CHAPITRE IV
11 reste à examiner les textes qui, selon nous, ne doivent pas être comptés au nombre des mythes.
1 Phaed. 72 e-77 a. (La réminiscence). - Nous inscrivons ici pour mémoire, le second exposé de la réminiscence, que nous avons dû discuter par anticipation, afin de mieux m^ontrer en quoi il diffère du passage correspondant du Menon .
2. La République et les Lois. — La République et les Lois ont été déclarées mythiques par Couturat et Wilh » ; les Lois seules par Hirzel ^ sous prétexte quelles ne sont pas un dialogue. Nous avons réfuté plus haut l'argumentation de Hirzel en même temps que son critérium *, et nous n'y revenons pas. Quant à Couturat et à WiUi, ils fondent leur jugement sur des indices purement formels qui, on le sait, sont dépourvus de valeur à nos yeux. Des mots tels que p/Joç, jr/JoAoyw, nap^uLOu, avîo^r/îrv, 5<a«vOo),oyîfv, rXarrscA fl^(ts<v, ::^.5.a, 'Im, ™m«., yo^^o^^ùv, ne prouvent rien, pas plus que l'invocation aux dieux qui ouvre les Lois, ou la fête de Minerve à l'occasion de laquelle le dialogue sur la justice se serait engagé, ou encore 1' « allégorie » (c'est le terme employé par Couturat) qui est à la base de toute la i?ép«- Wiçue, soit l'assimilation des parties de l'âme aux classes de l'Etat. Tirant parti du double sens de vwo;, Platon
1 Voir plus haut, p. 69-76.
' Couturat, De Plat, mylhis, p. 34-40, 45-50 ; Willi. Plat. Mythopoiu.
' HiBZEL, Dial. I, p. 271 ; Das Rhetor. bei PI. p. 74. ♦ Voir plus haut, p. 20-26.
compare les lois aux chants poétiques, et déclare que, comme eux, elles doivent avoir des préludes (7:ooot>ia) ^ : simple analogie, favorisée par une synonymie fortuite qu'offrait la langue grecque. Ces préludes ont assurément pour but d'induire les citoyens à respecter la loi ; mais la persuasion dont il s'agit, ce n'est nullement la croyance fragile, l'opinion vraisemblable suggéxée par la rhétorique, et que Platon distingue ailleurs de la conviction solidement assise sur la science, œuvre de la dialectique \ XhBivj s'oppose ici à £rtTaTT£rA non à 'r^^yr.y^ivj ; autrement dit, il ne saurait établir le caractère mythique de ces préambules, moins encore celui de l'ouvrage tout entier ; car, dans l'esprit de Platon, l'effort du législateur doit précisément consister à justifie'r la loi devant la raison, afin qu'elle soit acceptée de bon gré et en connaissance de cause, au lieu d'être subie comme l'ordre qu'on intime brutalement à un esclave ».
Enfin, si l'organisation politique que préconise le philosophe est appelée un « rêve >> \ il est déraisonnable d'en conclure, avec Couturat, qu'elle est mythique, parce que, de toute évidence, Platon veut seulement nous faire entendre
^ p';T Gor^^^^^^^ Pterfr. 260 a, 272 d-273 a ; PolM. 304 cL -
Au contraire, dans la Rè^Miqrxe, Platon emploie à deux reprises (^^. 476 e 589 c) le mot r-:(0=..v - <lans le premier cas, il ajoute même uaoatl.OilcrOa.. ! — à propos de raisonnements qui, sans contestation
possible, sont dialectiques. ,. -, ^ „,.«ol«
3 Gela ressort nettement de la comparaison du législateur avec le médecin Le vrai médecin ne se contente pas de prescrire a ses clients des Temtd "empiriques ; il raisonne avec eux en philosophe (-'^ J^ ;-^-^ Hy^.- ypcôasvov .oT; /^V^.;) sur les maux dont ils souffrent U^ov.. ;Vp^ iXa.o....5.:5coJ.v xal à.o8£/sraO, et leur enseigne (o.Saoxet) le moyen de recouvrer la santé [Le,,, 720 a-e, 857 c-e). Or le bon légiskteur doit procéder de la même manière, soit joindre aux principales lois des préambules explicatifs [Le,,- 788 a : a^Say/.) dont le plus typ^e;»* 1^ démonstration de l'existence des dieux au livre X (Sur le caractère dxalectique de ce passage, qui précède les lois contre l'impiete, voir plus bas. n 122 125) A noter également que le législateur ne peut se contredire, ^omme le font souvent les poètes, mais doit n'avoir qu'un seul langage sur <îhaque chose [Legg. 719 c-e). Or la constance dans le jugement est pr^ cisément ce qui, d'après Platon, distingue la science de l'opmion (cf. p. ex.
