III. Mythe de l'hostilité politique et religieuse
ENTRE ISRAÉLITES ET SICHÉMITES [Geïièse, XXXIV). — Ce
mythe est le résultat de la combinaison de deux récits superposés qu'on peut encore distinguer et séparer jusqu'à un certain point, quoique les soudures ne se reconnaissent pas partout également hien.
Premier récit, Sichem, fils de Hamor, prince des Hévéens, s'éprend de la belle Dinah, fille de Jacob et de Léah. Il la fait demander en mariage par son père Hamor, lequel fait à Jacob les offres les plus brillantes. Jacob et ses fils acceptent à la condition que Hamor, son fils et tout son peuple se feront circoncire ; autrement dit, outre l'alliance politique qu'offrait Hamor on lui demande l'alliance religieuse. Hamor agrée la proposition et fait accepter à tout son peuple la circoncision, c'est-à-dire Talliance religieuse. Sichem épouse Dinah et emmène sa femme à son palais. C'est alors qu'en violation de toutes les conventions et par un acte d'abominable trahison, les fils de Jacob entrèrent dans la ville, massacrèrent tous les habitants mâles surpris et sans défense, s'emparèrent des troupeaux et de tous les biens, puis se retirèrent, emmenant avec eux lés femmes et les enfants.
Second récit. Le second récit diffère du premier en deux points :
1» Sichem, avant d'épouser Dinah, l'aurait d'abord enlevée, puis lui aurait fait violence.
2® La ville aurait été saccagée et les habitants égorgés par deux fils seulement de Jacob, Siméon et Lévi.
Pour le reste, à savoir, alliance politique et religieuse proposée et acceptée de part et d'autre, les deux récits concordaient.
Dans le récit combiné tel que nous Tavons, il est certains détails qui sont propres à éclairer l'exégèse.
A. Au verset 7, les fils de Jacob, en apprenant Tenlèvement de leur sœur Dinah, entrèrent en colère. « car c'était une infamie que Sichem avait commise en Israël ».
Or, durant la vie de Jacob, il ne pouvait y avoir ni peuple d'Israël, ni pays d'Israël ; le nom même d'Israël existait depuis quelques mois à peine si l'on prend pour guide le chapitre antérieur XXXII, 28; ou même n'existait pas encore, si l'on se règle sur le chapitre postérieur XXXV, 10. Ce simple détail montre qu'il s'agit ici de peuples et non d'individus.
B. Les fils de Jacob disent au roi Hamor : « XXXIV, 46. Nous vous donnerons alors nos filles en mariage, et nous prendrons les vôtres, nous demeurerons avec vous, et nous ne serons plus qu'un peuple.
Or, au chapitre précédent XXXIII f 13. Jacob disait
à Esaû : Vous savez, mon seigneur, que j'ai avec
moi des enfants qui sont délicats. Que mon seigneur
marche donc devant son serviteur et je le suivrai tout
doucement selon que mes petits pourront le faire. »
Les petits enfants du chapitre XXXIII sont tout à coup
au chapitre XXXIV, des hommes âgés qui ont des
filles à marier.
Si les fils de Jacob sont âgés et pères de filles bonnes à marier, leur sœur Dinah est nécessairement une vieille fille décrépite; alors comment Sichem a-t-il pu s'éprendre si violemment de sa beauté 1
Ce second détail montre, comme le premier, qu'on est en plein mythe ; qu'il ne s'agit pas ici d'individus, niais dépeuples.
G. Dans le premier récit, la ville de Sichem est saccagée par tous les fils de Jacob; dans le second, par deux seulement, Siméon et Lévi. Quel que soit le chiffre qu'on adopte 12 ou 2, ce n'en sera pas moins une absurdité de prétendre que les habitants d'une ville entière se sont laissé égorger par 2 ou 12 hommes. Il ne s'agit donc pas ici de l'individu Siméon ni de l'individu Lévi, mais des tribus israélites personnifiées en les fils de Jacob.
