VI. — Les deux noms du Patriarche
Dans l'Histoire élohiste. Dieu, au moment de faire un pacte éternel avec le patriarche, lui dit : « Genèse, XVII, 5. Vous ne vous appellerez plus Abram, mais vous vous appellerez Abraham, parce que je vous ai établi pour être le père de la multitude des nations. »
Or, en hébreu, père de la multitude se dit « Abhamôn » ; il est impossible de ramener Tétymologie du mot Abraham au mot Abhamôn.
Dans les temps modernes, on a essayé d'identifier le mot hébreu à l'arabe t rouham^ multitude ». Mais, comme le fait remarquer M. Reuss, l'historien élohiste ne songeait guère à l'arabe. « Faute de mieux, ajoute M. Reuss, nous dirons que la tradition employait les deux formes et que Tusage a fini par préférer la seconde. L'étymologie n'y a été pour rien *. »
« Genèse, XVII, 15. Dieu dit encore à Abraham : « Vous n'appellerez plus votre femme Saraï, mais « Sarah. » Les deux formes Saraï et Sarah, autant que nous pouvons en juger aujourd'hui, représentent un seul et même mot qui signifie « princesse ou dame de la maison » ; l'une est plus ancienne, l'autre plus récente. Gela confirme ce qui vient d'être dit au sujet des deux formes Abram et Abraham.
Quelle que soit l'explication qu'on adopte pour le sens du mot Abraham, soit celle de rÉlohiste, soit celle de la Critique moderne, il est un fait qui domine tout, c'est que, même d'après l'Élohiste, le nom premier, le vrai nom du patriarche est Abram; et ce nom d' Abram, toujours d'après TÉlohiste, le patriarche ne l'a échangé contre celui d'Abraham qu'à l'âge de
A, Reuss, Hist* sainte, tome lo"*, page 334, note 3. — D'après M. Renan, Hist, du peuple d'îsraëly tome I®', pages 75, 76, 92, Abraham serait le même qu'un roi fabuleux d'Our-Kasdim, nommé Orham, dont l'image, gravée sur de petits cylindres, était portée au cou, comme amulette, par les Sémites nomades. La forme Abraham, dans ce cas, dériverait de Ab-orham.
99 ans! « Genèse, XVII, 1. Lor^qu' Abram avait 99 ans, le Seigneur lui apparut et lui dit... — 5 : « Vous ne « vous appellerez plus Ahram, mais vous vous appel- « lerez Abraham. »
Or, que signifie le nom Ab-ram? Il signifie « le père élevé, le Grand Ancêtre ». Comme il est impossible qu'un père puisse donner le nom de Grand Ancêtre au fils qui vient de naître, alors qu'il ignore si ce fils sera vivant même le lendemain, il s'ensuit que le nom d'Abramest un nom mythique; il signifie simplement que, pour les Hébreux, le berceau de leur race se trouvait dans le pays dont Our-Kasdim était le centre principal. Et comme les Hébreux plaçaient l'origine de leurs principales institutions religieuses dans la même contrée, ils en attribuaient l'établissement à la personnification de leur ethnogénie nationale, au Grand Ancêtre, au mythique Abram ou Abraham.
Conclusion.
Nous avons soumis à la critique tous les faits que comprend la vie d'Abraham, à savoir, le séjour d'Abraham et de Sarah en Egypte, puis à Gérare, chez les Philistins, la naissance d'Ismaël, la naissance d'Isaac et celle des fils de Kétoura, le sacrifice d'Isaac ou rachat des premiers nés, l'établissement de la dîme et celui de la circoncision, enfin l'alliance d'Abraham avec Abimélek, roi des Philistins. Nous avons reconnu que tous ces faits étaient des mythes; que le nom même d' Abram était un nom mythique qui résumait la
conception des Hébreux du temps de David et de Salomon touchant les origines de leur race et de leurs institutions fondamentales. Il s'ensuit que le personnage dénommé Abram ou Abraham n'a jamais eu de réalité historique ; qu'il est une pure création du génie poétique des Hébreux pour représenter leurs idées et leur système ethnographique sous un symbole concret. C'est exactement ce qu'ont fait les Grecs anciens en constituant père de leur race, Hellen, personnage aussi vide de réalité historique que l'est l'Abraham hébraïque; cet Hellen symbolisait les vues ethnologiques des Grecs sous une forme aussi dramatique que le fait, pour les mômes vues, Abraham chez les Hébreux.
Tant qu'on a pris pour faits historiques les faits que raconte la Genèse, on a regardé celle-ci comme un recueil de contes enfantins ou de récits aussi ridicules qu'absurdes. Mais dès qu'on a eu reconnu qu'elle n'est qu'une suite de mythes exposant sous une forme symbolique la manière dont les Hébreux contemporains de David et de Salomon résumaient leurs observations et leurs vues touchant l'origine de leur race et de leurs coutumes, touchant leurs affinités ethniques ou leurs différences avec les autres peuples de l'Orient, sur-le-champ la Genèse est apparue comme un des livres les plus précieux et les plus intéressants de l'Antiquité. On sait quel développement ont pris, à notre époque, les études d'anthropologie et d'ethnographie. Les savants les plus éminents de notre Europe y ont consacré leur génie et leurs
travaux. Eh bienl nos illustres contemporains, les Broca, les Huxley, les Virchow, les Quatrefages, ne sont que les successeurs et les héritiers des généalogistes hébreux du temps de David et de Salomon. Pour rendre justice au mérite de ces derniers, pour apprécier la valeur de leurs écrits, il sufBt d'écarter le voile symbolique dont ils ont enveloppé le résultat de leurs études; bref, il suffit de voir dans les Noé, les Abraham, les Jacob, les Joseph, non des personnages réels, ayant historiquement vécu, mais de simples personnifications de peuples et d'évolutions ethnogéniques.
Jacob n'a jamais existé; c'est une création de rimagination populaire qui a personnifié en lui un groupe d'Abrahamides appelé Jakobel f Celui que Dieu récompense » (Renan), de même qu'elle avait personnifié en Abraham « le Père élevé » un groupe de tribus téraschites. En traduisant en langage historique les légendes relatives à la naissance de Jacob , on aurait le résumé suivant :
Un des groupes Abrahamides appelé Isaakel «. Celui à qui Dieu sourit » s'était, à la suite d'un accroissement de population, dédoublé en deux groupes, à savoir, le groupe d'Edom et celui de Jakobel. Le nom du groupe Jakobel est inscrit dans les listes des campagnes de Thotmès III le Grand, sixième pharaon de la XVine dynastie, laquelle avait expulsé d'Egypte les Rois pasteurs.
Le mythe de Jacob, tel que le combinateur l'a transmis, a été composé à l'aide de fragments empruntés à des sources difîérentes; aussi les contradictions y sont-elles nombreuses. Il se distingue des autres mythes en ceci : Outre les mythes ethnographiques particuliers que renferme le mythe général, la Genèse
s'est complu à faire de Jacob le type du Sémite nomade, selon Texpression même du Deutéronome : « Deutér,, XXVI, 5. Notre père était un Araméen nomade; il descendit en Egypte. »