I. — Inflnenee de VÉgypte snr la relifl^ion d'Israël
Les Sémites kananéens qui s'emparèrent de TEgypte et y fondèrent des dynasties connues sous le nom de dynasties des Hyksôs ou Rois pasteurs, étaient des barbares; ils se sentaient très inférieurs à leurs sujets en culture morale et intellectuelle. Lorsque leurs rois eurent reconnu qu'il y avait plus de profit à exploiter le pays qu'à le piller, ils employèrent des scribes égyptiens au service du Trésor et de l'administration, car aucun des envahisseurs n'était capable d'un tel ouvrage.
L'Egypte, au contraire, avait des textes sacrés et une littérature religieuse assez développée. Aussi les rites qu'on employait pour la célébration du culte étaient-ils compliqués. Si les Sémites altérèrent la religion égyptienne en introduisant, sous le nom de Soutek, leur dieu Baal parmi les dieux égyptiens, en revanche ils subirent la fascination des rites solennels; ils les adoptèrent.
Le même phénomène d'assimilation se produisit chez les groupes de Sémites qui, attirés par le succès et la prospérité de leurs congénères, vinrent s'établir
en Egypte, abandonnant ainsi la vie nomade pour la vie sédentaire. Parmi les immigrants, les plus célèbres sont les Béni-Israël.
L'influence qu'a exercée la religion égyptienne sur les Israélites a été considérable*. C'est à elle qu'ils ont emprunté les pains sacrés, disposés sur une table devant le dieu, le serpent d'airain, les taureaux d'or, le disque ailé flanqué d'urœus qu'on trouve gravé sur les plus anciens cachets juifs, les idoles éphod et téraphim, les emblèmes ourim et toummim, que Ton consultait à chaque instant pour toute espèce d'événements, les danses sacrées en rond autour du dieu avec accompagnement de cris et de musique bruyante. Les vêtements sacerdotaux que revêtaient les prêtres mêmes de Jérusalem avaient une origine égyptienne. Mais les deux plus grands emprunts, emprunts [d'une importance capitale, que les Israélites firent à l'Egypte, c'est, d'une part, la résidence même de Dieu, à savoir l'arche, et d'autre part l'institution d'un clergé.
I. L'Arche. — L'arche, sorte de tabernacle entouré d'animaux symboliques, abritait l'image du Dieu invisible pour les profanes. Dans le rite égyptien, cette petite chapelle fermée était toujours superposée à une barque que les prêtres portaient sur leurs épaules dans les processions ou dans les pérégrinations du dieu. Cette arche était la chose du monde la mieux appropriée à la vie nomade. Aussi, lorsqu'ils sortirent d'Egypte, les Israélites emportèrent-ils celle qu'ils
i . Voir Renan, Histoire du peuple d'Israël, tome I«', livre I«r, chap. XI.
s'étaient faite durant leur séjour en Gossen, Mais ils la modifièrent et la rendirent plus portative. La barque, qui était une partie essentielle de Tarche égyptienne, disparut ; ce qui resta fut une sorte de grand coffre, garni de leviers pour les porteurs.
II. Le Clergé. — Le clergé est absolument d'origine égyptienne. En effet, dans la vie nomade et patriarcale, chaque famille garde ses objets sacrés; les cérémonies sont rares et simples ; c'est le chef de famille qui les accomplit. Mais la vie urbaine amène promptement de profondes modifications; la religion se complique; le culte et l'accomplissement des rites deviennent une science; alors logiquement se constitue ce qu'on appelle le clergé, c'est-à-dire une classe de perr sonnes qui, par état et par une sorte de vocation héréditaire, sont chargées des choses religieuses ; on les reconnaît comme étant les seules qui savent la manière d'honorer les Dieux et de les rendre propices. C'est ainsi que, pendant leur séjour en Egypte, dans la terre de Gossen, les familles Israélites s'adjoignirent des ministres d'origine égyptienne ; elles les entretenaient en échange des services religieux qu'ils rendaient.
IL — Les Lévis.
I. Les Lévis Après la sortie d'Egypte. — Lorsque les Israélites sortirent d'Egypte, les ministres égyptiens les accompagnèrent, comme il était naturel. Se séparer des Israélites c'était, selon l'expression vulgaire,
perdre le pain quotidien et la source assurée de tous les profits. Ils ne furent pas les seuls Egyptiens qui suivirent les Israélites dans leur exode; tous les gens de classe inférieure qui vivaient au service des familles israélites ou tiraient d'elles leur subsistance émigrèrent avec elles. UExode et les Nombres ont conservé les traces de cette émigration volontaire : « Exode, XII, 38. Les Israélites furent suivis d'une multitude de petit peuple. » Dans les Nombres, on les voit murmurer contre le manque de vivres : « Nombres, XII, 4. Une troupe de petit peuple qui était venue d'Egypte avec eux désira avec ardeur manger de la viande. »
Lorsque la conquête de Kanaan eut donné aux Hébreux un établissement qui leur permit une vie plus ou moins sédentaire, ces ministres égyptiens, associés aux familles israélites, furent désignés par le mot hébreu même qui signifie associé .* on les appela les lévis.