Il est probable que le mythe a pour fondement un événement historique, lequel n'a pas laissé d'autre trace que la légende de Dinah enlevée. On pourrait la traduire ainsi : Dans des temps très anciens, deux tribus israélites conclurent, dans des vues déloyales, une alliance avec le roi de la principauté hévéenne de Sichem. Pendant les fêtes données à Sichem pour célébrer cet heureux événement, les Israélites profitèrent de l'hospitalité confiante des habitants pour les égorger et mettre la ville à sac. Cette abominable trahison excita une grande indignation contre les Israélites dans tout Kanaan. Les chefs de la Confédération israélite craignirent qu'une ligue générale des peuples kananéens se fît contre Israël. Ils reproché-
rent amèrement aux deux tribus l'acte odieux qu'elles avaient commis. Pour atténuer l'horreur de leur crime, ces tribus prétendirent que les Sichémites s'étaient rendus coupables envers elles du rapt de plusieurs de leurs jeunes filles. C'est ce que symbolise l'apostrophe de Jacob à Srméon et à Lévi : « Genèse, XXXIV, 30. Vous me faites tort en me rendant odieux aux Kananéens et aux Phérézéens qui habitent ce pays; moi, je n'ai que peu de monde et s'ils se liguent contre moi ils me battront et je périrai avec toute ma famille. — 31. Ses fils lui répondirent : Devait-on abuser de notre sœur comme d'une prostituée? * IV. Mythe de la situation politique et géographique
DES DOUZE TlUBUS AU TEMPS DE DaVID. — JaCOb véCUt
147 ans {Genèse, XLVII, 28). A son lit de mort, il assembla ses fils et leur prédit ce qui devait leur arriver dans les temps futurs. Cette prédiction est connue sous le nom de Bénédiction de Jacob (Genèse, XLIX). Elle est en vers, elle a servi de modèle à la Bénédiction de Moïse. La Bénédiction de Jacob a été composée sous le règne de David; celle de Moïse, sous le roi d'Éphraïm Jéroboam II, c'est-à-dire deux siècles plus tard.
Même si Jacob, au lieu d'être une création de l'imagination populaire, avait eu une existence historique, on ne pourrait lui attribuer le chant appelé Bénédiction de Jacob. Il est, en effet, invraisemblable qu'un vieillard âgé d'environ 150 ans ait pu, au moment de rendre le dernier soupir, improviser une telle série de stances poétiques. Il est invraisemblable qu'un si long morceau ait pu se fixer dans la mémoire des auditeurs.
Les contradictions, d'autre part, sont aussi fortes que les invraisemblances. En effet, au début deGetièse, XLIX, 3-7, Jacob maudit Ruben et Siméon; or, au chapitre précédent, XLVIII, 5, il en avait parlé comme des enfants de son cœur.
Il y a contradiction entre la prédilection constante que le vieillard a sans cesse marquée à son dernier né Benjamin et la strophe farouche qu'il lui consacre : « Genèse, XLIX, 27, Benjamin est un loup ravisseur, il déchire sa proie; le soir, il partage ses dépouilles. »
Dans la malédiction contre Siméon et Lévi, Jacob s*écrie : « XIJX, 7. Je les disperserai en Jacob; je les disséminerai en Israël. » Jacob et Israël signifient ici le peuple et le pays israélites, ce qui exclut toute possibilité que Jacob ait pu prononcer une telle phrase.
Il s*agit donc ici, non d'individus, mais des tribus israélites à une certaine époque historique; cela est tellement évident que l'auteur même du chant en fait l'aveu en forme de conclusion : « Genèse, XLlX> 28. Ce sont là les tribus d'Israël an nombre de douze, et c'est ainsi que leur père leur parla et les bénit. Il les bénit chacune d'une manière particulière. »
Ce qui caractérise la Bénédiction et fixe l'époque de la rédaction, c'est la strophe consacrée à Juda. Dans les chapitres précédents XXXVII, XXXVIIÏ, Juda est représenté sous les plus noires couleurs ; il a vendu son frère Joseph, il a abandonné son père et ses frères pour aller vivre au milieu des Kananéens ; il a épousé une Kananéenne, il s'est souillé d'un inceste. Et voilà qu'au lit de mort de Jacob, c'est lui qui est
exalté au-dessus de tous ses frères : « Genèse, XL1X,8. Juda, tes frères te glorifieront ; tu mettras ta main sur la nuque de tes ennemis; les fils de ton père se prosterneront devant toi. — 10. Le sceptre ne sera pas ôté à Juda... » C'est que le chant a été écrit au temps de TEmpire de David; or David était de la tribu de Juda. L'auteur ne pouvait pas prévoir qu'un demisiècle plus tard dix tribus feraient sécession et que le petit royaume judéen ne serait plus qu'un objet de dédain pour ses puissants voisins * . L'auteur est tout entier à l'enthousiasme, et l'enthousiasme l'entraîne à croire à la pérennité de l'hégémonie de Juda.
