‹ Les mythes de la BibleChapitre 81 sur 118 · I. — Comment a été composé le mythe qu'on Ut · texte numérisé non relu

I. — Comment a été composé le mythe qu'on Ut

dans la « Genèse ».

L'imagination populaire s'est exercée sur Joseph, fils de Jacob, comme, bien des siècles plus tard, elle le fit sur Rodrigue de Bivar, surnommé le Cid Campéador. Le nombre des chants ou romances dont Joseph était le héros semble avoir été aussi grand que celui des romances du Cid. Mais il y a une différence radicale entre Joseph et le Cid, c'est que le Cid est un personnage historique, il a vécu au xi® siècle de Tère chrétienne, tandis que Joseph, lui, n'a jamais existé ; il est simplement la personnification de la tribu d'Éphraïm, la plus puissante des douze tribus d'Israël.

Le combinateur avait sous les yeux les diverses romances de Joseph ; il a taillé à gauche et à droite ; puis, tant bien que mal, il a cousu les morceaux l'un au bout de l'autre ; c'est d'après ce procédé qu'il a composé la légende que nous lisons aujourd'hui dans la Genèse, On ne doit donc pas s'étonner qu'à la suite de cette rapsodie enfantine, le texte fourmille de contradictions.

lo Genèse, XXXVII, 9. Joseph ayant raconté qu'il

avait vu en songe le soleil, la lune et onze étoiles l'adorer, Jacob lui dit : « 10. Est-ce que nous viendrons moi, ta mère et tes onze frères nous prosterner devant toi? » L'auteur de la romance qui contient ce songe ne sait pas évidemment que Rachel, mère de Joseph, est morte précédemment en donnant le jour à Benjamin (Genèse, XXXV, 19).

2» Genèse, XXXVII, 12. Les frères de Joseph allèrent à Sichem pour y faire paître leurs troupeaux. L'auteur de la romance ne connaît pas évidemment Thistoire des assassinats commis par Lévi et Siméon, à la suite de l'enlèvement de Dinah (Genèse, XXXIV) ; ce crime avait rendu odieux les fils de Jacob à tous les Kananéens, comme le constate Jacob lui-même (Genèse> XXXIV, 30); en menant paître leurs troupeaux à Sichem, ils s'exposaient à être massacrés par les habitants du pays.

30 Genèse, XXXVII, 25-27. Joseph est jeté dans une citerne; Juda propose à ses frères de vendre Joseph à une troupe de marchands ismaélites qui passaient. « 27. Ses frères consentirent à-ce qu'il disait. * Or, dès le verset suivant 28, les marchands qui passaient ne sont plus ismaélites, ils sont madianites; ils n'achètent pas Joseph à ses frères, ils le trouvent seul, abandonné, dans la citerne ; ils le prennent et le vendent à des Ismaélites, qui le conduisent en Egypte. Ce récit est évidemment composé de deux morceaux disparates empruntés à deux sources différentes.

Autre observation : Ismaël, fils d'Abraham et de Hagar, était l'oncle de Jacob ; Madian, fils d'Abraham

et de Kétoura, était l'oncle de Jacob ; il s'ensuit que, soit ismaélites, soit madianites, les marchands étaient petits-cousins de Joseph. Gomment les petits-cousins de Joseph auraient-ils pu s'associer aux frères de Joseph pour commettre un tel forfait?

D'autre part, si Ton objecte que les marchands sont quelques individus d'une peuplade entière, comment peut-il y avoir un peuple ismaélite et un peuple madianite dans un temps où les petits-neveux d'Ismaël et de Madian sont encore des jeunes gens non mariés?

Il est clair que dans ce récit rien n'est historique, tout est mythique.

40 Genèse^ XXXVII, 29. Ruben revient à la citerne, mais n'y trouvant point Joseph, il déchire ses vêtements. Ce verset se rattache à la seconde romance, celle qui dit que Joseph a été, non pas vendu par ses frères, mais abandonné dans la citerne.

D'autre part, Genèse, XLV, 4, Joseph accuse ses frères de l'avoir vendu pour être emmené en Egypte. Ce verset se rattache à la première romance.

Enfin, précédemment. Genèse, XL, 15, Joseph avait dit à réchanson qu'il avait été t par un vol très injmte emmené du pays des Hébreux ». Ce verset se rattache à la seconde romance, celle qui fait trouver Joseph dans une citerne par une troupe de Madianites.

Ces contradictions trouvent leur explication dans la manière enfantine dont le combinateur a fait ses coupes dans les chants divers qu'il avait à sa disposition.

5<> Genèse, XXXVII, 36. Joseph est vendu à Putiphar, eunuque de Pharaon et chef des satellites. Le mot eunuque doit être entendu, non dans son sens spécial, mais plutôt dans le sens général d'officier du roi; sinon Tattribution d'une épouse à cet officier royal et la colère de celui-ci seraient peu compréhensibles.

D'autre part, un autre Putiphar apparaît dans le cours du récit, c'est le prêtre d'Héliopolis dont Joseph épouse la fille Asnath (Genèse, XLI, 45).

Là encore on reconnaît la trace d'emprunts faits à deux ou plusieurs sources différentes. Il est probable que les diverses romances parlaient d'un Putiphar, lequel était officier du roi chez Tune, commandant de la prison chez l'autre, beau-père de Joseph chez une troisième. Au lieu de faire un choix, le combinateur a tout inséré dans son travail de mosaïque, de sorte qu'on a deux ou même trois Putiphars si, comme le veut M. Keuss, le commandant de la prison est identique au chef des satellites.