JVfen.97e-98a).
« 'EviTtviov [Rev. 443 b) ; ovap [Le,g. 746 a, 969 b).
LES MYTHES DE PI.ATON
qu'il trace un plan idéal, trop parfait pour être ja-n^Y,!!' ^eptible d'une^éalisation intégrale V La ^S'^'^-; .f^ ^;; nieienne est, de l'aveu de son auteur, une -;^«P'\^" fj^ tient au domaine de la théorie pure ; mais ce n est pas mythe, ou les mots n'ont plus de sens.
3 Apol. 38 c-42 a : Crit. 49 c-54 e. (Troisième discours de Socrate •. prosopopée des lois). - Nous avons P-^/ ;2' prendre pourquoi WiUi assimile à des mythes le tro.s.enr.e discours de SocLte dans V Apologie, et la seconde part.e du CrHon K Ici encore, de menus détails de forme, recuedh sans discernement, tiennent lieu de preuves, et donnent ur^ solidité fallacieuse à des jugements téméraires. A.«.v>o/.Vj „,érite d'autant moins d'être pris en considération qu on ht 0-,.).x5.V. quelques lignes plus haut », et y^..y.,0..ne saurait être tenu pour un équivalent de u.^, pmsqu .1 s'agit réellement d'une prédiction faite par Socrate aux Athéniens. Quant à la personnification de la mort, de 1 infamie et de la vérité dans V Apologie, à la prosopopée des lois ou l'allusion aux corybantes dans le Cnton, ,1 faut les mettre au compte de ce style imagé qui est celui de 1 laton,
1 C'est encore la même idée que Platoa exprime en désignant sa cité idéale par ces mots : f,^ ..oX...E.a y u. loA , , l 1
héorie » par opposition à irCV- « "" i<^'^' ^" P^»»»!"'' "• ^^^ " P^'^T' cienne et hypothétique à l'égal des schémas que eonstru.t le geomHre et comme eux, purement rationnelle, donc aussi éloignée que possible de robjet par excellence des mythes: la nature phys.que, qu, demeure presque impénétrable à la raison. Voir aussi plus haut, p. 1'., n. 1 (sur ::..v..
'* "w.ri;!; Plat. MvlUopoiie, p. 22-2'.. - Hmz.i. (DialAy. 260) semble, lui aussi, considérer la prosopopée du Cnton comme 1 équivalent d uu
"'>*^poi 39 e — Cf. Blrnet, PI Euthyphr. Apol. and Oif. p. 164 sq. : . \:airJ)ôlo-;À^x:, conlabulari, to bave a talk with one anolher. There is no suggestion ot mytb in the word. »
'Il
même dans les passages les plus rigoureusement dia'ectiques. Du reste, l'Apologie et le Criton occupent une place à part dans l'œuvre platonicienne, parce qu'ils visent, hors de toute préoccupation doctrinale, à caractériser l'attitude de Socrate au cours de son procès. Quel peut donc être le sens, en ce qui les concerne, d'une distinction semblable à celle que nous propose WilH .? Le mythe - du moins tel que nous l'entendons — suppose nécessairement un problème philosophique, présenté et résolu d'une façon toute différente de la méthode dialectique K Or les deux ouvrages en cause sont précisément les seuls où le philosophe se soit tout à fait effacé pour faire place au simple témoin du drame de 399 .
4 Eep. VII, 514 a-518 b. (Allégorie de la caverne). — Nous ne croyons pas qu'il taille, à l'exemple de plusieurs critiques», ranger l'allégorie de la caverne parmi les mythes. Assurément, l'allégorie et le mythe sont des genres voisins — si voisins que tous les mythes platoniciens sont plus ou moins allégoriques — mais ce n'est pas une raison pour les confondre *^'allégorie est immobile comme un tableau ;il ne s y
1 C'est pourquoi nous ne pouvons pas non plus suivre FB,KDLa>DER iPUilon I p. 206 sq.), lorsqu'il assimile à un mythe --sous la deno- • L^nMiôn aLz étra^.ge de \ mythe du Thrasymaqoe » - 1 «""-""JT croyances populaires en la vie future que Platon met dans la bouche du vieux Céphale au début du livre I de la République.