Une fois ce fait constaté, Texamen des strophes consacrées à chacune des tribus devient intéressant pour l'historien; on a, en effet, sous une forme symbolique, l'état des tribus au temps de David, au point de vue politique et géographique.
1® La tribu de Ruben qui, à l'origine, eut la primauté (ce que symbolise la naissance de Ruben le premier né) est, au temps de David, fortement déchue de sa puissance primitive. Deux siècles plus tard, au temps de Jéroboam II, elle était sur le point de s'éteindre, ainsi que le dit la Bénédiction de Moïse {Deutéronome, XXXIII, 6). L'auteur de la Bénédiction de Jacob attribue cette déchéance à une prétendue souillure (Genèse, XXXV, 22), analogue à celle de Juda et de Thamar;
i. Voir 2 Rois, XIV, 9, Tapologue du chardon et du cèdre dans la réponse de Joas, roi d'Éphraïm, à Amasias, roi de Juda.
2® La tribu de Siméon n'existait plus que nominalement; ses restes s'étaient fondus en la tribu de Juda. Le nom même disparaît dans la Bénédiction de Moïse;
3<> Les Lévis n'ont pris de l'importance que deux siècles plus tard, comme on le voit dans la Bénédiction de Moïse;
4® La tribu de Benjamin formait une espèce d'aristocratie militaire. Vigoureux, adroits, rompus aux exercices du corps, les Benjaminites étaient regardés comme les meilleurs guerriers d'Israël. Aussi est-ce leur clan qui donna le premier roi Saûl, Saûl le plus brave des soldats, mais d'un esprit étroit et borné. La Bénédiction de Moïse ne parle plus de la tribu de Benjamin que comme possédant le temple de Salomon sur son territoire ;
5® La Bénédiction de Jacob célèbre Joseph comme très puissant, très florissant, mais elle le place bien au-dessous de Juda.
Dans la Bénédiction de Moïse, au contraire, Joseph est exalté au-dessus de tous en strophes dithyrambiques : « Il a des cornes de buffle ; avec elles il culbute les peuples jusqu'aux extrémités de la terre tous ensemble. Voilà les myriades d'Éphraïm, voilà les myriades de Manasseh! » (Deutérono7ne,XXXlll,i^il.)
6» Quant à Juda, dans la Bénédiction de Moïse {Deutér., XXXIII, 7), non seuleipent le sceptre lui est ôté, mais Juda devait avoir subi un grand désastre * ,
1. Probablement récrasement d'Ârnasias, roi de Juda, et le sac de Jérusalem par Joas, roi d'Éphraïm et père de Jéroboam II (2 Rois, XIV, H-14).
car la Bénédiction de Moïse implore pour lui Taide de rÉternel.
Quatre vers seulement, vers de commisération, voilà tout ce qu'obtient ce Juda à qui le sceptre ne devait pas être ôté I
En résumé, la Bénédiction de Jacob est une composition poétique qui nous donne, sous une form« mythique, une appréciation sommaire de Tétat des douze tribus au temps du roi David. Tel est le résultat auquel aboutit l'examen des invraisemblances, des contradictions ainsi que la teneur des strophes, surtout si on compare ces strophes à celles de la Bénédiction de Moïse.
m. — JTacdb, type du Sémite nomade.