Plus tard, lorsque les Hébreux eurent acquis de la cohésion en tant que nation, certaines légendes firent des lévis les descendants d'un prétendu fils de Jacob. Cela était inévitable : du moment qu'on voulait que les 12 tribus descendissent d'un ancêtre commun, il fallait bien donner douze fils à cet ancêtre. Or nous savons que cette division en 12 tribus, chez les Hébreux comme chez tous les Sémites asiatiques, est fondée, non pas sur les 12 fils de quelque mythique person. nage qui n'a jamais existé, pas plus chez les autres Sémites que chez les Hébreux, mais sur les 12 cons-
tellations du Zodiaque; bref, que cette division est une division solaire.
D'autre part, à côté des légendes qui mettent les lévis au nombre des douze tribus d'Israël, il est d'autres légendes qui les en excluent.
Bansldi Genèse, XXIX, XXX, XXXV, 23 ; XLVI, 8-26; XLIX, la tribu de Lévi est comptée au nombre des douze tribus; elle l'est encore dans Exode^ I, 7.
Au contraire, dans les Nombres, elle en est exclue constamment; pour avoir le nombre 12, Joseph est dédoublé en ses deux fils : Nombres, I, 5-15; 21-43; II; Vn, 7-9; X; XIII, 5-16; XXVI, 5-51.
Enfin, dans le Deutéronome, Lévi est rétabli au nombre des 12; Joseph reprend son rang, ses deux fils ne sont plus titulaires(D^w^ero., XXVII, 11-14).
Par ce simple exposé, on voit quelles fluctuations a subies Lévi dans le classement des groupes fondamentaux d'Israël. Ces fluctuations tiennent précisément à la situation indécise que longtemps ont eue les lévis au sein du peuple qu'ils avaient suivi.
Si Ton étudie les textes de plus près en tenant compte de l'époque où remonte chacun d'eux, la vérité historique se dégage encore mieux des ténèbres de ces mythes anciens. Il y a dans la Genèse, XLIX, un morceau poétique célèbre, à savoir, la Bénédiction de Jacob. Il y a dans le Deutéronome, XXXIII, une autre poésie, parallèle à celle de la Genèse, connue sous le nom de Bénédiction de Moïse. La comparaison entre ces deux pièces lyriques off're un vif intérêt.
A. Benédictimi de Jacob {Genèse, XLIX). — La béné-
diction de Jacob est l'œuvre d'un poète qui vivait au temps de la splendeur du roi David*. Naturellement elle exalte Juda, ancêtre de David, au-dessus de tous ses frères. Elle a de bonnes paroles, mais pas davantage, pour Joseph, dont les tribus à cette époque étaient florissantes.
Dans la Bénédiction de Jacob, Lévi est maudit en compagnie de Siméon ; on les dit frères, mais frères par le crime, à cause du massacre des Sichémites. « Genèse, XLIX, 7. Maudite soit leur rage si cruelle, et leur fureur si implacable I Je les disperserai en Jacob; je les disséminerai en Israël! »
Cette malédiction est intéressante en ce qu'elle nous atteste que la tribu de Lévi ne possédait pas un territoire particulier. « Il y a même lieu, dit M. Reuss, de se demander si la famille des lévites a jamais été une tribu dans le sens des autres. »
B. Bénédiction de Moïse (Deutérononie yXXXlll). — La Bénédiction de Moïse est l'œuvre d'un Éphraïmite qui vivait sous Jéroboam II*. On sait que Jéroboam II
i. Voir précédemment, page 211.
2. Le verset 2 contient un mot persan (loi toute de ieu) qui est étranger à l'ancien hébreu.
Le verset i dit : « Moïse nous a donné la loi, etc.. » Or, c'est Moïse qui est censé prononcer la bénédiction.
Verset 5. « Il y eut un roi en Israël quand les chefs du peuple s'assemblèrent, les tribus d'Israël toutes ensemble. > Allusion à l'élection de Saûl .
Verset 7. La tribu de Siméon est omise, soit qu'au temps de Jéroboam II elle n'existât plus, soit qu'elle se fût fondue en celle de Juda.
Tous ces faits sont postérieurs à Moïse de quatre à six siècles.
réussit à rétablir sous son sceptre l'Empire de David et de Salomon. Pour la dernière fois, la monarchie israélite brilla de tout son éclat.