" Dans wLologie, Socrate effleure, il est vrai, un problème philosoohiaue celui de la Survivance. Mais ces brèves considérations sur la mort fie sont ptrobiet du troisième discours dans son entier. Nous reviendrons sur ce point lorsque nous étudierons en détail l'immortalité de l'ame (voir
CouTUBAT, De Plat, mythis, p. 51 sq. ; JowErr.D.aJ.o/ PI ";^-^^ '^■■^"i Plat. Mylhopoiie, p. 30. -Quant à Stewabt (Myll^ oj PI. p. -jO.f ^l,-'
considère la caverne à la lois comme une f'r"':\TZZ7^1' chez i CouTL-nAT (De PW. myto. p. « sq.) prétend a tort quilny a, chez
Platon, aucune difîérence essentielle entre les mythes et •- «'^g--' ;» en conséquence, il assimile entièrement ces dernières a de» -ytl-Mp^ 45-54) — NFSTI.F., en revanche, proteste avec raison, dan» son compte rendu de la thèse ke Willi (PkiM. Wocl.nsCr. 47, 1927 p. 674), con re 'identification pure et simple de l'allégorie et du mythe, bien qu d car c erUe ce derLr un peu autrement que nous : « Zu oinem scharten Be-
fi
passe rien, ca. tout est donné d'avance ; - ^^ ^^^e lyTh ', ^^Ue a pour objet, non pas une action m. u„etat^L y ^^^^
- contraire est ^^^^ZZ: ^^1^^ ^e Ban.u. comportan une -^^^^ ''^,^^.,^, ^ane et eelu. de Socrate rorX:;:'cLr:on pas une^a..... ..^ ^^^
parce qu'au lieu de comparer simplement 1 amou à un
d un tout qui c ^^âtiment des hommes pnm.t. s
naissance d bros, puis e i-u UAt;.„Bnt était l'ori-
ment générale, tandis que e mythe et la '«§«" scène des personnages déterminés, et racontent des faits Bcene «<;« P Ast-à-dire situés dans lé temps et dans
censés histori< ues, c esi a uuc p,...;„„^« d'anrcs
l'esnace Ainsi le renversement du cours de 1 univers, d après e my he du Poiiù.ue, ou a guerre des Athéniens contre les At'n es d-après le T.née et :e CrUias. auraient eu .eu rtllen ut à une date précise, il y a plusieurs milhers d an- ^e de même l'Hadés et le séjour des bienheureux représenté! dans le mythe du Phédon occupent une position bien dX e - quoique fictive - par rapport à la région connue des vivants Mais la caverne de la RépubUque est une caverne quelconque, d'ailleurs purement imaginaire et presque aussi schématique qu'une figure de géométrie. Quant au prisonn er Tnon' meVi a la chance d'en sortir et de contempler a lumière du jour, il n'a pas une netteté de trait comparab e à celle de Gvgès, le berger lydien meurtrier du roi, ou de Theuth. l'inventeur égyptien de l'écriture ; dépourvu d individualité, il n'est que le type de tous ceux auxquels la philosophie fait entrevoir le monde intelligible.
„if! deB Mv.Ims gehi^ren unbo.lingt die drei Merkmale der Erzâhlung. d.. gnBde«M> . g svmbolischen l'edouluiig ; durch das
^r::::!^:^'^^^^ ■-„; u,.... ve.g.e.ch. du^h ... ...te
-von der Parabel. durch das dni.e vom Mârchen. »
Enfin, signalons «ne troisième différence entre l'allégorie et le mythe, celle-là même qui distingue la oon.para.son de la métaphore : dans le premier cas, la signification véritable est indiquée explicitement ; dans l'autre, elle est i.upl.c.te A la fin du Pkcdou, par exemple, IMalon n'a garde de nous dire, il nous suggère tout au plus, que la « vraie terre » supérieure à la nôtre, et les délices qu'elle prodigue à ses habitants sont, non pas une conception grossièrement maténabste d. paradis terrestre, mais le simple emblème d'ane félicité purement spirituelle ; et lorsque, dans le Phèdre, .1 se représente 1 ame sous la forme d'un attelage ailé, il laisse au lecteur le soin de reconnaître que le cocher et les deux chevaux^ figurent les ei3. -f. 6uyf.. déjà discernées au livre IV delà République, et symbolisées - allégoriquement cette fois - par le monstre triple dii livre IX. Tout autre est la nature de 1 allegone, puisqu'elle consiste à mettre eôle à côte une idée abstraite et le signe concret qui doit l'illustrer en la traduisant dans
l'intuition sensible. ,, . , „, >7-