Nul patriarche n'a été peint soup toutes les faces avec autant de prédilection que Ta été Jacob; on voit que la Genèse a voulu le donner comme un modèle à suivre. Jacob est, en effet, le type du Sémite nomade, tel qu'on le concevait en ces temps reculés, soit au point de vue de la famille, soit à celui des afSaires temporelles.
I. Jacob et la famille. — Le devoir capital qui domine toute la vie, c'est la piété envers Dieu. On sait combien fut profonde la religion de Jacob et quels rapports intimes il eut, selon l'expression arabe, avec Allah, le Dieu par excellence * .
i. Allah est la contraction de « Al le, Ilah Dieu » ; en hébreu, le grand Dieu se dit El, Il ou Ilou.
Dans sa jeunesse, Jacob a le sentiment très vif des liens de la parenté : il pleure en reconnaissant sa cousine Rachel au puits où elle avait amené son troupeau. Il s'éprend d'elle, d'un amour tendre et constant ; pour la mériter, il sert Laban pendant 14 ans.
Fidèle auxpréceptes de son père et à l'exemple que celui-ci lui a donné, Jacob n'épouse que des femmes de race pure, c'est-à-dire des Mésopotamiennes appartenant aux tribus nachorides. L'hérédité des qualités physiques entraîne généralement celle des qualités morales ; mais par-dessus tout, en épousant une femme de la même race et de la même religion, on conserve inaltéré et inaltérable dans la famille le foyer de la piété envers le vrai Dieu. L'union avec une étrangère expose fatalement l'époux et les enfants à glisser dans la voie la plus criminelle, à savoir, dans l'infidélité envers Jéhovah * .
Jacob a eu de nombreux enfants, ce qui est l'idéal de l'époux et du père ; il a même pour son dernier né cette prédilection si touchante chez un vieillard et surtout profondément humaine.
L'autorité qu'il a eue auprès de ses fils et le respect qu'il leur a inspiré n'ont jamais souff'ert d'atteinte. Il s'éteint doucement entre leurs bras, et son dernier soupir s'exhale au milieu de leurs pleurs et de leurs sanglots (Genèse, L, 1).
i. Genèse, XXVII, 46, Rébecca dit à Isaac : Je suis dégoûtée de la vie & cause de ces Héthéennes qu'Ésaû a épousées. Si Jacob doit prendre une femme d*entre les Héthéennes ou d'entre les filles de ce pays, quel prix la vie aurait-elle pour moi?
IL Jacob et les affaires temporelles. — Dans les qualités données à Jacob au point de vue intime de la famille, rien ne s'écarte de nos idées modernes; il n'en est plus de môme pour les rapports d'affaires avec autrui : les actes et Tétat cérébral que la Genèse prête à Jacob projettent sur la manière dont les hommes en ces temps antiques entendaient la morale une vive et intéressante lumière.
i^ Conduite attestant un esprit retors. — Entré sur le territoire édomite, Jacob ayant appris que son frère Esaû venait à sa rencontre à la tête de 400 hommes fut saisi de frayeur. Il divisaen trois lots le bétail qu'il destinait en cadeau à son frère ; puis il les fit emmener successivement, à un certain intervalle Tun de l'autre, avec des instructions précises aux conducteurs sur les paroles qu'ils devaient adresser à Ésaû. Enfin psychologue, Jacob savait que la triple répétition de présents agirait plus fortement sur l'âme simple d'Esaû que l'aurg^it fait la remise en une seule fois de tous les animaux. (Genèse, XXXII, 13-21.)