Putiphar est la corruption du mot égyptien Po-dou- Phra, qui signifie « Don de Phra » ; Phra est l'un des noms de la Divinité.

Le nom de la femme de Joseph, Asnath, signifie : « Siège d'Isis ». Quant au nom égyptien Zaphnath Panéah que Pharaon donne à Joseph, le sens n'en est pas encore déterminé. La signification de « Sauveur du monde » que lui donne saint Jérôme est de la pure fantaisie.

6» Genèse, XXXIX, 14. La femme de Putiphar dit : Il est entré chez moi cet esclave hébreu pour m'in-

sulter. — XL, 15. Joseph dit à l'échanson : J'ai été, par un vol très injuste, enlevé au pays des Hébreux. — XLIII, 32. II n'est pas- permis à un Egyptien de manger avec les Hébreux. »

En se mettant au point de vue de la légende, il n'y avait au temps de Joseph ni pays des Hébreux, ni peuple hébreu ; il n'y eut de pays hébreu qu'après la conquête de Kanaan par Josué. La famille de Jacob, souche d'une nation future, ne pouvait être appelée peuple. Ces expressions montrent combien est relativement récente la composition des romances de Joseph.

70 Dans le récit, Benjamin est toujours représenté comme un tout jeune homme, objet spécial de la sollicitude paternelle et comme placé sous une tutelle particulière. Cette jeunesse de Benjamin est même l'un des principaux éléments de l'intérêt attendri que fait naître cette partie de la légende de Joseph, Or, au chapitre XL VI, lorsque Jacob et ses fils viennent s'installer dans la terre de Gossen en Egypte, Benjamin, ce jeune homme de 12 à 15 ans, que Joseph serrait en pleurant dans ses bras, est dit père de dix enfants! La Genèse^ XLVI, 21, en donne les noms. Ce rapprochement montre clairement que la légende de Joseph, empruntée à des sources différentes, est purement un mythe.

8® Les frères de Joseph descendent en Egypte pour s'approvisionner de blé contre la famine qui sévissait en Kanaan. Or, pour subvenir chacun à l'entretien de toute leur famille pendant des semaines et des mois,

ils emportent chacun un seul sac de blé! Et encore ce sac de blé doit-il contribuer à la nourriture de Tâne qui le porte! (Genèse, XLII, 27.) « Cette naïveté est touchante et poétique, dit M. Reuss, mais c'est une preuve de plus qu'il n'y faut voir que de la poésie * . »

90 Ce qui est non moins naïf et poétique, c'est que le blé est vendu en détail par le grand vizir en personne, par Joseph lui-même! (Genèse, XLII, 6.) Se fîgure-t-on le Président du conseil des ministres de nos États européens établi derrière un comptoir et, sur une balance à bascule, pesant des sacs de blé qu'il vendrait aux clients populaires ? Il n'y a donc pas de doute possible : on est en pleine fiction.

10<^ Au chapitre XLII, 27, il est dit qu'un seul des frères ouvrit son sac dans Thôtellerie et y trouva l'argent ; les autres frères n'ouvrirent leur sac qu'une fois arrivés auprès de leur père Jacob (verset 23). Or au chapitre XLIII, 21, ils disent à Joseph : « 21. Lorsque nous fûmes arrivés à l'hôtellerie, nous ouvrîmes nos sacs, et chacun de nous trouva l'argent à l'entrée de son sac. » Les deux versions proviennent donc de deux sources différentes.

llo t Genèse, XLII, 37. Ruben dit à son père : Faites mourir mes deux enfants si je ne vous ramène pas Benjamin. » Or Genèse, XLI, 9, donne, à la même époque, à Ruben, non pas deux fils, mais quatre.

12° Genèse, XLIII, 1. La famine pesait sur tout le pays. « La famine dans le pays de Kanaan faisant le

U Reuss, Histoire sainte, tome I^"*^ pagç 425, note 2.

fond de toute cette partie de la narration, on voit que le mythe n'a pu se former qu'à une époque où les Israélites étaient devenus agriculteurs. Tant que les troupeaux trouvent de la nourriture dans leurs pâturages (et certes on ne les nourrirait pas avec un sac de blé), les pâtres n*ont rien à risquer d'une disette *. »

13<> « Genèse y XLIV, 1. Joseph donna cet ordre à l'intendant de sa maison : Mettez dans les sacs de ces personnes autant de blé qu'ils en pourront tenir, et l'argent de chacun à l'entrée du sac. — 2. Mettez de plus ma coupe qui est d'argent à l'entrée du sac du plus jeune.. L'intendant fit ce que Joseph lui avait ordonné. » Ainsi les frères de Joseph n'assistent pas au chargement et ne voient pas ce qui se passe, et pourtant les Egyptiens savent quel est le sac du plus jeune. Nouvelle preuve du caractère épique du récit (Rbuss).

14» « Genèse, XLV, 7. Dieu m'a fait venir ici avant vous afin que par mon moyen vous fussiez de ceux qui sont réservés sur la terre, et que je vous conservasse la vie par une grande délivrance. » Ces paroles de Joseph annonçant la formation du peuple Israélite et la grandeur de l'Empire de David montrent bien que la prétendue histoire de Joseph n'a rien d'historique, bref, qu'elle est un mythe.

15'' « Genèse, XLV, 10. Joseph dit à ses frères ; Vous demeurerez dans la terre de Gossen. » Jacob et toute sa smalah se rendent dans la terre de Gossen;

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