Or c'est ainsi, précisément, qu'au livre VII de la République, la caverne est prise pour image du monde matériel, image si habilement choisie que la comparaison peut se poursuivre jusque dans les moindres détails, le feu correspondant au soleil, le soleil à l'idée du Bien, les prisonniers à tous les hommes excepté les philosophes, etc. ^ Comme 1 a remarque
.D'après SxEwxnT (M,t/.. o/ PI. p. 2, 20, 221, m;243 sq^ le myt^^ diffère de l'allégorie en ce qu'il ne possède que son sens lUUral, a I «"«l^s'»" hI toute vaîeur dogmatique extrinsèque (no dogmatic meanmg behmd its
itXenÏTe. es\ ^^^^-^^^^^ t:,!^^::^^^^
Ltx r.:::; rz 2 ^pit'^:;t£:n.ent''assiniiLbL (v». pu.^
celles des aiaio„ platonicien dont on serait fonde a
Ilèndre aSne re^è aucun sels caché, puisque tous, à des titres di-
C réfractent d:;:ri'intuition sensible la pensée pure d'un grand philo-
sophe ? ^ gg ^ Raeder, Platon, p. 227,
Zeller \ cette magnifique allégorie aurait pu devenir un mythe ; mais, telle qu elle est, rien, sinon son ampleur, ne la différencie des comparaisons qui abondent chez Platon — par exemple la torpille du A/t^non, l'équipage révolté de la République 2, etc. — ni surtout de la ligne proportionnelle, au livre VI de ce dialogue. Car non seulement la caverne et la ligne présentent les mêmes caractères; ce sont encore deux symboles, l'un pictural, Vautre purement géométrique et mathématique, du même objet, savoir le dualisme du voy;Tsv et du rMa^Tcv. Au surplus, les figures de ce genre, qui ont pour seul but d'orner le discours et d'en faciliter la compréhension au lecteur, ne sont pas des uLOfjt remplaçant
trouvent correspondre aux ÀÔyo-, qui, du point de vue platonicien, ne sont rien moins que des el/ôve;. Mais cette « erreur » pourrait bien être voulue par le philosophe, comme une ironie à l'adresse du vulgaire qui n'hésite pas à tenir les choses sensibles pour plus réelles que les idées.
1 Zeller, Phil. der Gr. II, 1, p. 579, n. 2 : « ... eine Allégorie aus der sich ein Mythus bilden liesse. » — Ajoutons que le récit final du Pliedon peut être considéré précisément comme une transposition de l'allégorie de la caverne sur le plan du mythe. A ce sujet, voir plus haut, p. 64-66.
2 Cette comparaison [Rep. VI, 487 e-489 d) figure également dans la liste de JowETT [Dial oj PL H, p. 316 sq.), ainsi que celle de Gorg. 511 c- .512 b entre le sophiste et le pilote, et de Legg. IV, 719 e-720 e entre le législateur et le médecin. Quant à Willi {Plat. Mythopoiie, p. 20-43), il compte parmi les mythes, non seulement la comparaison de l'équipage révolté, mais encore une foule d'autres : celles de l'inspiration poétique avec l'aimant (/o, 533 c-536 d), de la sagesse avec des paroles magiques qui cruérissent ITime [Charm. 155 e-157 c, 175 e-176 b), de Socrate avec les cygnes d'Apollon (Phaed. 84 e-85 b), des passions avec les frelons [Rep. IX, 573 a-575 d), des hommes sensuels avec des animaux [Rep. IX, 586 a-b), du bonheur de l'homme juste et de l'homme injuste avec deux nombres [Rep. IX, 587 b-588 a), de l'âme avec un monstre triple {Rep. IX, 588 c- 589 c), de Socrate avec une sage-femme {Theaet. 149 a-151 d), de l'àme avec des tablettes de cire et un colombier {Theaet. 191 c sqq., 197 d sqq.), des sciences et des plaisirs avec deux fontaines de miel et d'eau {Phil. 61c- 64 b), de l'àme avec une marionnette [Legg. 1,644 c-645 b). Enfin Grego- RiADEs (lUp- -wv ujOtov -asà IlXâx(ov'.. p. 8) regarde comme un mythe la comparaison de l'àme avec le dieu Glaucus {Rep. X, 611 c-612 a), et CouTUR.vr, nousfavons déjà dit, assimile d'office toutesles allégories à des mythes. Mais, pourrait-on demander, à quoi bon étendre pareillement le concept de mythique, et pourquoi qualifier de mythe, chez Platon, ce qui, chez n'importe quel autre philosophe ou écrivain, serait tenu, comme il se doit, pour de simples images ?
LES MYTHES DE PI-ATON
. ' .- • et comine leur
^ ..a. ^97e (Dieu créateur des idées). -IVapres