2^ Conduite hypocrite et rampante de Jacob. — Lorsque Jacob vit arriver Ésaû avec 400 hommes, il alla au-devant de lui en se prosternant sept fois à terre. Puis il fit avancer Tune après l'autre chacune de ses femmes accompagnées de leurs enfants, et les fit prosterner devant Esaû. Enfin, d'une voix où la vilenie s'alliait à l'hypocrisie, il dit à son frère : « Genèse, XXXIII, 10. J'ai vu votre visage comme si je voyais le visage de Dieu. » Il mit le comble à la bassesse de
sa conduite en faisant à Ésaû un mensonge paris
faitement calculé. (Genèse, XXXIII, 14, 17, 18.) Le contraste de la conduite d'Ésaû avec celle de Jacob est frappant. Autant l'attitude de Jacob est imprégnée de dissimulation et d'astuce, autant celle d'Ésaû est simple et franche. A la vue de son frère, Esaû court à lui, se jette à son cou et Tembrasse en pleurant {Genèse, XXXIII, 4). Il refuse carrément les présents; s'il finit par céder aux instances mouillées de larmes de Jacob, c'est pour ne pas affliger par un refus ce bon frère si humble, si désireux de lui faire plaisir {Genèse, XXXIII, 9-11). Le caractère d'Ésaû est, gU quelques traits, dessiné avec une admirable netteté; on reconnaît sur-le-champ en ce brave Esaû une bonne nature; l'intelligence est peut-être assez bornée mais le cœur est simple et profondément humain. Ces l'antithèse complète de Jacob, dont l'intelligence est fine et rusée, et le cœur artificieux et froid. Pour nous modernes, le beau rôle est celui d'Esaû; Jacob ne nous inspire que du mépris, un mépris fortement motivé. Eh bien î pour la Genèse^ c'est tout le contraire : Jacob est le dupeur, c'est lui le modèle à imiter ; Ésaû se laisse naïvement jouer, il ne mérite que la risée. L'état moral d'une époque se décèle tout entier dans cette manière d'apprécier les actes et les hommes G*est là un de ces détails qui font de la Genèse Tun des monuments les plus précieux de l'antiquité.
3» Utilisation sans scrupules par Jacob de ses connaissances en zootechnie {Genèse, XXX, 25-43; XXXI, 1-12). — Lorsque Jacob résolut de quitter la Mésopotamie, Laban le supplia de rester auprès de lui. Jacob
y consentit, mais à la condition suivante : Laban aurait pour sa part tous les moutons blancs nés ou à naître et toutes les chèvres noires nées ou à naître, c'est-à-dire tous les animaux dont la robe est appréciée en Orient. A lui, Jacob, appartiendraient tous les moutons à robe noire ou bigarrée et toutes les chèvres tachetées de blanc, c'est-à-dire les animaux dont la robe n'est pas estimée et qui, pour ce motif, sont conservés en très petit nombre. On sait comment Jacob rendit vaines les précautions prises par Laban pour empêcher le croisement des mâles tachetés avec les brebis blanches et les chèvres noires. Il découpa sur des baguettes vertes un certain nombre de bandes qui enlevées laissaient à blanc les parties sous-jacentes. A l'époque des amours et des unions des animaux, le spectacle agissait avec tant d'efficacité sur l'imagination des femelles que celles-ci mettaient bas des petits à robe tachetée. Par cette habile manœuvre, Jacob dépouilla son beau-père de la plus grande partie de ses troupeaux. « Genèse, XXX, 43, Jacob devint de cette sorte extrêmement riche; il eut de grands troupeau^ des serviteurs et des servantes, des chameaux et des ânes. » Loin de trouver répréhensible cette manière frauduleuse de s'approprier le bien d'autrui, la Genèse s'extasie si bien sur l'ingéniosité de Jacob qu'elle attribue à Dieu lui-même l'inspiration de cette façon d'agir {Genèse, XXXI, 9-14) ^
1. Voir dans mon livre. Les erreurs scientifiques de la Bible, page 349 et suivantes, Texplication du vrai procédé zootech nique qu'employa Jacob.
220 LES MYTHES DE LA feiBLE
40 Exploitation sans vergogne d'une gêne ou d'un besoin pressant chez autrui, même chez un frère. {Genèse, XXV, 29-34.) — Ésaû revenant de la chasse, las et mourant de faim, trouve son frère Jacob en train de préparer un plat de lentilles. C'est en vain qu'il le supplie de lui en donner pour réparer ses forces, Jacob profite de Tétat d'épuisement où est son frère pour l'amener à lui céder son droit d'aînesse en échange du misérable plat convoité. Dans cet odieux abus de la détresse physique où est Ésaû, la Genèse ne voit que la prestesse habile avec laquelle Jacob a su profiter de l'occasion pour dépouiller son frère.
