‹ Les mythes de la BibleChapitre 45 sur 118 · MYTHE DE CAIN ET HABEL · texte numérisé non relu

MYTHE DE CAIN ET HABEL

tente et passant d'un pâturage à un autre, et celle des peuples agriculteurs, par conséquent sédentaires, et parconséquent encore bâtissant des villes, y demeurant et y emmagasinant leurs récoltes.

Tous ces peuples, pasteurs ou agriculteurs, nomades ou citadins, sont issus de la même souche : ils sont frères. Le rédacteur du mythe est évidemment monogéniste.

Habel personnifie les peuples nomades; Caïn, les peuples agriculteurs ; issus tous deux d*Adam et Eve, ils sont frères.

2^ Il n'était pas difficile d'observer que la population nomade allait sans cesse diminuant, tandis que la population agricole, c'est-à-dire celle des villages et des villes, allait sans cesse croissant. Dans certaines régions de l'Asie occidentale, surtout celles qui bordent la mer, la vie nomade avait disparu; partout s'élevaient des villes où florissaient l'industrie, le commerce et les arts, suites naturelles des avantages et des biens que produit l'agriculture. L'agriculture avait tué la vie nomade; Gain avait égorgé Ilabel.

3® Le rédacteur du mythe était l'un de ces fanatiques jéhovistes, si connus sous le nom de nabis ou prophètes, qui pullulaient surtout dans le royaume d'Ephraïm. A leurs yeux, les villes étaient des sentines de vices et d'impuretés; mais le plus grand crime, c'e&t que dans leur sein naissaient toutes les pratiques des cultes idolâtres ; bref, les villes étaient le ferment de dissolution de la vraie religion, celle de Jéhovah.

La vie nomade, au contraire, en laissant les hommes la plupart du temps seuls, en face du ciel et de Timmensité, élève naturellement les cœurs vers le Dieu vrai, tandis qu'elle écarte toutes les cérémonies idolâtriques et les corruptions où se laissent si facilement glisser les habitants des villes. Aussi la vie nomade est-elle agréable à Dieu autant que lui déplaît celle des villes. Dieu accepte les offrandes d'Habel, mais il repousse celles de Caïn.

En résumé, si, comme Tordonnele Concile de Trente, l'épisode de Caïn et Habel doit être tenu pour historique et les personnages du drame pour des individus ayant réellement existé, on se heurte à tant d'absurdités que la raison rejette le tout avec dégoût.

Si, au contraire, ainsi que telle a été la pensée du rédacteur môme, l'épisode doit être tenu pour l'expression symbolique de faits d'observation et de vues ethnogéniques et religieuses, alors les absurdités disparaissent; le sens du mythe, dans ses lignes générales, apparaît clair; au lieu de choquer la raison, le mythe l'intéresse et l'instruit.

MYTHE ETHNOGRAPHIQUE GÉNÉRAL I. — laterpolations emprnatées âdes sonrees diverses.

Le chapitre X de la Genèse contient le tableau ethnographique le plus important que nous ait légué l'antiquité. L'ensemble appartient à TÉlohiste ; mais le combinateur en a malheureusement altéré Tunité par des interpolations empruntées à des sources différentes. Voici les principales altérations ou contradictions qu'on signale dans le chapitre :

40 Tout ce qui concerne Nemrod, «violent chasseur devant l'Éternel », du verset 8 au verset 12 inclusivement, est une interpolation probablement puisée dans le Jéhoviste.

2® Le verset 19, qui donne les limites du pays des Kananéens, est également une interpolation ; il en est de même du verset 21.

30 La descendance de Sem ne devait probablement comprendre que les versets 22, 23, 31, 32. Les versets intermédiaires 24-29. ont dû être ajoutés parle combinateur, sans doute pour établir la division en deux groupes de la lignée d'Héber, arrière-petit-fils de Sem. Le premier groupe est celui d'où sortira Abraham; le second est celui des Jectanides qui peuplaient

toute l'Arabie orientale. C'est sur ce groupe que s'étend le combinateur. Dans le chapitre suivant XI, le rédacteur élohiste reprendra la lignée de Sem en se bornant à la descendance unique qui devait aboutir au peuple d'Israël.

On remarque aussi plusieurs contradictions, lesquelles proviennent des emprunts faits aux sources différentes.

10 Genèse, X, 23. Ouç est dit fils d'Aram, fils de Sem. Or, dans Genèse, XXII, 21, Ouç est dit fils aîné de Nachor, frère d'Abraham.

2» Genèse, X, 7. Seba et Dedan, fils deRegma, descendent de Cham. Or, dans Genèse, XXV, 3, ils sont dits petits-fils d'Abraham et de Kétoura; par conséquent ils descendent de Sem.

3» Genèse, X, 7. Havilah, fils de Koush, descend de Cham; au verset 29, il est le fils de Jectan; par conséquent, il descend de Sem.

40 Genèse, X, 7. Saba est dit fils de Koush, par conséquent petit-fils de Cham; au verset 28, il est dit fils de Jectan ; par conséquent il descend de Sem.

Au fond, ces apparentes contradictions ne sont que des divergences d'appréciation chez les ethnographes hébreux. C'est affaire à la science moderne de les examiner les unes après les autres et de rendre â chacune la justice qui lui est due. Le seul coupable est le combinateur qui a taillé à droite et à gauche dans les documents divers qu'il avait sous la main, avec un zèle dénué d'esprit critique et de méthode.

II. ~ Les noms propres représentent non des indiTidns, mais des peuples on des eontrées.

Les noms propres que contient le tableau ethnographique représentent non pas, comme on l'a cru longtemps, des individus, des patriarches ayant réellement vécu et porté ces noms, mais des peuples et aussi des contrées. « En effet, dit F. Lenormant, la forme même des noms constituant la liste eût dû suffire pour écarter une semblable interprétation. Une bonne part d'entre eux ne sont pas au singulier, comme c'est l'usage constant pour les noms propres d'hommes, mais offrent la forme du pluriel hébraïque en im * . Ce sont donc des appellations plurielles qui désignent une collectivité ethnique, et non le patriarche dont on la considérait comme descendue.

« D'autres sont bien au singulier, mais ont la désinence des ethniques et sont de plus précédés de l'article * . Ce ne sont donc pas des individus appelés Jébuséen, Amorrhéen, Gergéséen, que Ton représente comme fils de Kanaan, mais le Jébuséen, TAmorrhéen, le Gergéséen, etc., en tant que peuples.

« D'autres encore sont des désignations de pays. Kanaan, par exemple, un des fils de Gham, est une appellation géographique qui signifie le bas pays.

i. Genèse, X, 13. Miçraïm engendra Loudim et Anamim,etc. 2. Genèse, X, i6, Kanaan fut aussi le père du Jébuséen, de l'Amorrhéen, etc.

Miçraïm est un duel qui signifie la haute et la basse Egypte. On trouve même dans la liste certains noms de ville; par exemple, quand nous y lisons que « Genèse, X, 15. Kanaan engendra Sidon, son premier né », ceci veut dire que Sidon, localité dont le nom signifie la pêcherie, fut la première métropole des Phéniciens * . »

Saint Augustin ne s'y était pas trompé ; il dit que les noms de cette généalogie représentent des peuples et non des individus, gentes non homines *.

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