La Bénédiction de Moïse exalte Joseph sur un ton lyrique; Joseph y est appelé le prince de ses frères.
En revanche, Juda obtient à peine une mention; et cette mention le dépeint comme accablé par ses ennemis; il a besoin que TÉternel vienne à son aide.
Ce qui est dit de Lévi est significatif: ce Lévi qu'avait maudit Jacob fait bonne figure dans la Bénédiction de Moïse (versets 9-11). C'est que, depuis David, il s'est passé des événements qui ont singulièrement modifié la situation politique des lévis. Les lévis se sont créé peu à peu une position prééminente à Jérusalem ; celieci date de l'époque du prêtre Joad ou Joïada, auteur de la Révolution qui coûta la vie à la reine Athalie.
La comparaison entre les deux Bénédictions nous montre deux choses, à savoir, que d'une part la situation des lévis au sein du peuple hébreu se ressentit pendant de longs siècles de l'infériorité que leur donnait leur origine étrangère ; que d'autre part ce fut plus de cent ans après David que leur rôle dans l'État acquit une certaine importance.
Une nouvelle preuve de l'origine exotique des lévis nous est fournie par le nom môme que donne la Genèse au fils aîné du prétendu fils de Jacob.
Au chapitre XL VI, 11 , elle dit que le fils aîné de Lévi s'appelait Gerson (ou Gersom ou Gersam : ces trois noms sont identiques). Or Gerson (la Bible le dit ellemême, Exode^ II, 22) signifie « Celui qui séjourne en
pays étranger », c'est-à-dire l'Étranger domicilié dans un pays autre que son pays d'origine. En Grèce, à Athènes, le Gerson s'appelait le métèque. Dans notre Europe contemporaine, les métèques ou les gersons abondent dans les divers États, surtout dans les grands centres industriels et commerciaux. Une loi récemment promulguée en France déclare qu'au bout d'un certain nombre d'années de résidence, les fils des étrangers domiciliés seront assimilés aux Français; de métèques ou de gersons, ils deviendront lévis français, c'est-à-dire associés à la nation française par naturalisation.
On voit que ce fait d'Étrangers associés plus tard à la nation israélite chez qui ils résidaient est loin d'être un fait unique, invraisemblable ; il se produit au sein des nations européennes.
II. Fonctions des lévis jusqu'à l'institution de la ROYAUTÉ. — Tant que les peuplades sont barbares, on n'entreprend rien, on ne fait rien sans consulter préalablement la divinité. Il en était ainsi chez les anciens Sémites comme il en est aujourd'hui chez les nègres du Gabon. La fonction du lévi primitif consistait à interroger la statuette en métal plaqué sur bois qu'on appelait Éphod, et à transmettre la réponse de la Divinité. L'Éphod de l'Arche, par son caractère particulier, jouissait d'un privilège supérieur; mais il n'était pas l'oracle unique : on comptait d'autres éphods appartenant à de simples citoyens. Ceux-ci les interrogeaient pour leurs propres affaires ou en mettaient Tusage, moyennant finance, au service d'autrui. C'est
ainsi que le rusé Gédéon exploitait à son profit l'éphod en or qull avait établi à Éphra {Juges, VIII, 27). Telle était la réputation de cet éphod que les pèlerins venaient en foule le consulter ; aussi Gédéon retira-t-il de son éphod de grands bénéfices.
Outre Texemple de Gédéon, le livre des Juges, XVII, XVIII, contient un épisode qui nous donne sur la situation des lévis en Israël et sur leur métier les détails les plus précieux; cet épisode est celui de Mikah. Un Éphraïmite noirimé Mikah s'était fait un éphod dont, faute de mieux, il avait confié le service à l'un de ses fils. Le hasard voulut qu'un lévi qui allait à la recherche d'un emploi passât par les monts où demeurait Mikah. Celui-ci, enchanté de rencontrer un homme habile dans l'art de consulter l'oracle et de rendre favorable la divinité, se hâta de prendre le lévi à ses gages; il se l'attacha « Juges, XVII, 10, moyennant 10 sicles d'argent (30 francs environ) par an, un habillement convenable et la nourriture » . Ce lévi était donc un vrai chapelain, le chapelain d'une famille privée. Une troupe de Danites qui allaient en expédition en passant par les monts d'Éphraïm s'empara de l'éphod dont leurs espions avaient vanté la puissance ; puis elle persuada au lévi de les accompagner en lui offrant des conditions supérieures à celles qu'il avait chez Mikah. Le lévi accepta et les suivit. Tout réussit aux Danites. De chapelain d'un simple particulier, le lévi devint le prêtre de toute une tribu. Au lévi, le livre des Juges, XVIII, 30, donne le nom de Jonathan, fils de Gerson, lequel Gerson est
dit fils de Moïse. Notons, en passant, ce nom remar- .quable qui revient lorsqu'il s'agit de gens d'origine étrangère domiciliés au milieu des Hébreux.