^^Escroquerie abominable {Genèse, XXVll,i'AO). — Isaac devenu presque aveugle et sur le point de mourir envoya Ésaû à la chasse en lui disant qu'à son retour il le bénirait. Or la bénédiction donnait au fils la protection divine ainsi que l'hégémonie sur ses frères. A Tinstigation de sa mère Rébecca, Jacob revêtit les habits d'Ésaii et couvrit ses mains de peaux de chevreau pour simuler la peau velue de son frère; puis il vint en présence d'Isaac. « Genèse, XXVII. — 18. Qui es-tu, mon fils? dit Isaac. — 19. Jacob répondit : Je suis Ésaû, votre fils. » Étonné du son de cette voix, Isaac fait approcher Jacob et le palpe. « 22. Cette voix est la voix de Jacob, mais les mains sont celles d'Ésaû. » Dans un suprême appel à la loyauté de son fils, il lui demande une seconde fois : « 24. Es-tu mon fils Ésaû? Je le suis, répondit Jacob. » Cette affirmation solennelle dissipe tous les doutes d'Isaac; il donne à Jacob sa bénédiction qui assurait à celui-ci la pro-
tection de Dieu et l'empire sur tous les peuples. {Genèse, XXVU, 18-19.)
D n'est pas possible d'imaginer une escroquerie aussi abominable ni une audace dans le mensonge aussi odieuse que celles dont s'est rendu coupable Jacob. La Genèse, elle, n'y voit que des sujets d'admiration à l'égard de l'art consommé déployé par Jacob dans cette comédie jouée à la faveur de la cécité d'un vieillard mourant.
En résumé, dans les rapports de tout homme avec ses semblables au point de vue des intérêts matériels, la morale de la Genèse dans l'histoire de J acob se ramène à ceci :
1° Faire bien ses affaires ou s'enrichir, tel est le but;
20 Duper autrui autant qu'on le peut, telle est la règle de conduite ;
3^ La ruse, la fourberie, l'hypocrisie, le mensonge, sont d'excellents moyens pour arriver au but.
Le portrait de Jacob tracé par la Genèse montre nettement combien est absurde le décret du Concile de Trente. Est-ce que Dieu, souveraine moralité, peut donner comme modèle à imiter un fourbe insigne à qui nulle infamie ne répugne pourvu qu'il en tire un gain? Est-ce que la Bible peut être le code de la moralité comme elle devrait l'être si Dieu en était l'auteur?
Au contraire, en prenant la Bible pour ce qu'elle est, à savoir, pour une œuvre humaine, exclusivement humaine, tout change de caractère. Les person-
nages n'ayant plus de réalité historique représentent, sous une forme mythique, les mœurs, les passions et rétat mental d'une époque déterminée. L'intérêt devient alors immense pour l'histoire des progrès de Tesprit humain. On suit pas à pas la marche qu'a suivie l'Humanité pour se dégager des étreintes de la barbarie. Jacob, type du Sémite nomade il y a trente ou cinquante siècles, qui l'est encore aujourd'hui de l'Arabe du désert, conserve sa haute valeur symbolique; mais ce n'est plus comme modèle à imiter, c'est comme personnification des mœurs d'une époque ensevelie dans les ténèbres d'un lointain passé.
C'est ce que Voltaire, avec sa vaste et pénétrante intelligence, avait admirablement compris; voici les lignes qu'il écrit dans Philosophie y tome III, page 127 (Édition Paul Dupont) : « ... C'est toujours beaucoup qu'il nous soit resté deux livres aussi anciens que la Genèse et V Exode. En quelque temps qu'ils aient été écrits, ce sont des monuments très précieux ; les critiques ne peuvent empêcher qu'on y retrouve une peinture des mœurs antiques et barbares. Il est à croire que si nous avions quelques monuments des anciens Toscans, des Latins, des Gaulois, des Germains, nous les lirions avec la curiosité la plus avide. »