I. — Contradictions résultant d'emprunts faits A des
sources différentes.
I. A. Genèse, XXVII, 41-45. Rébecca, effrayée de la colère qu'Esaû manifestait contre son frère à la suite de la bénédiction d'ïsaac, envoie Jacob en Mésopotamie auprès de Laban et lui ordonne d'y rester c 45. Jusqu'à ce que la colère d'Esaû s'apaise et qu'il oublie ce que tu lui as fait. >
Cette légende est jéhoviste.
B. Genèse, XXVIII, 1-9. Ce n'est plus pour éviter la colère d'Esaû que Jacob se rend en Mésopotamie, il y va par Tordre d'Isaac pour s'y marier. Le verset 6 est curieux par la contradiction qui existe entre le chapitre qui est élohiste du verset 1 au verset 9 et le chapitre précédent qui estjéhoviste. « Genèse, XXVIII, 6. Esaû remarqua qu'Isaac avait béni Jacob et qu'il l'avait envoyé en Mésopotamie de Syrie pour y épouser une femme de ce pays-là » .
L 'Élohiste évidemment ne connaît ni la supercherie de Jacob ni la colère d'Esaû.
II. A. Genèse, XXVIII, 10-22. En allant en Mésopotamie, Jacob s'endort près de la ville de Louç; c'est là qu'il eut la fameuse vision de l'échelle qui unissait le ciel à la terre. L'Éternel lui révèle la grandeur iuture
du peuple qui sortira de lui. Jacob réveillé élève un tas de pierres qu'il arrose d'huile, et donne à ce lieu le nom de Beth-el « la maison de Dieu >, en cornmémoration de la vision.
Ce récit est jéhoviste.
B. Genèse, XXXV, i-8. Dieu dit à Jacob : Allez promptement à Béthel, demeurez-y et y dressez un autel à Dieu qui vous apparut lorsque vous fuyiez Esaû votre frère. Jacob obéit; il se rend à Béthel. « Genèse, XXXV, 7. Il y bâtit un autel et nomma ce lieu consacré à Dieu Béthel, parce que Dieu lui avait apparu en songe en ce lieu-là lorsqu'il fuyait Esau son frère. » C'est la deuxième édition du récit précédent. Or, deux versets plus loin, on lit : * 9. Dieu apparut encore à Jacob depuis son retour de Mésopotamie, et il le bénit. — 10. II lui dit : Vous ne serez plus nommé Jacob, mais Israël sera votre nom. Et il le nomma Israël. » Après lui avoir renouvelé ses promesses, Dieu le quitta : « 14. Et Jacob dressa un monument de pierres au même lieu où Dieu lui avait parlé, monument sur lequel il fit des libations; il offrit du vin dessus et y répandit de Thuile. — 15. Et il donna à ce lieu où le Seigneur lui avait parlé le nom de Béthel. »
Ces versets sont élohistes. L'Élohiste évidemment ne connaissait pas le récit de la vision de l'Echelle; il donne une autre origine à l'érection de Béthel. Le combinateur a coupé dans TÉlohiste cette seconde version de l'origine de Béthel et Ta cousue à la première version. De là la discordance.
III. A. Genèse, XXXII. Jacob étant entré dans le pays de son frère Ésaû avait fait passer le gué du Jabboc à ses femmes et à ses enfants. Demeuré seul, il eut à soutenir durant la nuit jusqu'à Taurore cette célèbre lutte avec un ange, d'après la croyance populaire, mais d'après le texte avec Dieu lui-même. « Genèse, XXXII, 27. Dieu lui demanda : Gomment t'appelles-tu? Il répondit : Jacob. — 28. On ne te nommera plus Jacob, répliqua Dieu, mais Israël, car si tu as été fort contre Dieu, combien le seras-tu davantage contre les hommes *. » •
Ce récit appartient au Jéhoviste.
B. Or, au chapitre XXXV, dans la partie élohiste, le récit du changement du nom de Jacob en Israël est tout différent. C'est à Béthel et non au gué du Jabboc que Dieu apparaît à Jacob; Dieu ne lutte pas avec lui; mais sans explication ni motif, il lui donne le nom d'Israël : « Genèse, XXXV, 9. Dieu apparut à Jacob depuis son retour de Mésopotamie de Syrie, et il le bénit. — 10. Il lui dit : Vous ne serez plus nommé Jacob, mais Israël sera votre nom. Et il le nomma Israël. » Il y a donc discordance complète entre la version jéhoviste et la version élohiste ; ce n'est ni le même lieu, ni la même époque, ni la même cause du surnom. L'Élohiste ignore la vision de TÉchelle, le combat nocturne avec Dieu ; il ne sait qu'une chose, à
1. Mauvaise étymologie du mot Israël. Le sens est Guerrier de Dieu (Gésénius, Reuss, etc.). — D'après M. Renan, le sens serait peut-être : c Celui que Dieu dirige dans la voie droite. » Renan, Histoire du peuple d'Israël^ tome 1er, page 106, note 3.
savoir, que Jacob a changé son nom contre celui d'Israël, ce qui est l'expression simple du fait historique : les Jakobélites sont, en effet, devenus les Israélites. Pourquoi? Nous n'en savons pas plus sur ce point que rÉlohiste.
IV. A. Genèse, XXXV, 48-19. Rachel accouche de Benjamin à Ephrata, appelée depuis Bethléhem, près de Jérusalem. Ces deux versets sont jéhovistes.
B. Or, aux versets 24, 25, 26 qui sont élohistes, on dit que les deux fils de Rachel, Joseph et Benjamin, sont nés en Mésopotamie. C'est la version élohiste que le combinateur a mise immédiatement à la suite de la version jéhoviste, sans se préoccuper de la contradictionq ui existe entre Tune et l'autre.
En résumé, ces contradictions, insolubles dans le système du Concile de Trente qu'elles réduisent à l'absurde, s'expliquent aisément par l'étonnant procédé du combinateur et par ses rapsodies enfantines. Toutes ces versions divergentes montrent qu'on est en plein dans le domaine de la fiction. Les légendes populaires ne se sont pas inquiétées de la réalité historique pour une bonne raison, c'est qu'il n'y avait pas de réalité historique.