L'épisode de Mikah nous montre que, au temps des Juges, les fonctions des lévis s'étaient peu modifiées depuis la sortie d'Egypte. L'empressement de Mikah à remplacer son fils inexpérimenté par un lévi comme desservant de l'éphod et l'empressement des Danites à s'adjoindre ce même lévi prouvent que les Hébreux regardaient toujours les lévis, ainsi qu'au temps du séjour en Egypte, comme les plus savants dans Tart de consulter la Divinité.
Avec le temps, une évolution considérable se fit dans les fonctions du lévi. Les lévis peu à peu cessèrent de mettre leur science aux gages d'éphods particuliers pour la consacrer exclusivement à l'éphod de l'Arche. Les fonctions de prêtres devinrent l'apanage héréditaire d'une catégorie d'entre eux , catégorie d'élite, tandis que les autres rempHssaient les offices afférents au service du Temple. C'est ainsi que finit par se constituer l'unité d'un clergé national.
Dans l'emploi de divination qu'exerçaient les lévites auprès du public, certains hommes auxquels on accordait le don de lumières surnaturelles se substituèrent à eux. Les Voyants, ainsi qu'on les appela d'abord (en hébreu, Rozé ou Hozé), furent sur ce point les successeurs des lévis. Comme on avait consulté les lévis, de même on continua de consulter les Voyants, moyennant une faible rétribution, pour tout événement quelconque, soit la pluie, la sécheresse, soit la perte d'un
objet. C'est ainsi que nous lisons que Saûl, ayant égaré ses ânesses, alla consulter le Voyant pour savoir quel chemin elles avaient pris. La consultation lui coûta un quart de sicle, c'est-à-dire 75 centimes. Le Voyant était Samuel (1 Samuel, IX).
Après avoir fourni sous ce nom une assez longue carrière, les Voyants disparurent à leur tour ou, si Ton veut, se fondirent dans les rangs des nabis ou prophètes.
Il ne faut pas confondre les prophètes héritiers ou supplantateurs des Voyants avec les prophètes écrivains tels que les Ézéchiel, les Isaïe, etc. Les nabis dont nous parlons étaient quelque chose d'analogue aux derviches hurleurs des pays musulmans. Au temps de Samuel, ils formaient déjà des groupes; ils avaient des écoles, sortes de séminaires. Peu à peu ils s'occupèrent de politique, se mêlèrent à toutes les affaires, à toutes les intrigues du pays. L'influence qu'ils exercèrent dans le royaume d'Éphraïm fut extraordinaire ; c'est à eux que l'exécrable Jéhu dut son triomphe.
m. — Aharoa.
Dans le parcours du désert, les lévis tenaient les brancards de l'Arche; ils marchaient en avant, ils étaient guides. Arche, en hébreu, se dit 4row ou Ahrmi; on put appeler les lévis « les fils de l'Arche >, en hébreu « Béni-Ahron » . Conformément à la loi qui régit les mythes généalogiques, on imagina un per-
sonnage d'où serait issue la famille qui plus tard eut le privilège exclusif du sacerdoce. Ce personnage fut appelé Aharon, forme ancienne identique à Ahron, comme Abraham est identique à Abram, et Sarah à Saraï *. Aujourd'hui les familles juives qui portent le même nom que le mythique frère de Moïse récrivent de la même manière que s'écrit l'arche Aron ou A hron. Ce nom est très fréquent en Angleterre, en Allemagne et en France. Les fils d'Aron « les Béni-Aron » s'appellent en Angleterre Aronson (son, fils), et en Allemagne Ahronssohn (sohn, fils) ; ce sont bien, quant à rétymologie, les fils de l'arche.
Une fois accomplie la création du personnage d' Aharon, la logique exigeait qu'il se rattachât directement au prétendu fils de Jacob, souche des lévis. On fit donc d'Aharon le petit-fils de Qéhat ou Caath, deuxième fils de Lévi (Exode y VI, 20). Son père qu'on nomma Amram aurait eu de sa femme Jochabed trois enfants, à savoir, Aharon l'aîné. Moïse et Marie leur sœur (Nombres, XXVI, 69). Cette notice si précise où père, grand-père, mère, frères et sœur, ont obtenu chacun leur nom est due à l'Élohiste.
Malheureusement cette généalogie est, comme toutes les généalogies bibliques, un simple mythe. Le verset 59 de Nombres, XXVI, est le seul où soit mentionné le lien de parenté qui aurait uni Aharon, Moïse et Marie. En effet :
A. Le chapitre II de VExode où se déroulent la