trouvera, me tuera. »

Quelles personnes Caïn pouvait-ilrencontrer? Il n'y avait plus sur la terre qu'Adam et Eve; ce n'est pas le père ni la mère qui tueront leur fils.

40 « Genèse^ IV, 45. Le Seigneur lui répondit: Non, cela ne sera pa§ ; quiconque tuera Caïn en sera puni jusqu'à sept fois. Et le Seigneur mit im signe sur Caïn afin que tous ceux qui le rencontreraient ne le tuassent point. »

Il est donc clair qu'il existait des peuples sur la terre; que les personnages du drame ne sont pas des individus historiques, mais les représentants de groupes de peuples ; bref, que nous avons affaire à un mythe et non à une histoire.

IL — Explieatloii dn mythe.

4° Pour le rédacteur de la Genèse, la surface de la terre consistait exclusivement en celle de l'Asie occidentale, parce que là se bornaient ses connaissances géographiques. Or les peuples de l'Asie occidentale se divisaient en deux catégories, à savoir, celle des peuples nomades ou pasteurs, vivant sous la

i. c Genèse, lY, 18. Hénoch engendra Irad, etc. > Quelle iemme a pu épouser Hénoch ? il n'y en avait pas sur la terre.

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